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31 octobre 2004
par Jean-Paul Baquiast
Revisitons Freud... avec modération
La
psychanalyse, les neurosciences et les autres
A
la date de la création de notre revue, voici bientôt 4 ans, le problème
de l'actualité de la psychanalyse comme science susceptible d'expliquer
et le cas échéant de réparer les disfonctionnement du cerveau semblait
réglé... par la négative. Nul ne niait l'intérêt d'une relation
de dialogue entre un patient et un psychologue (comme d'ailleurs
de dialogue avec n'importe qui offrant un peu de temps à une personne
en mal de communication). Nul ne niait non plus qu'il existe un
immense domaine du fonctionnement du corps et du cerveau qui relève,
durablement ou passagèrement, de l'inconscient. Ceci chez l'homme
aussi bien que chez l'animal. Mais considérer les grandes entités
inventées ou popularisées par Freud, le ça, le moi, le sur-moi,
le refoulement, le complexe, la fixation, le transfert, comme des
"réalités" pouvant être observées et mesurées de la même
façon que d'autres propriétés du corps et de l'esprit ne paraissait
plus crédible, même aux yeux de beaucoup de psychanalystes. Ils
y voyaient tout au plus des macro-concepts à l'intérieur desquels
ranger leurs observations cliniques.
Dans le même temps, les neurosciences semblaient apporter de bien
meilleures réponses que la psychanalyse, d'abord pour le traitement
des psychoses et névroses, mais aussi pour la compréhension du cerveau
et de ses processus, sains ou pathologiques. A l'observation du
malade (ce qui se passe par exemple quand une personne est atteinte
d'un accident cérébral) et à l'étude de l'effet des substances chimiques
sur le fonctionnement cérébral (psychopharmacologie) s'étaient ajoutés
depuis une dizaine d'années les progrès foudroyants de l'imagerie
fonctionnelle. Aujourd'hui, des techniques de plus en plus fines
mettent en évidence les groupes de neurones tels qu'ils s'activent
lors des opérations cognitives. En cas de déficience, des comparaisons
avec le fonctionnement d'un cerveau sain fournissent des indices
de plus en plus concordants concernant les facteurs responsables
du trouble. Certes les observations sont encore partielles et difficiles
à interpréter. Elles ne permettent évidemment pas non plus d'intervenir,
sauf cas très particuliers. Mais une meilleure connaissance de la
machinerie cérébrale, la plus complexe qui soit au monde, peut laisser
espérer que la thérapeutique en profitera.
Nous ajouterions à cela le développement de la robotique autonome,
qui unit dans un même ensemble fonctionnel un corps robotique et
une intelligence associée, au sein de robots individuels puis de
populations de robots. La robotique commence à proposer des modèles
certes ultra-simples mais éclairants sur la façon dont des proto-consciences
de soi, appuyées sur des proto-langages,
peuvent émerger chez des automates. On pourra également grâce à
elle observer (ou simuler) l'apparition de défauts de fonctionnement
pouvant être assimilés à des troubles névrotiques(1).
La reprise du dialogue
Ceci admis, nous avions été obligés de constater dès l'année 2000
que le dialogue scientifique entre la psychanalyse et les neurosciences
ne s'était pas éteint, comme on pouvait le craindre. Il était au
contraire en train de se réactiver. Nous en avions informé nos lecteurs
en signalant notamment la création de la société internationale
de neuropsychanalyse(2),
qui réunit aujourd'hui des psychanalystes, des neuroscientifiques
et des cognitivistes. Cette société est très active, comme le montre
son site. Des approches communes de plus en plus ambitieuses se
développent et ne pourront pas rester isolées, car elles sont très
prometteuses. Mais dans l'ensemble du monde, le dialogue reste encore
très limité. La grande majorité des praticiens de chacune de ces
disciplines s'en tiennent éloignés, souvent pour des raisons pratiques
(manque de temps et de formation).
Un article de Mark Solms dans Pour la Science de Octobre 2004 donne
un bon aperçu des rapprochements possibles entre psychanalyse et
neurosciences. Mark Solms est professeur de neuropsychologie à l'Université
du Cap et dirige le Centre Arnold Pfeffer de neuropsychanalyse à
New-York(3). On peut retenir
de cet article que le modèle du fonctionnement mental proposé par
Freud apparaît de plus en plus conforme au modèle implicite que
suggèrent les observations de la clinique et de l'imagerie fonctionnelle
des neurosciences. Dans les deux cas, on met en évidence un cerveau
inconscient (très associé au corps) dont le rôle est absolument
déterminant dans la vie du sujet. Je cite : "La région centrale
du tronc cérébral et le système limbique responsables des instincts,
des pulsions et affects correspondent au ça de Freud. La région
frontale ventrale qui contrôle l'inhibition sélective, la région
frontale dorsale qui contrôle les pensées conscientes et le cortex
postérieur qui perçoit le monde extérieur correspondent au moi et
au surmoi, lesquels répriment les manifestations perturbantes du
ça".
Ce modèle global confirme le rôle essentiel de l'inconscient, lequel
s'exprime de façon très proche chez l'animal et chez l'homme. Freud
avait suggéré ce dernier point et cela avait fait scandale à l'époque.
Mais le modèle permet aussi de tester la pertinence neurologique
des autres concepts de la psychanalyse, notamment celui de la mémoire
enfouie et celui de la répression ou refoulement par le moi et le
surmoi des manifestations d'un inconscient centré sur la recherche
du plaisir. L'examen ciblé d'aires cérébrales montre en effet celles
qui interviennent dans les phénomènes de censure ou qui s'activent
lors de certains rêves supposés exprimer les désirs profonds des
sujets.
Ces résultats sont intéressants, en ce sens qu'ils fournissent un
début de base neurologique aux intuitions de Freud, que ce dernier
n'avait pu confirmer faute d'outils appropriés. Il était d'ailleurs
le premier à le regretter. Mais les irréductibles ne verront pas
là matière à unifier les deux approches, celle de la psychanalyse
et celle des neurosciences, dont les méthodes risquent de rester
longtemps encore radicalement différentes.
On peut d'ailleurs discuter la pertinence de l'idée, reprise par
Mark Solmes dans son article, selon laquelle l'inconscient de Freud
pourrait être assimilé à l'inconscient des sciences cognitives.
Dans un dossier très documenté établi par Le Nouvel Observateur
en date d'octobre 2004 (Hors-Série, La psychanalyse en procès),
Joëlle Proust, directeur de recherche au CNRS (Institut Jean Nicod)
note que plus rien ne permet de confirmer plusieurs des hypothèses
de Freud au sujet de l'inconscient. Les neurones ne reçoivent pas
leur énergie d'une hypothétique énergie pulsionnelle liée à la libido
mais la trouvent dans leur propre fonctionnement en interaction
avec le corps. L'inconscient n'est pas le résultat d'un processus
actif de refoulement mais il est bien davantage, puisqu'il rassemble
l'"immense majorité" de l'activité mentale. Il est enfin
bien trop simplificateur de chercher dans l'inconscient, par exemple
sous forme de retour du refoulé, l'explication des comportements
apparemment incohérents (actes manqués, rêves, symptômes psychiatriques).
Les comportements et les représentations qui les accompagnent sont
en permanence le résultat d'un conflit (darwinien) entre contenus
d'aires cognitives multiples, conscientes et inconscientes. Se focaliser
sur le contenu des symptômes ne permet pas de comprendre la genèse
des troubles mentaux, qui relèvent de l'anatomie fonctionnelle du
cerveau.
Les objections fondamentales à la psychanalyse, reprises dans l'article
de Adolf Grünbaum dans ce même Hors Série du Nouvel Observateur,
resteront certainement toujours d'actualité. Adolf Grunbaum, auteur
de Les Fondements de la psychanalyse, une critique philosophique
(PUF 1996) n'est certainement pas un "ami" des freudiens.
Mais il est difficile à ceux-ci de récuser son argumentaire. Constatons
cependant que, si les freudiens voulaient y mettre un peu du leur,
ils pourraient faire bénéficier leurs pratiques et leurs doctrine
non seulement des ouvertures offertes par les neurosciences, mais
de celles résultant d'une approche encore plus interdisciplinaire
des questions de l'esprit et du mental. Il n'y a pas que la psychanalyse
et les neurosciences qui peuvent aider à explorer l'origine et le
contenu des fonctions cérébrales, que ce soit chez l'animal ou chez
l'homme. Nous allons en donner quelques exemples.
Que cherche-t-on ?
Auparavant il faut poser une question simple : quel objectif viser
? Se donner une connaissance académique du cerveau et de son fonctionnement
ou se donner les moyens de traiter les pathologies individuelles
et sociales ? On répondra que la première priorité devrait être
d'améliorer l'efficacité de la cure. C'est très bien de disposer
de modèles plus ou moins explicatifs, encore faut-il qu'ils servent
à diminuer les troubles des gens, troubles qui coûtent fort cher
à la société. Ces troubles se soignent principalement par des substances
chimiques plus ou moins bien adaptées ou, chez les patients qui
en ont les moyens financiers, par des psychothérapies interminables
et souvent peu efficaces. Au-delà du problème de la cure, et très
lié à lui, se place celui de la prévention. Que faire, y compris
dès la petite enfance sinon avant la naissance, pour que ne s'installent
pas des désordres fonctionnels irrémédiables ? La question intéresse
évidemment au premier chef les individus, mais elle concerne aussi
de plus en plus les groupes sociaux. Les sociétés modernes sont
soumises aujourd'hui à des pathologies sociales plus déchaînées
que jamais, y compris dans les pays dits développés. Les sciences
du cerveau permettront-elles un jour d'y porter remède, et comment
?
Cependant, vouloir prévenir ou guérir ne suffit pas. Il faut une
active recherche fondamentale en amont. Qui dit recherche fondamentale
dit expérimentation et qui dit expérimentation dit aussi recherche
thérapeutique. C'est-à-dire que mieux connaître les phénomènes pathologiques
permet de mieux les prévenir et les traiter. Sans une recherche
fondamentale très ouverte, les connaissances théoriques restent
figées et la thérapeutique limite ses ambitions à ce qu'elle sait
déjà faire, c'est-à-dire finalement peu de choses. Les deux objectifs,
connaître et soigner, interagissent donc.
Introduire de nouvelles disciplines
Dans l'esprit interdisciplinaire qui est partagé par beaucoup des
lecteurs de cette revue, nous pensons qu'il faudrait élargir la
coopération engagée par l'approche de la neuropsychanalyse à d'autres
sciences constamment évoquées quand on traite la question du cerveau
et de ses fonctions : les sciences cognitives, la psychologie évolutionnaire,
la sociologie des super-organismes mais aussi la linguistique et
la mémétique. Le tout prenant en compte non seulement les sociétés
humaines mais les sociétés animales. On y ajoutera l'appel à des
populations de robots autonomes pour simuler les comportements mentaux
animaux et humains.
Voici beaucoup de gens aux horizons bien différents. Comment tirer
quelque chose d'utile de leur rapprochement éventuel - rapprochement
d'ailleurs que tout dans la vie académique contemporaine conspire
à rendre difficile ?
La première chose à faire, pensons-nous, serait de préciser le modèle
du cerveau "incorporé" inconscient dont on dispose déjà
grâce aux neurosciences intégratives. On a vu que les travaux les
plus récents de chercheurs comme Damasio(4)
et Edelman(5) mettent
en évidence le rôle essentiel du fonctionnement du corps en situation,
véritable "machine à survivre" s'exprimant par la conscience
primaire et l'existence d'un moi inconscient non verbal qui lui
donne son unité. Ce moi inconscient n'est pas un objet du monde
biologique que l'on puisse observer comme on observe le cerveau.
Il traduit plutôt l'existence d'une sorte de champ qui met en cohérence
les multiples fonctions du corps et du cerveau en relation avec
le monde extérieur à travers les organes d'entrée-sortie. Le corps
et les bases neurales de la conscience primaire sont les produits
d'une évolution, s'exerçant soit au niveau de l'espèce et se traduisant
par un génome déterminé, soit au niveau de l'individu (épigénétique)
et se traduisant par l'apparition d'un organisme déterminé. Les
individus sont tous différents à l'intérieur d'une espèce, même
s'ils obéissent à certaines règles globales exprimables en termes
de probabilités. Il est bien évident que tant que cette imbrication
de causes et d'effets restera une boîte noire, non explorée,
tant au plan général qu'en ce qui concerne tel individu particulier,
il sera vain de parler de prévention ou de cure des dysfonctionnements
éventuels. Comment par exemple analyser ou réduire les "complexes"
nés dans l' "inconscient" d'un sujet si on n'a pas de
modèle éclairant la façon dont s'expriment et entrent en conflit
au sein de son organisme corporel les grandes fonctions vitales
: recherche de nourriture, de territoire, de partenaires sexuels
?
La deuxième question à étudier est celle de l'émergence de la conscience
supérieure à partir des bases fournies par la conscience primaire.
Pour Edelman et de nombreux autres neuroscientifiques, la conscience
supérieure se crée principalement au sein d'un groupe. C'est de
l'échange de symboles avec des congénères, exprimant des connaissances
communes sur le monde extérieur acquises par le groupe, que naissent
les concepts du langage symbolique. De même, c'est sans doute l'identification
de l'interlocuteur comme un sujet, un Moi, qui permet au locuteur
de se percevoir lui-même comme un Moi. Selon ce point de vue, la
conscience volontaire et le prétendu libre-arbitre sont des illusions.
Le Moi conscient élaboré grâce aux échanges langagiers au sein du
groupe n'est pas causal. Il est le produit, comme le Moi inconscient,
du fonctionnement du corps et des bases neurales sous-jacentes.
Mais il peut grâce à l'émergence du langage afficher à l'extérieur
certains de ses états, ce qui lui permet de se conforter et s'étendre
grâce aux échanges avec les congénères. Le Moi conscient exerce
donc une influence, du fait notamment qu'il insère l'individu dans
le groupe. Cette insertion se fait dans les deux sens. Les productions
langagières de l'individu influencent le groupe et celui-ci répercute
sur l'individu les instructions symboliques qu'il génère dans sa
propre lutte pour la survie au sein de groupes rivaux. Le groupe,
autrement dit, est un super-organisme qui produit, pour se maintenir
compétitif vis-à-vis de ses homologues, des ordres qu'Howard Bloom(6)
range dans deux grandes catégories, les gardiens de la conformité
et les générateurs de diversité. Beaucoup de ces ordres prennent,
selon la mémétique, la forme de modules informationnels auto-réplicatifs
capables de se répandre sur le mode viral dans les réseaux d'échanges
puis dans les cerveaux qui leur offrent un milieu réceptif.
Les disfonctionnement physiologiques ou psychologiques que cherchent
à guérir la psychanalyse ou la psychiatrie se manifestent en premier
lieu au niveau de la conscience supérieur. Ce sont des troubles
de la personnalité ou du Moi. Quand ils ne sont pas provoqués par
des déficiences neuronales, on peut supposer qu'ils résultent principalement
de conflits entre une conscience supérieure envahie par des contenus
cognitifs venus du groupe et une conscience primaire, inconsciente,
résultant du développement du sujet dès avant sa naissance. Il est
donc très important d'étudier les modalités de formation des Moi
conscients chez l'enfant, à partir du langage qui lui-même résulte
de son développement au sein d'un groupe social. Il y a le langage
appris de la mère et de la famille, mais il y a aussi les contenus
cognitifs innombrables qui envahissent les cerveaux dans le cours
de la vie. Il s'agira aussi bien des mèmes
précités se multipliant sur le mode viral que des concepts dits
scientifiques résultant de la qualification par les processus d'acquisition
collective de la connaissance. d'entités observées du monde extérieur.
Ces considérations devraient être jugées particulièrement importantes
par la psychanalyse, qui repose en très grande partie sur le langage,
symbolique ou verbal. A partir de l'étude des conséquences des processus
langagiers dans la formation des Moi conscients, on devrait pouvoir
retrouver les mécanismes fondamentaux de la cure psychologique reposant
sur le dialogue entre patient et soignant, ou ceux de la cure psychanalytique
reposant sur une écoute encore plus attentive aboutissant à la verbalisation
par le patient de contenus inconscients supposés handicapants. Dans
les deux cas, un nouveau Moi verbal se construira, plus en harmonie
avec ce qu'est l'ensemble constitué par la personne tout entière,
corps et inconscient inclus, s'insérant dans un ou plusieurs groupes
dotés de leurs propres exigences. Ce nouveau moi re-verbalisé pourrait
dans certains cas apporter un soulagement aux troubles d'insertion.
On devrait aussi pouvoir expliquer de la même façon, par la mémétique, les mécanismes dits du transfert dans la terminologie
freudienne. Dans le transfert, le patient s'identifierait à des
mèmes qu'il supposerait être ceux du traitant,
afin de se libérer plus vite des conflits entre diverses composantes
de son inconscient.
Par ailleurs, la plupart des mécanismes relatifs à la formation
du surmoi et à son action de censure pourraient aussi trouver là
des explications possibles. C'est le super-organisme
collectif s'exprimant par les mèmes répresseurs
ou incitateurs de la " morale " sociale qui contribuent
pour l'essentiel à forger le surmoi. Il faut donc les étudier et
en faire prendre conscience à ceux qui les subissent sans défense.
C'est de cette façon notamment que les interdits prenant la forme
de pseudos raisonnements rationnels (les rationalisations) pourront
être débusqués afin d'en libérer ceux qui voient leur potentiel
d'autonomie aliéné par eux.
D'autres phénomènes étudiés par la psychanalyse pourraient également
relever d'une explication par l'influence de mèmes
circulant dans la société et envahissant les individus présentant
un terrain favorable. La recherche du plaisir basique correspondant
à la satisfaction des besoins vitaux met en œuvre, chez l'animal
comme chez l'homme, des affects constitutifs de la conscience primaire
et s'exprimant de façon inconsciente. Mais les mèmes
symboliques qui dans la société langagière se sont superposés aux
objets physiques du désir enrichissent et compliquent considérablement
l'expression de celui-ci et sa satisfaction productrice de plaisir.
C'est le cas des symboles sexuels explicites ou cachés qui sont
omniprésents dans les sociétés langagières. On ne peut pas étudier
les rêves ou autres expressions manifestes ou réprimées de l'inconscient
désirant (produisant des "fantasmes") si on n'étudie pas
la façon dont, en général puis chez chaque individu en particulier,
se combinent à tous moments les multiples objets de désir et de
plaisir, qu'ils soient réels ou virtuels.
Ajoutons que si l'inconscient et le conscient (le "cerveau
inconscient" et le "cerveau conscient") doivent être
mis en relation par les sciences cognitives, c'est parce que la
nature a déjà mis en place le passage de l'un à l'autre. On sait
que l'organisation du corps et du cerveau inconscient a évolué de
façon à faciliter l'acquisition par le jeune des comportements vitaux
au sein d'une espèce donnée : s'équilibrer, dénombrer (jusqu'à 5
chez certains animaux), se doter d'une théorie de l'esprit et finalement
parler. Les deux composantes du psychisme, l'inconscient et le conscient,
sont donc très corrélées, dans leur comportement normal comme dans
leur dysfonctionnement. Il faut en tenir compte dans les méthodes
éducatives ou de prévention [voir par exemple sur ce point, qui
a fait l'objet de nombreuses publications, La Recherche, n° 379,
octobre 2004, David Premack, Il faut changer
les bases de l'enseignement].
Des concessions
réciproques
On
peut donc admettre aujourd'hui que pour analyser le fonctionnement
du cerveau et remédier à ses éventuels défauts (tant du moins qu'ils
n'ont pas de causes organiques), on puisse avantageusement conjuguer
les pratiques de la psychanalyse avec celles des neurosciences et
des sciences cognitives, sans exclure la mémétique
ni l'intelligence artificielle. Mais cela supposerait de part et
d'autres des concessions. Les premières de celles-ci consisteront
à essayer sans préjugés de comprendre la façon dont les autres travaillent,
afin d'élaborer progressivement des approches enrichies par l'échange
réciproque. Certes, en pratique, le temps manquera pour mener un
tel programme de façon un tant soit peu méthodique et exhaustive,
mais la direction à suivre serait néanmoins celle-là.
Cela ne suffira pas. Il faudra aussi que dans chaque discipline,
on se résolve à abandonner ce que l'on pourrait qualifier de tics
ou manies n'ayant plus lieu d'être. Ce sont les psychanalystes qui
auront le plus de sacrifices à faire. Il suffit d'ouvrir un manuel
pour s'effrayer des innombrables concepts créés pour qualifier des
phénomènes sous-jacents dont la logique échappait faute d'instruments
pour les analyser. Ces concepts étaient ensuite plaqués sur l'observation
et la déformaient. C'est le cas de la prétendue envie de pénis par
laquelle, aujourd'hui encore, sauf erreur, la psychanalyse orthodoxe
cherche à expliquer divers troubles réels ou supposés de la sexualité
féminine.
Mais les préjugés des autres sciences devront eux-aussi
être soumis à la critique face à l'expérience très riche accumulée
par des générations de psychanalystes. Affirmer par exemple que
l'échange langagier entre patient et thérapeute pourrait avantageusement
être remplacé par un scanning cérébral suivi le cas échéant par
l'administration d'une drogue ou (dans l'avenir peut-être) par la
pose d'une prothèse, serait redoutable.
Enfin, dans tous les cas, on ne pourra pas éviter de poser la question
de savoir qui est le soignant ou traitant. De quelle autorité légitime
ce dernier dispose-t-il face au patient ? L'un et l'autre ne sont-ils
pas les émanations momentanées d'un monde complexe en train de se
faire, incapable par définition de s'observer lui-même objectivement
?
Notes
(1) Voir par exemple L'auto-organisation de la parole,
Entretien
avec Pierre-Yves Oudeyer
(2) Société internationale de neuropsychanalyse :
http://www.neuro-psa.org/neuro/default.asp
(3) Centre Arnold Pfeffer de neuropsychanalyse de
l'université de New York : http://www.psychoanalysis.org/neu_psa.htm
(4) Notre article sur AntonioDamasio
(5) Notre article sur Gerald
Edelman
(6) Notre article sur Howard
Bloom
Pour en savoir
plus :
Biographie
de Freud par infosciences : http://www.infoscience.fr/histoire/portrait/freud.html
© Automates
Intelligents 2004 |
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