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Alain
de Neve est Diplômé d'études approfondies
en sciences politiques de l'Université Catholique de
Louvain (UCL), Chercheur, Centre d'Etudes de Défense
(CED), Institut Royal Supérieur de Défense (IRSD),
Belgique. Membre du Réseau Multidisciplinaire d'Etudes
Stratégiques
Le
11 mars 2005, le géant mondial de l'informatique, IBM Corp.,
annonçait publiquement la mise en service officielle de son
supercalculateur de dernière génération, plus
connu sous le nom de Blue Gene/L, originellement destiné
à la recherche nucléaire. Démarré dans
le courant de l'année 1999, le projet de développement
d'un nouveau système d'intelligence synthétique s'inscrivait
alors dans une course généralisée pour l'accroissement
des puissances et vitesses de calcul des superordinateurs. Dans
l'état actuel - et somme toute provisoire - des développements
technologiques intervenus dans ce secteur, Blue Gene/L, avec ses
quelques 70,72 teraflops[1]
(soit 70 trillions d'opérations à la seconde
(virgule flottante[2]),
se situe en tête de file des mastodontes cybernétiques
que compte notre planète. Le dernier né d'IBM devance
ainsi le Sillicon Graphics de l'Université de Columbia et
le Earth Simulator japonais. Récemment, les capacités
de calcul de Blue Gene/L ont doublé, portant ainsi sa puissance
à quelques 135 teraflops. Les spécialistes pensent
qu'une capacité de calcul de près de 250, voire de
360 teraflops constitue une hypothèse envisageable dans un
proche avenir.
Figure
1 : Blue Gene/L, machine cybernétique, démultipliera
nos connaissances de l'Homme et de la vie. (source : http://www.ibm.com)
Inévitablement,
l'occurrence de cette nouvelle percée technologique nous
invite à nous interroger - et cet article n'a d'autre ambition
- sur le potentiel de croissance future des supercalculateurs. Surtout,
l'extension apparemment sans limite des systèmes cybernétiques
pose une question éthique fondamentale quant au devenir de
l'homme, si tôt que celui-ci cessera d'être unanimement
considéré - peut-être est-ce déjà
le cas – comme l'être le plus intelligent - mais encore
faut-il s'entendre sur une telle notion - existant sur cette Terre.
H«
0 »mme = « 1 »formation ?
L'ensemble
de ces questionnements, que d'aucuns qualifieront de fantaisistes
ou seulement dignes d'un médiocre scénario de science
fiction, est pourtant porté par un courant académique
de plus en plus prégnant au sein de la sociologie. L'école
de pensée de la post-humanité - tel est le label qui
lui a été attribué, parfois sans réel
égard aux tendances singulières qu'il peut inclure
– appelle à la nécessité d'une réécriture
radicale des conceptions sociologiques, éthiques, politiques
et culturelles qui régissent actuellement le rapport de l'homme
avec lui-même et à la machine. Dans une approche techno-ontologique,
un auteur tel que McLuhan n'hésita pas, par exemple, à
considérer les médias électroniques comme une
pure et simple extension artificielle du système nerveux
humain. L'enveloppe charnelle de l'homme étant, dès
lors, considérée comme une coquille vide (empty shell)
dont l'existence ne vaut que par l'information qui transite par
son biais. Ces considérations ont été, récemment,
portées à des conceptions plus extrêmes telles
celles développées par Raymond Kurzweil persistant
à démontrer (avec un calendrier pré-établi,
s'il vous plaît !) l'inéluctabilité du dépassement
de l'intelligence humaine par les machines, mais également
la possibilité pour l'individu de télécharger
à l'avenir tout son « être » sur un ordinateur
(l'ADN pouvant être, selon Kurzweil, l'équivalent biologique
d'une base de données informatiques dont la retranscription
synthétique ne serait qu'une question de temps !). A ce propos,
il est intéressant de noter qu'aux Etats-Unis, la résorption
des déséquilibres psychiques des soldats de retour
d'Irak puisse être envisagée au travers d'une immersion
des sujets dans un « Irak virtuel », soit un environnement
artificiel généré par ordinateur afin de permettre
aux spécialistes du trouble du comportement de circonscrire
le phénomène pathologique par une confrontation des
informations subjectives intégrées par le sujet aux
informations objectives, brutes issues du milieu dans lequel le
soldat dut combattre[3].
Le sujet n'est ici perçu que comme un condensé informationnel
qu'il s'agit de replacer dans son contexte de données sources.
Le
substrat socio-historique
Mais
comment expliquer l'engouement technophile dans lequel semble occasionnellement
verser la post-humanité ? Loin des considérations
parfois futuristes qui viennent d'être énoncées,
Richard Hofstadter, s'attache à expliquer le substrat socio-historique
sur lequel se fonde en la matière la dynamique de recherche
technologique spécifique d'une nation telle les Etats-Unis.
On découvre dans ce qu'il nomme le « style paranoïde
de la politique américaine » les raisons historiques
qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, ont conduit les Américains
à accepter le principe d'un recours croissant à l'aide
apportée par la machine en matière décisionnelle[4].
C'est la méfiance du peuple américain vis-à-vis
des conseillers de la Couronne britannique - à l'origine
de la Révolution américaine - qui semble avoir participé
à la persistance enfouie d'une légitime suspicion
vis-à-vis de ceux qui sont appelés à les représenter.
Avec la fin de la guerre froide, l'environnement complexe des relations
internationales a renforcé l'idée selon laquelle la
technologie pourrait s'avérer un outil analytique plus neutre
et objectif que l'homme. De ce sentiment dont les racines se situent
dans l'inconscient collectif américain - ou supposé
tel -, découle la volonté d'exploiter de façon
maximale les technologies informationnelles dans une grande variété
de secteurs, allant de l'enseignement en ligne à la gestion
des conflits en passant par l'administration financière et
économique. Mais on ne saurait trop insister, comme le suggère
Dominique Lecourt, sur l'origine fondamentalement occidentale du
débat, notamment à travers la rupture baconnienne,
fondatrice d'une notion de progrès - passant par la domination
de la nature - désormais prégnante tant aux Etats-Unis
qu'en Europe. Le discours a seulement ceci de particulier aux Etats-Unis
qu'il agite un certain nombre de conceptions religieuses propres
au débat sociopolitique américain.
Cette
approche socio-historique du débat post-humaniste est, à
dire vrai, rassurante. Elle rappelle à qui l'aurait oublié
que la technique constitue une réification de choix sociaux
et politiques et, sans doute, comme le suggère Herbert Marcuse,
une forme de pouvoir[5].
La technique n'est donc pas neutre, et l'on ne saurait imaginer,
sauf à concevoir l'occurrence d'une rupture technologique
fondamentale remettant en cause nos définitions de l'ergonomie,
l'idée d'une complète autonomisation de la machine
dans les sphères investies par l'action humaine. Une sociologie
propre aux machines, bien que l'évocation du thème
paraisse séduisante à plus d'un titre, demeure improbable.
Il reste à examiner si elle s'avère réellement
impossible sur un plan théorique – chose que tente
de démontrer John Haugeland[6].
Figure
2 : Les univers générés par ordinateurs constitueront-ils,
demain, les environnements symbiotiques où se marieront l'Homme
et la machine? (source : Georgia Institute of Technology –
Environmentally Conscious Design and Manufacturing Program - http://www.marc.gatech.edu).
Une
vision symbiotique de l'homme et de la machine ?
La
prudence ne saurait, cependant, justifier l'abandon de la poursuite
des recherches et des innovations, à condition qu'elle ne
se transforme pas en une fuite en avant. Le développement
de systèmes cybernétiques poussés présente,
en effet, des perspectives intéressantes – mais non
exclusives d'autres formes d'approches - dans notre entendement
de la Vie et de l'Homme. Blue Gene/L, par exemple, sera orienté
vers des applications scientifiques de première importance,
dont la recherche biologique (étude des protéines)
ou la simulation climatique. Sa puissance de calcul démultipliera
nos connaissances scientifiques à un rythme auquel l'homme
n'aurait jamais pu auparavant rêver. Ce sont également
nos perceptions et visions du monde qui pourraient être durablement
altérées par l'émergence des supercalculateurs.
L'homme évolue dans un univers essentiellement visuel, limité
par ses sens à certaines catégories de fréquences.
La technologie nous permet d'étendre et de compléter
nos manières de percevoir. Il nous faudra, à n'en
pas douter, repenser l'ergonomie homme/machine et répondre
à la question fondamentale : qui de l'homme ou de la machine
apprendra désormais le plus de l'autre ? La réponse
à cette question peut sans doute s'inspirer des écrits
de Paul Watzlawick, thérapeute et professeur à l'Université
de Stanford, qui, en retraçant les tentatives répétées
de scientifiques américains visant à apprendre au
chimpanzé le langage humain, n'en soulignait pas moins que
c'était le singe qui se révélait capable d'adopter
le langage de l'homme – et témoignait de la sorte des
aptitudes les plus étonnantes, tandis que l'humain se montre
inapte à comprendre naturellement le langage de son cousin
primate. De cette illustration, Watzlawick[7]
pose une double interrogation cruciale : « combien de notre
propre potentiel utilisons-nous réellement ? Quels éducateurs
surhumains pourraient nous aider à le mieux développer
? » Et si ces éducateurs de demain étaient post-humains
?...
Notes
: [1] Telle est la
capacité originelle annoncée officiellement. [2]
Vitesse
de codage et de stockage des nombres réels en informatique.
Ce système de codage doit permettre aux ordinateurs de traiter
rapidement ces nombres. [3]
Emmanuelle Richard, « La réalité virtuelle,
potion du réel », Libération, 2 avril 2005.
[4]
Richard Hofstadter, The Paranoid Style in American Politics
and Other Essays, New York, Random House, 1965, cité dans
Desmon Saunders-Newton & Harold Scott, “”But the
Computer Said!” – Credible Uses of Computaional Modeling
in Public Sector Decision Making”, Social Science Computer
Review, volume 19, numéro 1, printemps 2001, pp. 47 –
65. [5]
Herbert Marcuse, L'homme unidimensionnel¸ Paris, Les
Editions de Minuit, 1968. [6]
John Haugland, L'esprit dans la machine. Fondements de l'intelligence
artificielle, Paris, Odile Jacob, 1989. [7]
Paul Watzlawick, La réalité de la réalité.
Confusion, désinformation, communication, traduit de l'anglais
(Etats-Unis) par Edgar Roskis, Paris, Seuil, Coll. Points/Essais,
1978.