Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
18 janvier 2005
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemint
Le rapport Beffa sur les Programmes mobilisateurs
pour l'innovation industrielle
Nous
ne résumerons pas ici le rapport. Il est facilement lisible
et complété d'annexes très bien faites qui
éclairent les lecteurs mal informés de certains aspects
techniques.
La première partie fait un état des lieux, qui est
très alarmant. Elle comporte :
- La présentation du décrochage de la France dans
les secteurs des industries à forte compétence technologique
et des graves conséquences qui en résulteront pour
l'avenir
- L'analyse de ce phénomène, tenant au fait que les
investissements publics en R/D ne se sont pas redéployés
des secteurs traditionnels vers les secteurs émergents et
que les investisseurs privés ne s'y intéressent pas
compte tenu des risques.
- Le rappel des politiques suivies par les Etats-Unis et le Japon,
où la puissance publique, sous des formes différentes,
joue un rôle essentiel dans le financement de la R/D dans
les hautes technologies.
- L'appel au renouvellement des politiques industrielles par la
mise en place de programmes mobilisateurs ciblés.
La deuxième partie définit le cahier des charges de
ces programmes, dénommés Programmes Mobilisateurs
pour l'Innovation Industrielle (PMII).
- Il faut produire pour un marché potentiel suffisant, viser
des cibles à fort potentiel technologique, associer industriels
et acteurs publics (y compris au niveau européen) et s'inscrire
dans le moyen-long terme.
- Il faut afficher des critères de sélection clairs
mais révisables
- Il faut enfin retenir un certain nombre de domaines jugés
prioritaires, dont le rapport donne de nombreux exemples.
La troisième partie précise les modalités de
mise en œuvre des PMII
- relations contractuelles et financières souhaitables entre
les acteurs publics et les agents économiques au sein des
PMII.
- Statut, mode de fonctionnement et budget de l'Agence pour l'Innovation
Industrielle qui sera chargée de coordonner cette mise en
œuvre.
La quatrième partie enfin fait différentes propositions
relatives à la mise en compatibilité de cette politique
et de ces structures juridiques et administratives nationales avec
les différents programmes européens existants ou à
prévoir visant à encourager l'innovation, que ce soit
dans les entreprises ou dans les établissements de recherche
et universités. Une coopération avec l'Allemagne est
particulièrement envisagée
On trouve dans cette dernière partie une liste de PMII souhaitables
qui fait un peu double-emploi avec la liste des domaines présentée
précédemment.
On peut difficilement dissocier le contenu proprement dit du rapport
et la réflexion plus générale concernant la
possibilité non seulement pour la France mais aussi pour
l'Europe de rattraper son retard dans les sciences et les technologies
que nous disons aujourd'hui de souveraineté.
Origine
du rapport
Le
rapport est né d'une véritable révolte individuelle,
celle de Jean-Louis Beffa, patron de Saint Gobain, confronté
à la dégradation du rapport de forces entre les fleurons
de l'industrie française et leurs concurrents américains
et japonais. Cette situation avait été aperçue
depuis quelques années et avait fait l'objet de divers rapports
et propositions. On avait dénoncé la désindustrialisation
croissante de la France. Mais le milieu politique et même
le milieu patronal français restaient, dans l'ensemble, indifférents.
L'indifférence
des décideurs face à la désindustrialisation
réelle ou supposée tenait et tient encore aux convictions
que la «pensée unique libérale» a réussi
à ancrer dans leur esprit. La première est que la
désindustrialisation est le résultat inévitable
de la mondialisation et qu'elle ne présente pas que des inconvénients.
La concurrence d'entreprises étrangères généralement
multinationales produisant à bas coûts dans les pays
émergents est globalement une bonne chose pour les économies
européennes car si l'emploi en souffre, les entreprises de
distribution et la spéculation financière en profitent.
La seconde de ces convictions est que, si les entreprises veulent
s'adapter, elles doivent trouver en elles-mêmes les ressources
de l'amélioration de leur compétitivité. Pour
cela, elles doivent réduire leurs coûts de production,
notamment par les baisses de salaires et la délocalisation
des sites productifs. Les Etats en tous cas ne doivent pas intervenir
car étant soumis aux aléas de la vie politique, ils
ne peuvent pas concevoir et moins encore appliquer sur le long terme
de bonnes politiques économiques. Le «dirigisme»
qui avait réussi à la France jusqu'aux Trente Glorieuses
n'est plus adapté à la mondialisation.
Il
faut s'interroger sur les raisons qui ont fait de cette doctrine
de la démission une croyance généralement partagée
en Europe, que ce soit à droite ou à gauche. Elles
sont complexes.
La première
est que certains secteurs industriels ou commerciaux résistent
bien à la mondialisation, parce qu'ils disposent d'une véritable
« puissance installée ». C'est le cas des services
financiers ou de l'agro-alimentaire.
La seconde est bien plus pernicieuse. Elle tient à l'influence
de ce qu'il faut bien appeler le formatage des esprits par la propagande
américaine, sur le modèle du « faites ce que
je dis et ne faites pas ce que je fais ». Les Etats-Unis ont
de tous temps consacré des budgets fédéraux
considérables, doublés d'appuis politiques et diplomatiques,
à leurs industries de pointe, civiles et militaires. Depuis
la Seconde guerre mondiale ils ont cependant expliqué au
reste du monde, avec le relais du FMI et de la Banque Mondiale,
que les Etats ne devaient pas s'occuper de politique industrielle.
Seule la France, du temps du Gaullisme n'avait pas accepté
ce discours. Elle en recueille les fruits aujourd'hui, avec les
quelques partenaires qui avaient accepté de s'associer à
elle, dans le nucléaire et l'aérospatial civils et
militaires. Mais loin de voir cela, les défenseurs de la
non-intervention de l'Etat voudraient aujourd'hui ouvrir à
la concurrence internationale, c'est-à-dire à la concurrence
américaine, ces bastions de résistance protégés
par des restes de politiques régaliennes. On sait que s'il
n'y avait pas eu la volonté personnelle de Noël Forgeard,
les actionnaires publics et privés de Airbus auraient été
à deux doigts de renoncer au lancement de l'A380, estimé
non rentable(1).
Si
le dogme libéral que les Etats-Unis veulent imposer à
l'Europe y trouve de tels appuis malgré son inadéquation,
c'est pour une troisième raison, qui relève véritablement
du domaine de la politique politicienne. L'intervention de l'Etat,
s'appuyant en grande partie sur les services publics et l'administration,
a toujours été ressentie par le patronat traditionnel,
en France et en Europe, comme inspirée par la doctrine socialiste,
voire communiste. Les échecs du communisme soviétique
ont servi de prétexte à rejeter tout ce qui de près
ou de loin ressemblait à des politiques industrielles et
économiques. La défense des services publics menées
aujourd'hui par les syndicats ouvriers et la gauche est présentée
comme la défense d'avantages acquis ne se justifiant plus.
Il faut laisser le champ libre à la spéculation internationale,
seule source d'enrichissement. Or il s'agit d'une politique à
long terme suicidaire pour les patronats européens. Ils s'imaginent
sauver leurs pouvoirs en se faisant racheter par des concurrents
étrangers plus puissants ou par des fonds d'investissements
. Mais c'est pour très vite découvrir qu'ils sont
alors vidés de l'intérieur et ne sont plus que des
coquilles creuses. C'est le sort de Péchiney racheté
par Alcan. Ce sera celui de Marionnaud et de bien d'autres. C'est
aussi le sort de nombreuses anciennes entreprises collectives de
l'Europe de l'Est, vendues par appartement.
Mais
il faut ajouter une raison peut-être encore plus grave à
l'indifférence sinon à l'hostilité des milieux
politiques et économiques européens à la mise
en place de politiques industrielles publiques. Elle relève
vraiment de ce que l'on pourrait appeler la cécité,
sinon la bêtise, impardonnable quand elle atteint les décideurs
de grandes nations. Beaucoup de ceux-ci n'avaient pas observé
la montée des sciences et technologies émergentes.
Ils n'avaient pas vu non plus la puissance que celles-ci conféraient
aux entreprises et aux Etats qui, comme en Amérique et au
Japon, en faisaient la priorité de leurs investissements.
Ils n'avaient pas compris enfin que ces investissements ne peuvent
pas être laissés à la responsabilité
des entreprises, vu les coûts à consentir et la complexité
des stratégies à élaborer. Le réveil
s'est produit il y a seulement quelques années, sinon quelques
mois. Nous pouvons d'ailleurs nous féliciter d'y avoir contribué,
en ce qui concerne la France.
Ajoutons que dans ce pays, le mouvement des chercheurs de l'année
2004 a joué un rôle important pour la prise de conscience
du risque mortel pris à négliger la recherche dans
les sciences émergentes. Nombre de scientifiques enfermés
dans les disciplines traditionnelles n'avaient pas perçu
la montée des nouvelles sciences. Quand ils se sont réveillés,
ils ont constaté la fuite des étudiants et des idées
vers les pays non européens où des politiques publiques
claires encourageaient la recherche publique, qu'elle soit appliquée
ou fondamentale.
Un
début de réveil politique
On
peut penser que Jean-Louis Beffa, pour ce qui le concerne, a très
tôt refusé le discours démobilisateur et s'est
convaincu de la fausseté des arguments poussant un grand
industriel comme lui à accepter la dégradation de
la compétitivité de nos industries. Mais dans le même
temps, un début de réveil politique s'est fait jour,
en France et dans certains cercles européens. Les statistiques
et rapports de l'OCDE et de la Commission européenne ont
montré que l'Union est loin de répondre aux objectifs
ambitieux dits de Lisbonne. Les industries, faute d'investissements
dans les technologies innovantes, sont en train de perdre pied dans
les marchés mondiaux porteurs. Les inquiétudes des
organisations syndicales et de l'opinion ont fini par remonter jusqu'aux
hommes politiques. Face à la faiblesse de la croissance,
aux délocalisations et aux achats des PMI de haute technologie
par des fonds de pension américains, notamment dans les secteurs
stratégiques et de défense, le discours sur l'impuissance
de la puissance publique n'apparaît plus tenable.
Une
circonstance favorable supplémentaire a joué, pour
ce qui concerne la France et l'Allemagne. La volonté personnelle
des deux chefs d'Etat a joué un grand rôle. Bien que
provenant d'horizons politiques différents, il leur fallait
renouveler les programmes politiques de leurs majorités,
face à la stagnation de l'économie et de l'emploi.
Jacques Chirac, pour ce qui le concerne, est très au fait
de l'histoire du Gaullisme et des succès rencontrés
jadis par un interventionnisme public bien ciblé. Il n'avait
pas au début de son septennat montré beaucoup de volontarisme
dans le domaine de la politique industrielle et scientifique. Cependant,
plus que d'autres personnalités de la majorité (et
même de l'opposition) il a pris récemment conscience
qu'il disposait là d'un créneau très favorable
lui permettant de se distinguer en proposant au pays de véritables
objectifs de redressement, plutôt que de vagues intentions
relatives à la réduction de la fracture sociale et
aux réformes.
L'histoire
dira comment les deux hommes, Jean-Louis Beffa et Jacques Chirac,
se sont rencontrés. Mais les preuves sont là. Avant
même que le rapport ait été officiellement déposé,
le Président, avec sa rapidité habituelle, a pris
à son compte les grandes lignes du rapport lors de la présentation
des vœux. Aujourd'hui, la mise en place de l'Agence de l'innovation
industrielle proposée par le rapport est prévue pour
juin 2005 et Jean-Louis Beffa devrait être nommé à
sa tête. Ce serait une juste reconnaissance de ses mérites.
Aussi bien, avant que l'Agence ne se mette au travail, il est important
d'apprécier la stratégie proposée par le rapport
Beffa. Nous n'allons pas ici reprendre à notre compte tout
l'argumentaire qui y est présenté, pour une raison
simple, c'est qu'il nous a parfaitement convaincu et qu'il vaut
mieux laisser parler les auteurs du document. En revanche, comme
la mise en œuvre du rapport risque de se heurter à de
nombreuses difficultés, compte tenu des obstacles et hostilités
que rencontre toute grande politique de ce type, il faut essayer
d'y réfléchir à l'avance.
Des
difficultés pouvant naître de points non traités
au fond par le rapport.
Ces
difficultés risque de se poser rapidement. Il conviendrait
donc de réfléchir dès maintenant aux solutions
permettant d'y porter remède. On distinguera les questions
de coordination stratégique et les difficultés quotidiennes
de gestion.
Peut-on faire
l'impasse sur la R/D liée aux industries civiles et militaires
de défense?
Le rapport a décidé de ne pas en traiter. Il s'agit
selon nous d'une grave erreur. Aussi bien au plan national qu'européen,
les recherches amont dans les technologies émergentes seront
nécessairement « duales ». On en a un exemple
éclatant avec le programme européen Galiléo.
Accepter que celui-ci soit développé pour des applications
uniquement civiles, comme l'ont exigé les Américains
qui veulent se réserver le monopole du GPS dans le militaire,
équivaut à un « sabordage », selon les
termes d'un article de Jean-Pol Poncelet, directeur à l'Agence
Spatiale européenne (Le Monde du 11 janvier 2005). Refuser
l'approche globale, qui fait la force de l'innovation aux Etats-Unis,
risque de créer des doublons ou, plus grave, de laisser
s'installer des lacunes. Mais la coordination est difficile, et
nécessite des organismes acceptant d'une part de coopérer
et d'autre part, de respecter leurs compétences respectives.
Peut-on faire
l'impasse sur la R/D liée aux programmes des agences européennes
existantes, les plus importantes étant l'Agence Spatiale
Européenne, le CERN et l'ESO ? Exclure les domaines de
l'espace et de la physique des hautes énergies, qui devraient
être de plus en plus importants en termes de priorités
stratégiques et de budgets, ainsi que de retombées
industrielles, serait grave, pour raisons identiques à
celles invoquées au paragraphe précédent.
Où se placeront par ailleurs, dans cette hypothèse,
les programmes financés par les agences nationales, comme
le CNES.
Comment assurer
des relations efficaces entre la recherche industrielle et la
recherche publique fondamentale et appliquée ? Le rapport
n'esquive pas cette question, qui constitue même un des
points essentiels de ses propositions. Mais il n'est pas certain,
à la vue notamment des réactions sceptiques du milieu
scientifique, que les solutions proposées soient suffisantes.
La recherche publique a des implications constantes en matière
de R/D industrielle. C'est ce que montre par exemple les développements
du pôle Micro et Nanotechnologies à Grenoble ou du
Génopole à Evry. La question de la coordination
entre recherche scientifique conduite dans les organismes de recherche
et les universités et la recherche industrielle est posée
en permanence et sans grands résultats depuis les années
soixante. Différentes formules ont été envisagées.
Aujourd'hui, on encourage la formule des pôles géographiques
d'excellence ou de compétitivité, associant la recherche
publique et les entreprises. C'est notamment ce que propose le
rapport. Mais il semble que cette formule intéresse plus
particulièrement les PME/PMI. Elle ne résout pas
nécessairement la question de la recherche dans les grandes
et très grandes entreprises. Celles-ci, d'une part, les
grands laboratoires publics d'autre part, trouveront-ils moyen
de coopérer à travers le système proposé
des PMII, dont le budget ne sera alors pas suffisant ?
En dehors
de problèmes de coordination au sein des pôles de
compétitivité se posera la question de la coordination
entre les agences en cours de création, l'Agence pour l'innovation
industrielle et l'Agence Nationale de la recherche prévue
par le ministère de la recherche. Un autre problème
de coordination apparaîtra, quand il s'agira de réfléchir
aux besoins stratégiques et de proposer (ou réviser)
les orientations à long terme. L'Agence pour l'innovation
industrielle ne pourra pas faire cavalier seul par rapport au
Haut-conseil pour la science, également envisagé
actuellement en France et à l'European Research Council,
demandé par tous les chercheurs et par les responsables
des PCRD à Bruxelles.
Evoquons
enfin pour mémoire la question des relations avec les organismes
de recherche et de développement dépendant de l'Union
européenne. Elle est évoquée dans le rapport,
mais cela semble fait plus par acquis de conscience que pour satisfaire
à un besoin stratégique profond. Il s'agira en fait
d'un point essentiel si on veut que le renouveau des industries
à hautes technologies en France s'inscrive dans l'indispensable
renforcement de la souveraineté scientifique et technologique
de l'Europe. Nous n'en discuterons pas ici mais il faut garder
en tête l'importance d'apporter très vite des perspectives
à nos partenaires européens et à l'Union
dans ce domaine.
Des difficultés pratiques à prévoir
La continuité
de l'action. Comment un organisme rattaché au Premier ministre
pourra-t-il disposer de l'autonomie nécessaire pour survivre
aux changements de chefs de gouvernements ou aux conflits éventuels
avec le président de la République. Ne faudrait-il
pas lui donner plus d'indépendance ? Mais de quelle façon
? Une Haute Autorité ?
Les relations
avec les organismes existants : l'ANVAR-CGPME, le ministère
de l'industrie, celui de l'éducation-recherche, certains
ministères techniques. Il faudra à la fois respecter
les compétences de chacun et veiller à leur mise
en synergie. En cas de conflit, qui arbitrera ? Le Premier ministre
?
La continuité
ou, pour mieux faire, la croissance régulière des
ressources budgétaires ? Qui aura le dernier mot en ce
domaine ? Le ministre du budget ?
Les relations
immédiates avec les autres pays européens, par exemple
avec l'Allemagne. Sous la tutelle de qui seront-elles placées
? Le ministère des affaires étrangères ?
Conclusion
intérimaire
Le rapport Beffa et les décisions qui seront prises en application
de ses propositions dans les mois suivants constituent un bon pas
en avant. Il ne faudrait surtout pas enterrer cette nouvelle démarche
sous les difficultés administratives et les conflits d'intérêts
personnels et économiques. Mais il ne faudrait pas se satisfaire
de ce premier pas. Le problème de la construction de la souveraineté
scientifique et technologique de l'Europe reste entier. C'est principalement
dans ce cadre que pourront apparaître des industries nationales
plus compétitives, maîtrisant les technologies de pointe.
Etablir de nouvelles propositions dans cette perspective, sur un
plan et dans une perspective véritablement commune à
l'Europe des 25, devrait constituer la priorité de l'année
2005 et du futur septennat.
Ce
qui manque au rapport ?
Nous
dirions que manque un grand souffle épique. L'expérience
récente du double succès européen, avec l'atterrissage
sur Titan de la sonde Huygens et le lancement du premier Airbus
A380 montre que les médias et sans doute aussi les populations
dans leur ensemble sont et seront très sensibles à
tout ce que l'Europe pourra faire de prestigieux et de noble dans
les domaines de la recherche scientifique et de la technologie.
Le président de la République l'a d'ailleurs semble-t-il
bien compris en adoptant des propos d'une ambition inhabituelle
lors de son allocution prononcée à Toulouse le 18
janvier.
Mais le scepticisme, la morosité reviendront très
vite. L'opinion rangera la nouvelle politique parmi les multiples
promesses faites et non tenues. Même si des experts ou responsables
de projets se donnent beaucoup de mal pour avancer, nul n'en saura
rien. Le champ sera de nouveau libre pour les critiques, c'est-à-dire
aussi pour ceux qui veulent faire le lit des impérialismes
économiques et industriels extra-européens.
L'équation économique et politique à résoudre
est simple. Pour relancer l'innovation industrielle, scientifique,
culturelle, il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Il faut aussi
beaucoup d'enthousiasme. L'un et l'autre ne viendront pas de nulle
part, mais seulement des sacrifices que les citoyens et les entreprises
accepteront de consentir, en prélevant sur leurs consommations
matérielles et leurs ressources intellectuelles et affectives.
Pour cela, il faut qu'ils puissent se voir proposer de grands objectifs,
où ils auront un investissement personnel à faire
et même des rôles concrets de plus en plus grands à
jouer.
Ces grands objectifs doivent être visualisables et identifiables.
Il faut, comme le font les grands programmes spatiaux, qu'ils s'accompagnent
d'un immense appel à l'imaginaire. Il faut aussi qu'ils s'accompagnent
de débats et fassent appel aux apports de chacun, notamment
des populations scolaires et universitaires.
Ceci même et à plus forte raison si les thèmes
paraissent très techniques. On voit comment les biocarburants,
les énergies renouvelables ou la robotique intelligente sont
devenus dans d'autres pays de véritables objectifs de civilisation,
provoquant une implication générale de nombreux citoyens,
notamment de jeunes. Il faudra faire la même chose en France.
Nous en reparlerons.
Note ( 1)
On présente systématiquement le prétendu échec
du Plan Calcul (1967-1973) comme preuve de l'incapacité de
l'Etat à définir des politiques viables dans les hautes
technologies. Mais c'est oublier que le Plan Calcul aurait réussi
si les gouvernements ayant succédé à ceux de
De Gaulle et de Georges Pompidou n'avait pas sciemment cédé
à la pression du patronat français traditionnel qui
refusait toute innovation technologique. L'entreprise européenne
Unidata qui était le produit du Plan Calcul, si elle n'avait
pas été sabordée par le retrait de la France,
serait sans doute aujourd'hui l'équivalent d'Airbus.