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La France doit proposer à l'Europe un programme
de missions habitées sur Mars
Roger-Maurice
Bonnet [voir
notre interview] est ancien directeur scientifique de
l’Agence Spatiale Européenne et président du
Comité Mondial de la recherche spatiale (Cospar http://www.cosparhq.org/).
C’est-à-dire qu’il est expert en matière
de missions spatiales. Il a publié dans la page Débats
du Monde, le 22 janvier 2005, p. 20, un article d’alerte qui
ne peut laisser indifférents tous ceux qui comme nous s’intéressent
à la souveraineté technologique et scientifique de
l’Europe. Le titre en est significatif : « Huygens sur
Titan, dernière mission spatiale européenne ? ».
Le pronostic ne peut qu’inquiéter, au moment où
beaucoup de personnes en France, le Président de la République
en premier, ont célébré le succès de
la mission Huygens.
Roger-Maurice Bonnet, après avoir souligné les difficultés
extraordinaires de la mission, rappelle que, dans le cadre d’une
coopération amicale avec la Nasa, ce succès est dû
pour l’essentiel à l’Agence Spatiale européenne
(ESA) et à ses sous-traitants, notamment Alcatel-Espace et
les différents laboratoires ayant participé à
la mise au point de l’instrumentation. Il rappelle aussi que
ce succès a été précédé
de nombreux autres, que nous nous bornons ici à nommer :
Giotto, Hipparcos, ISO, SOHO, les satellites Cluster, la sonde ionique
SMART-1, les observatoires XMM-Newton et Intégral puis enfin
l’orbiteur Mars Express, qui est toujours en activité
à la satisfaction générale des scientifiques
du monde entier.
Compte tenu du temps de réalisation des programmes spatiaux,
les décisions ayant permis ces succès avaient été
prises des années auparavant, à une époque
où existait une véritable politique européenne
visant à rassembler les efforts des organismes spatiaux nationaux
(le CNES en France) dans une démarche commune plus ambitieuse.
Une réunion à Rome des ministres des sciences européens
en 1985 avait alors garanti à l’ESA un budget en hausse
de 5% par an pendant 10 ans, et doté l’agence d’un
programme sur 20 ans, dénommé Horizon 2000.
Malheureusement, nous dit l’auteur, il ne serait plus possible
aujourd’hui de décider avec quelques chances de succès
la réédition d’une mission comme Huygens. Le
tableau qu’il dresse de la façon dont les pays européens
ont laissé se dégrader leurs ressources humaines et
scientifiques est affligeant. Les jeunes générations
de chercheurs et d’ingénieurs qui seraient nécessaire
pour prendre la relève d’équipes vieillissantes
ne sont pas au rendez-vous, pour des raisons complexes. La principale
est que de telles carrières ne sont plus valorisées,
ni dans le secteur privé, ni dans le monde de la recherche
publique. L’industrie spatiale, pour sa part, manque de commandes
et d’investissements, notamment publics. Roger-Maurice Bonnet
souligne à cet égard l’absence de programmes
militaires, que nous ne cessons nous-mêmes de regretter dans
notre revue.
La coopération avec la Nasa, par ailleurs, est rendue plus
difficile par l’ostracisme grandissant de l’administration
fédérale. Si l’on voulait s’en passer,
il faudrait que l’Europe prenne en charge des domaines dans
lesquels elle n’a pas de compétences propres, notamment
le développement de réacteurs nucléaires spatiaux
(RTG ou radio-isotope thermal generators(1).
Le budget de l’ESA, enfin, est stagnant. Il ne dépasse
pas 3 mds d’euros par an. L’Europe, tous programmes
confondus, n’affecte pas à l’espace plus de 6
mds d’euros, alors que les Etats-Unis consacrent 40 milliards
de dollars à des programmes publics civils et militaires.
Pour l’auteur, le remède à cette situation de
crise ne peut venir que d’une prise de conscience politique,
au niveau de l’ensemble des gouvernements européens.
Le directeur général de l’ESA est en effet désarmé
face aux contradictions nationales. On sait que le programme Galiléo,
pourtant essentiel, n’a été acquis qu’au
terme de plusieurs années d’arguties, notamment au
Conseil Espace. Malheureusement, l’orientation libérale
des membres actuels, le manque d’intérêt de la
Commission (l’espace étant placé sous la tutelle
du commissaire aux entreprises et non du commissaire à la
recherche) fait mal augurer de l’avenir.
Roger-Maurice Bonnet estime en conclusion que pour hâter cette
prise de conscience, les propositions faites il y a deux ans par
la commission de réflexion sur la politique spatiale qu’il
présidait(2) devraient être
reprises. Il s’agissait de créer un Conseil Spatial
Européen au niveau des chefs d’Etat. La France, qui
a toujours joué un rôle de leader dans ce domaine,
devrait prendre l’initiative de cette proposition. Elle donnerait
l’exemple en créant un Conseil français de l’espace,
comme il existe un Conseil de défense, présidé
par le Président de la République. Le rôle et
les moyens du CNES devraient aussi être renforcé.
Une mission essentielle pour la France
Que pourrions nous ajouter à ce plaidoyer parfaitement convaincant,
sinon regretter que les propositions de la commission de réflexion
précitée n’ait guère eu de suites, malgré
les propos chaleureux de la ministre de la recherche de l’époque.
Un point essentiel cependant, non évoqué dans l’article,
nous parait devoir être souligné. A un moment où
le Président de la République et peut-être l’opinion
en France s’intéressent à la relance de politiques
industrielles et scientifiques innovantes, la nécessité
de donner à ces politiques une grande visibilité et
un moteur pluri-annuel se fait sentir. Pour cela, il n’y a
rien de tel qu’un très grand programme. Le président
Bush l’a bien compris. Il a fixé à la nation
l’objectif sur trente ans de missions humaines sur la Lune
et Mars. Ceci lui a permis de mobiliser l’intérêt
de ses scientifiques et de ses industriels, en le faisant échapper
aux critiques de ces derniers relatives à sa politique étrangère.
La Nasa, soumise à un enjeu de taille, est par ailleurs obligée
de se réformer, ce qu’elle entreprend actuellement
avec détermination(3).
Nous
pensons qu’il n’y a pas d’autres façons
pour relancer l’Europe de l’espace et simultanément
les recherches scientifiques et technologiques associées,
civiles et militaires, que faire de même. La France devrait
non seulement prendre l’initiative, comme l’indique
Roger-Maurice Bonnet, de proposer la création d’un
Conseil Spatial européen. Elle devrait faire beaucoup plus,
décider de proposer aux autres Etats membres et aux institutions
européennes le lancement d’un programme européen
autonome sur la Lune et Mars, analogue à celui des Etats-Unis.
Ce programme existe déjà dans les cartons de l’ESA.
Il a été baptisé du beau nom d’Aurora(4).
L’ESA a fait preuve de sa maturité à gérer
de grands programmes. Elle mérite bien de se voir confier
les moyens de réaliser Aurora, en coopération avec
l’industrie, les laboratoires et les organismes spatiaux nationaux.
Ajoutons que nous avions évoqué cette perspective
lors du Colloque d’avril 2004 consacré à la
souveraineté technologique et scientifique de l’Europe,
en montrant dans une note(5)les nombreuses retombées que pourrait avoir un tel programme
pour des coûts par européen finalement très
faibles.