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Introduction 1.
La disparition conjointe du Divin et de l’Humain
Superorganismes et mèmes
Les Robots autonomes et les Post-humains 2. Les trois mécanismes qui fabriquent l’univers
La mécanosynthèse
La biosynthèse
La construction de niches 3. Les super-organismes cogno-technoscientifiques
Conscience artificielle et systèmes cognitifs
Origine mémétique des technosciences Conclusion
Notes
Introduction
Les
responsables de la revue Matière première (voir
notre présentation ) ont bien raison de vouloir
redonner de l’audience aux philosophies matérialistes,
à une époque où, même en France, elles
semblent attaquées de toutes part. Ce débat est d'autant
plus nécessaire que ce que l’on appelle désormais
les nouvelles sciences, notamment le quatuor devenu incontournable
des info-bio-nano- et cognosciences, auquel nous ajouterons la physique
quantique, peuvent induire beaucoup de spéculations plus
métaphysiques que scientifiques. C’est en effet le
monde quantique qui constitue dorénavant le substrat dont
il faudra partir de plus en plus pour décrire les objets
des nouvelles sciences. Le monde quantique n’est pas directement
observable alors que les info-bio-nano et cognosciences s’adressent
en général à des phénomènes du
monde macroscopique. On peut s’en tenir à leurs aspects
visibles. Mais les comprendre en profondeur supposera de se placer
au niveau sub-atomique, c’est-à-dire aux échelles
dites de Planck.
En
tant que matérialistes nous-mêmes mais aussi responsables
de l’édition d’une revue qui consacre l’essentiel
de ses numéros à la présentation et à
la discussion des innovations apportées par ces sciences
et par les technologies en découlant, nous pouvons témoigner
de l’extraordinaire renouvellement des fondations du matérialisme
qu’elles pourraient permettre. Certes, une science en elle-même,
et à plus forte raison une technologie, peuvent servir d’argument
indifférencié dans n’importe quel débat
philosophique. Ainsi, ce siècle verra se multiplier les robots
dits autonomes, c’est-à-dire de plus en plus proches
des comportements humains. Les matérialistes y verront une
preuve de plus du fait que des systèmes matériels
peuvent produire de l’esprit voire de l’âme, ou
si l’on préfère des facultés et fonctionnalités
analogues à ce que les spiritualistes désignent par
ces mots. A l’inverse leurs adversaires spiritualistes se
féliciteront de voir l’esprit humain, guidé
très vraisemblablement selon eux par une inspiration divine,
créer des machines capables de telles performances.
Mais
nous pensons que les arguments qu’apporte au matérialisme
le développement des nouvelles sciences sont d’une
ampleur et d’une pertinence jamais encore rencontrées
à ce jour. Leurs perspectives, telles que décrites
par les scientifiques concernés ou par des futurologues bien
informés(1) donnent l’impression
que se met en place actuellement un monde que les religions, les
philosophies, les morales n’avaient absolument pas prévu.
Ce monde nécessite pour être compris le recours à
des formes de pensée ne faisant plus aucune place aux croyances
traditionnelles.
A
cette fin, il faudra sans doute modifier profondément le
paradigme matérialiste, afin d’en faire un outil suffisamment
global et suffisamment souple pour que chacun des aspects nouveaux
du monde émergent puisse maintenant et dans l’avenir
y prendre place. Un nouveau matérialisme est à créer.
Il n’est pas encore possible d’en déterminer
les détails, mais ses fondations, ses contours et ses principales
méthodes de construction commencent à apparaître.
Ceci
dit, cela ne se fera pas sans résistances. Le monde décrit
par les nouvelles sciences ne nous sera pas familier. Il nous paraîtra
même profondément étranger et, par de nombreux
aspects, rebutant. Comme tel, il ne sera pas accepté facilement,
y compris par les matérialistes eux-mêmes, qui n’y
retrouveront pas leurs habitudes séculaires de pensée.
Certains seront tentés pour se rassurer d’inventer
de nouvelles mythologies. Nous pensons au contraire que pour garder
son pouvoir éclairant, le matérialisme devra au contraire
se radicaliser. Il faudra faire appel à ce que l’on
pourrait appeler un principe matérialiste fort (strong materialism).
Essayons d’en préciser les grands thèmes. Nous
en distinguons trois.
1.
La disparition conjointe du Divin et de l’Humain
Entre
autres radicalités, le principe matérialiste fort
n’aura pas plus besoin des Hommes qu’il n’a besoin
des Dieux. Pendant des millénaires, voire davantage, les
cultures humaines ont reposé sur deux piliers, le Divin et
l’Humain. L’un et l’autre fondaient le Sacré,
dont on a dit qu’il était inséparable de tout
ordre social. C’était la Divinité (sous quelque
nom qui lui était donné) qui avait créé
le monde et l’homme. La vie de l’homme sur Terre n’était
qu’un intermède avant le retour au sein du Dieu tout-puissant.
Mais l’homme, parmi les créations de la divinité,
jouissait d’un statut privilégié. Doté
d’une âme à l’image du Dieu, l’homme
se trouvait placé au dessus de toutes les autres créatures
inanimées ou vivantes. S’en prendre au statut éminent
de l’homme était attenter à la divinité
elle-même.
Il
faut bien voir que de telles croyances sont encore universellement
répandues dans l’humanité d’aujourd’hui,
y compris, d’une certaine façon, chez de nombreux scientifiques.
Si on pouvait faire le compte de ceux qui les refusent véritablement,
on ne trouverait peut-être que quelques millions de personnes,
et encore…
En ce qui concerne les croyances religieuses, même si la plupart
des scientifiques, du moins en Europe, sont convaincus du fait que
l’univers et que la vie sont apparus à la suite de
processus physico-chimiques matériels n’ayant pas nécessité
l’intervention d’un créateur, dans le détail
de chaque discipline demeurent des adhérences profondes manifestant
la survivance active des anciennes mythologies. Les interdits s’en
inspirant sont partout. Des sujets de recherche sont tabous. Des
conclusions de recherche ne sont pas acceptées. La discipline
dite robotique autonome nous en donne un exemple. Il est très
difficile aujourd’hui de faire financer par un établissement
scientifique européen, dépendant pourtant d’un
Etat laïc, une recherche sur la conscience artificielle. Le
chercheur ne sera autorisé à travailler ce sujet que
s’il s’abrite derrière des périphrases,
en annonçant par exemple qu’il étudie les systèmes
multi-agents auto-adaptatifs. Ne parlons pas de la situation de
la science dans d’autres parties du monde, où l’emprise
des religions ne se manifeste pas seulement par des résurgences,
mais par une soumission totale aux écritures et aux révélations.
Pour
ce qui concerne l’humain, la place intangible donnée
à ce concept mal précisé, les innombrables
abus du politiquement correct qui l’accompagnent, sous le
prétexte de lutter contre ceux qui violent ouvertement les
droits de l’homme, paralysent la recherche dans de nombreux
domaines des sciences de la vie et des sciences de l’homme.
Il s’agit d’une forme de sacralisation qui n’est
pas plus favorable à la liberté de penser que ne le
serait l’interdiction de critiquer les religions.
Or
plus les nouvelles sciences s’étendent et prennent
de l’ambition, plus les références au sacré
sont mises à mal. C’est d’abord l’absence
des Dieux qui se confirme, dans un monde où les termes mêmes
de Dieu ou de divin devraient n’avoir plus que valeur historique
…et encore, appartenant à une lointaine histoire. Mais
il y a pire et plus sacrilège. Le monde que font apparaître
les nouvelles sciences est un monde sans l’humain. Nous ne
voulons pas dire que les hommes d’aujourd’hui vont y
disparaître sans descendances physiques ni mentales. Mais
l’homme qui avait dans la plupart des cultures été
mis sur un piédestal, se trouve de plus en plus réduit
au statut d’un agent infime au sein de structures plus vastes.
Les études de génétique évolutionnaire
et d’éthologie comparées montrent qu’au
plan anatomique comme culturel les hommes ne peuvent être
placés au dessus des autres espèces vivantes. Ils
n’en sont qu’un aspect particulier, dont beaucoup de
traits se retrouvent dans les relations sociétales que les
individus des espèces non humaines, de la bactérie
au singe, entretiennent entre eux.
Au
niveau cosmologique, il en sera bientôt de même. Cela
fait longtemps que la Terre n’est plus placée au centre
de l’univers. Mais présentée comme hébergeant
la vie et des espèces intelligentes dont l’homme était
jugé le produit le plus accompli, elle jouissait d’un
statut privilégié dans l’esprit des chercheurs.
Or la vie et l’intelligence sont de moins en moins considérées
comme exceptionnelles dans le cosmos. Même si pour des raisons
pratiques l’existence de vies et d’intelligences extraterrestres
n’a pu être démontrée, on commence à
développer des théories scientifiques du vivant montrant
qu’il s’agit d’un phénomène éminemment
reproductible(2).
Superorganismes
et mèmes
Un
autre aspect de la « disparition » de l’humain
qu’imposent les nouvelles sciences concerne le recul du rôle
éminent donné à l’individu par la pensée
libérale occidentale récente. Pour celle-ci, l’individu
est présenté comme un petit Dieu à lui seul,
du fait notamment de son aptitude à ce que l’on appelle
encore la conscience et le libre-arbitre. C’est très
sympathique, mais cela fait perdre de vue l’essentiel. L’humanité,
comme d’ailleurs les autres espèces vivantes, ne se
manifeste que par l’intermédiaire de structures collectives
qui traversent et dépassent les individus. Les premières
de ces structures relèvent de ce que l’on appelle désormais
les superorganismes. Les sciences sociales n’ignoraient
évidemment pas ce concept, qu’elles étudiaient
sous de nombreuses autres étiquettes : le groupe, la nation,
les partis politiques, etc. Mais aujourd’hui, les nouvelles
sciences tendent à voir des superorganismes partout à
l’œuvre dans la vie biologique, depuis les bactéries
jusqu’aux humains. On les étudie sous l’angle
de leurs typologies communes ou de leurs comportements comparables,
à travers le temps et l’espace, plutôt que sous
celui de leurs différences. D’innombrables percées
conceptuelles en résultent.
On
peut proposer une typologie générique des superorganismes,
comme l’a fait l’anthropologue américain Howard
Bloom(3). Celui-ci s’est fait le théoricien
des super-organismes Il tente de démontrer qu’ils entrent
en compétition darwinienne de la même façon
que les organismes vivants individuels, même s’ils n’ont
pas de génome ni plus généralement de propriétés
anatomiques permettant de les assimiler à des organismes
vivants. Il identifie au sein de ces superorganismes des forces
antagonistes assurant la cohésion interne (les gardiens de
la conformité), le renouvellement (les générateurs
de complexité), l’optimisation de l’affectation
des ressources, etc. Ces forces peuvent être exercées
par des individus, tels que les chefs ou leurs serviteurs, consciemment
ou inconsciemment. Mais elles peuvent aussi résulter d’une
dynamique propre aux échanges de messages entre individus,
que ce soit au sein des bancs de poissons, des vols d’oiseaux
ou des sociétés humaines. Pour Bloom, le phénomène
des super-organismes est absolument universel et son étude
permet d’expliquer la plupart des évènements
historiques.
Parmi
les entités trans-individuelles que font découvrir
les nouvelles sciences, on trouve une structure biologique encore
plus révolutionnaire que celui de superorganisme. Il s’agit
de ce que l’on nomme désormais les mèmes,
entités réplicatives vivant une vie propre au sein
des sociétés animales et surtout des sociétés
humaines, se nourrissant des complexités croissantes qu’elles
y introduisent en proliférant(4). Deux
grandes catégories de mèmes conditionnent l’histoire
des hommes, en agissant à leur place là où
ils se pensaient les seuls décideurs. Ce sont d’abord
les technologies ou "mèmes technologiques", qui
évoluent et se complexifient selon des lois propres restant
en grande partie à découvrir. Les technologies interagissent
avec le monde extérieur à l’homme d’une
façon pratiquement impossible à préciser et
surtout à prédire, pouvant amener des transformations
profondes du milieu mais aussi des catastrophes dont l’humanité
terrestre ne se relèveraient pas. L’autre grande catégorie
de mèmes qui déterminent l’histoire des hommes
comprend les "mèmes informationnels", c’est-à-dire
les idéologies et systèmes symboliques de représentation
utilisant les langages et les réseaux de communication. Là
encore leur influence est difficile à analyser et leurs conséquences
à terme sur l’avenir non seulement de l’humanité
mais de la vie sur Terre sont imprédictibles. Les nouvelles
sciences tendent à considérer les technologies et
les idéologies comme des systèmes vivants, car elles
mobilisent des hommes, se nourrissent de leurs actions et aussi
les font agir.
Les
Robots autonomes et les Post-humains
Un
aspect mieux connu des nouvelles sciences mais probablement plus
bouleversant encore à terme que les précédents
est relatif à la robotique autonome et aux immenses ouvertures
conceptuelles que permet la possibilité de simuler les systèmes
biologiques et psychologiques sur des substrats informatiques et
des réseaux(5). Inutile d’y insister
ici. Bornons nous à rappeler que, dans quelques décennies,
des populations entières d’entités artificielles,
robots ou créatures numériques, proliféreront
dans notre monde, empruntant à l’homme certains de
ses traits mais aussi faisant montre de traits tout à fait
nouveaux et inattendus.
Face
à l’émergence de ceux-ci, l’homme actuel,
celui que nous désignons encore par ce terme d’homme,
n’aura pas un grand rôle. Il est vrai que l’Homme
se transformera. En interaction ou même en symbiose avec les
entités artificielles, nous verrons apparaître des
hommes dits « augmentés », des transhumains et
des posthumains. A plus long terme, ces nouveaux hommes perdront
de plus en plus leurs attaches terrestres et pourront peut-être
rejoindre d’autres formes non terrestres d’intelligence.
Mais
alors si le monde qui se construit se fait sans les dieux et sans
les hommes, tels du moins que les définissait l’humanisme,
comment les nouvelles sciences, qui apportent tant de propositions
déstabilisatrices, vont-elles proposer de le définir?
Nous pourrions répondre que le monde est fait de mécanismes.
C’est l’étude et la compréhension de ces
mécanismes qui devrait devenir la priorité du matérialisme
fort tel que nous le proposons ici.
2.
Les trois mécanismes qui fabriquent l’univers
En
simplifiant beaucoup, nous pouvons identifier trois mécanismes
convergents qui fabriquent notre univers. Appelons les la mécanosynthèse,
la biosynthèse et la construction
de niches. Nous disons qu’ils sont convergents. Chacun
d’eux dispose certes d’un domaine propre. Par exemple
la mécanosynthèse intéresse la construction
des objets physique. Mais par ailleurs chacun d’eux intervient
aussi dans le domaine des autres. Ainsi la construction des organismes
biologiques ou des niches fait constamment appel à la mécanosynthèse.
De même la biosynthèse se traduit systématiquement
par la construction de niches et celle-ci favorise en retour la
biosynthèse.
Ces
trois mécanismes s’insèrent dans le temps. Ils
définissent donc une évolution, avec un passé
et un futur. Il s’agit d’un scénario dont on
commence à connaître le début, mais non la fin.
Ce scénario confirme le postulat matérialiste fort
que nous souhaitons justifier. Dans l’évolution en
cours, le divin et l’humain tels que nous les connaissons
sur Terre apparaîtront comme des évènements
locaux et temporaires, au sein d’un théâtre autrement
grandiose.
La
mécanosynthèse
Appelons
mécanosynthèse (le mot n'est pas encore reconnu) le
mécanisme très général qui permet à
des particules élémentaires d’utiliser l’énergie
primordiale pour construire des éléments matériels
de plus en plus complexes. Ce mécanisme intéresse
le cosmos tout entier. Selon les théories cosmologiques actuellement
admises, le cosmos est né d'un évènement unique,
le Big Bang ou le phénomène qui en a tenu lieu. Il
est admis que depuis le Big Bang, la matière visible de l'univers
a constamment évolué, depuis les nuages de poussières
et protogalaxies jusqu'aux galaxies semblables à la nôtre.
Au sein des galaxies, les astres évoluent eux-mêmes
de façon relativement semblables : création d'un disque
en rotation autour d'une proto-étoile, apparition des planètes,
évolution de l'étoile elle-même jusqu'à
sa disparition sous forme de géante rouge ou pour certaines
de supernova. Sur les planètes de type terrestre, la matière
physique évolue elle-même selon des cycles lents. Pour
ce qui concerne la Terre, une des voies selon laquelle s'est faite
cette évolution a permis l'apparition de la vie à
partir de molécules pré-biologiques.
Il
est certain qu'aujourd'hui beaucoup de choses restent mystérieuses
concernant le cosmos et son évolution Mais ces questions
sans réponse n'empêchent pas certains cosmologistes
de considérer que l'évolution de la matière
visible obéit à des lois communes que l'on doit pouvoir
retrouver depuis les corps les plus grands jusqu'aux objets physiques
et même biologiques les plus petits de notre environnement
terrestre. Pour eux, ces lois s'articuleraient autour de la façon
dont le flux d'énergie primordial (né lors du Big
Bang et peut-être alimenté en permanence depuis lors)
est utilisé par les corps physiques et biologiques pour accroître
leur complexité. Il s'agit d'une énergie « libre
» à la disposition des organisations matérielles
et biologiques, qui l'utilisent en conformité avec les principes
de la thermodynamique loin de l'équilibre pour se transformer
et accroître leur complexité. Il en résulte
une compétition entre les organisations qui favorise celles
qui optimisent l'usage de l'énergie en rapport avec leur
masse. On peut le montrer à propos des étoiles, dont
l’histoire sera très différente selon la façon
dont elles utiliseront, ou plutôt économiseront leurs
sources d’énergie.
Mais
on peut montrer qu’il en sera de même concernant les
logiques d'évolution et de sélection des structures
et organismes terrestres. Les formes qui apparaissent et qui survivent
sont celles qui utilisent au mieux l'énergie nécessaire
à leur construction et à leur résistance aux
agressions du milieu. Il n'y a rien là de finaliste non plus
que de biologique. Prenons l'exemple souvent cité d'un cristal
de neige. Pour que celui-ci se forme, les molécules d'eau
doivent se rapprocher jusqu'à adhérer et ne pas être
rejetées. Bien que les collisions initiales entre molécules
se produisent tout à fait au hasard, les molécules
en mouvement sont guidées par les forces électromagnétiques
jusqu'à ce qu'elles trouvent des positions favorables sur
la surface du cristal. Si une molécule arrivant au hasard
se trouve positionnée à un endroit favorable à
la croissance du cristal, elle est « sélectionnée
». Sinon, elle est rejetée. Sa venue initiale résulte
du hasard, mais non sa sélection. De plus, quand le cristal
atteint un état d'équilibre thermodynamique, il ne
peut plus accepter de molécules et son évolution s'arrête.
On pourra parler d’un phénomène non pas de sélection
mais d'élimination non-aléatoire. Dans l'exemple des
cristaux, un grand nombre de ceux engagés dans un processus
de formation ont disparu parce qu'ils étaient mal conformés
pour résister aux forces de destruction. Seuls ont survécu
ceux répondant aux contraintes d'équilibre nécessaire
à la formation de ce type d'objet.
L'hypothèse
selon laquelle existe au plan cosmologique un principe général
d'évolution qui se retrouve à tous les niveaux d'organisation
de l'univers est satisfaisante pour l'esprit, même si elle
n'est pas vraiment vérifiable vu que nous ignorons encore
le tissu profond de l'univers. Il existerait ainsi selon cette hypothèse
un grand principe unificateur qui, en amont de et en parallèle
à l'évolution biologique, agirait sur l'ensemble des
structures matérielles. Son fondement serait l'optimisation
de l'utilisation de l'énergie, qu'il s'agisse de l'énergie
cosmologique primaire ou des formes d'énergies spécifiques
que nous retrouvons sur Terre. Les entités biologiques et
les entités sociales humaines n'y échapperaient pas,
en sous-jacence des autres formes d'évolution complexifiante,
génétiques et culturelles, qui se sont greffées
progressivement sur le processus évolutif primaire à
base d'optimisation de l'énergie.
On
retrouve ce principe à l’œuvre dans les systèmes
sociaux au sein des espèces animales et de l’espèce
humaine. Ainsi les langages de communication ne prennent pas des
formes désordonnées, mais des formes régulées
par la nécessité d’économiser l’énergie
du communiquant. L’industrie, dans les sociétés
humaines développées, a du redécouvrir ce principe,
pour produire des objets efficaces, en terme de structures ou de
rendement énergétique. La récente théorie
dite constructale(7) se donne pour objet de
formaliser les lois à respecter dans le domaine de l’industrie
ou des organisations. Les nanotechnologies, qui visent aujourd’hui
à construire de nouveaux matériaux atome par atome,
doivent également redécouvrir les lois de la mécanosynthèse.
Sinon, elles aboutiraient à des objets non viables.
Un
point essentiel à souligner est que les théories récentes
sur l’origine de la vie telle qu’elle est connus sur
Terre (Chauvet, op.cit.) montrent que cette origine pourrait se
trouver dans des mécanismes relevant de la thermodynamique
loin de l'équilibre ou des systèmes dissipatifs décrits
par Ilya Progogine, autrement dit du processus de mécanosynthèse
décrit ici. Dans ce cas, ceci démontrerait une continuité
évolutive du physique au biologique qu’il n’y
aurait aucune raison de croire spécifique à la Terre.
Autrement dit encore, des formes de vie plus ou moins proches de
la vie terrestre pourraient peupler le cosmos. Or qui dit vie dit
aussi intelligence.
Pour
relativiser ce qui précède, nous devons reconnaître
que les lois constructales ou de la mécanosynthèse
sont encore assez mal connues. Elles sont très diverses.
Plus exactement, elles déclinent dans des milieux très
divers les principes de bases de la thermodynamique physique. Elles
n’ont donc pas fait l’objet d’une élaboration
rigoureuse, notamment en termes mathématiques Les scientifiques
et les ingénieurs en sont encore souvent à les redécouvrir.
Les respecter n’est pas absolument vital, au moins pour ce
qui concerne les machines de grande taille. Un avion ou un engin
de chantier peut très bien fonctionner en violant quelques
principes d’économie d’énergie ou d’optimisation.
Dans la nanomécanosynthèse par contre, connaître
et appliquer les lois des théories constructales sera sans
doute bien plus important. Un atome bien ou mal positionné
peut faire la différence entre un nanomatériau viable
et un déchet.
La
biosynthèse
Appelons
biosynthèse le mécanisme par lequel se construisent
des formes vivantes. Celles-ci sont caractérisées
par la reproduction génétique, qui consiste à
utiliser un génome comme base de données permettant
de fabriquer un nouvel individu sur le modèle du précédent.
Les erreurs de réplication peuvent donner naissance à
de nouveaux individus différents des parents qui, s’ils
sont mieux adaptés que ceux-ci, pourront fonder de nouvelles
lignées. Ce mécanisme est bien connu. Il est inutile
d'y insister ici.
On
peut cependant rappeler qu’une importante partie de la masse
biologique est constituée de bactéries sans noyaux
et de virus. Ces derniers ne sont pas capables de se reproduire
directement, mais pour cela doivent infester une cellule. Par ailleurs,
la création et la diversification des formes vivantes ne
fait pas seulement appel, comme on le croit souvent au seul mécanisme
dit darwinien : reproduction, mutation, sélection, amplification.
De nombreuses espèces se reproduisent et se diversifient
par échange de matériel génétique. Mais
elles sont soumises, comme les autres, à l’impitoyable
mécanisme de sélection qui assure la survie des plus
aptes.
La
biosynthèse artificielle se développera de plus en
plus dans les années prochaines. Elle permettra soit de créer
des espèces à génome modifié dites aussi
chimères (les OGM désormais bien connus) soit de créer
des organismes présentant les caractères des systèmes
vivants (notamment la reproduction et l’aptitude à
la complexification) mais utilisant des composants physiques ou
même virtuels (des programmes informatiques). Cet aspect de
la biosynthèse est intéressant car il pourrait permettre,
sur Terre ou ailleurs, la création de formes de vie moins
fragiles que celles utilisant des composants de la chimie organique
à base de carbone.
Nous
n’avons aucune preuve que la biosynthèse soit à
l’œuvre, sous une forme ou sous une autre, dans les milieux
cosmologiques. Mais il n’y a aucune raison de penser qu’elle
ne soit possible que sur Terre.
La
construction de niches
Appelons
construction de niches le fait que dès qu’une espèce,
physique ou biologique, apparaît dans un milieu donné,
elle modifie ce milieu en y introduisant les produits de son activité.
Ces modifications sont en principe favorables à la survie
de l’espèce considérée mais elles peuvent
aussi fournir un terrain favorable à l’apparition de
nouvelles espèces. Des modifications en chaîne peuvent
se produire qui transforment complètement le milieu initial.
Le
mécanisme de construction de niches est absolument général.
C’est lui qui a transformé l’univers à
ses débuts, aux échelles cosmologiques. Ainsi l’évolution
des nuages de poussières primitives a permis la création
des étoiles. La nucléosynthèse réalisée
par celles-ci a modifié le milieu stellaire en y introduisant
des éléments lourds. Ceux-ci ont ensuite créée
un environnement favorable à l’apparition de la vie
sur les planètes de type terrestre. Sur la Terre, les premiers
organismes vivants ont modifié la composition de l’air
et des sols, permettant le développement d’espèces
plus complexes qui à leur tour modifient incessamment les
écosystèmes au profit de nouvelles espèces.
Chaque
espèce crée localement ses propres niches qui lui
servent d’abri mais qui entrent en compétition sélective
(sélection de groupes) ou en symbiose avec celles d’autres
espèces. Ainsi les fourmis fabriquent des fourmilières
qui hébergent bactéries, parasites et végétaux.
Les fourmilières, au plan supérieur de leur organisation
en réseau, constituent un nouvel environnement (un superorganisme)
qui peut se révéler hostile à des formes de
vie supérieures.
Sur
Terre l’exemple de construction de niches le plus spectaculaire
et le plus lourd de conséquence sur le milieu est évidemment
offert par l’espèce humaine. La construction des niches
humaines a explosé avec l’apparition des technologies.
Celles-ci sont en train de modifier le milieu d’une façon
telle que certains futurologues prévoient l’avènement
d’une Singularité, c’est-à-dire d’une
conjonction de modifications qui pourra non seulement transformer
la Terre elle-même, mais l’environnement planétaire
proche(8).
Mais
il n’y a pas de raison de penser que l’apparition et
le développement des niches humaines résultent de
causes spécifiques à l’homme. Les niches humaines
découlent du même processus que celui permettant l’apparition
des termitières et des fourmilières. Seule l’échelle
en est différente. Aussi puissantes d’ailleurs que
paraissent les niches humaines, elles ne sont pas nécessairement
capables de concurrencer avec succès les niches que se construisent
des organismes infiniment plus simples, par exemple les bactéries
ou les insectes parasites, dont les réseaux survivront certainement
à l’homme.
On
dira que l’omniprésence prise sur Terre par les niches
humaines tient au fait que l’humanité a su développer
grâce à la science expérimentale l’observation
systématique de son milieu, puis sa déconstruction
et sa reconstruction. Mais là encore, on peut montrer qu’il
n’y a pas de différences de nature entre le comportement
exploratoire sanctionné par l’expérience qui
est celui du chercheur scientifique et le même comportement
conduit à son échelle par la fourmi ou l’abeille
construisant sa niche. Les pratiques scientifiques se sont développées
et l'ont emporté sur le rationalisme naïf ou empirique
parce qu'elles "merchent "mieux. Si elles "marchent"
mieux, c'est grâce à l'utilisation du langage interhumain
soutenu par les technologies de l’informationqui, qui leur
a donnée une portée universelle, à l'échelle
de l'humanité. Mais à leur échelle, des insectes
comme les abeilles ont aussi développé des langages
universels "locaux" de communication qui ont assuré
leur survie jusqu’à ce jour. Tous les êtres vivants,
animaux et végétaux, ont fait de même. Les sciences
traditionnelles obnubilées par la supériorité
prétendue de l’humain n’avaient pas su s’en
apercevoir.
On
voudra cependant trouver une différence de nature entre les
niches construites par les humains et celles construites par les
autres organismes vivants. Les humains, grâce à une
fonctionnalité qui leur serait propre, la conscience, peuvent
se représenter eux-mêmes dans leur environnement, modéliser
l’évolution de celui-ci et définir des stratégies
à long terme les rendant aptes à orienter au mieux
de leur survie l’évolution du milieu global. Nous pouvons
l’admettre, même si les études récentes
sur les êtres vivants montrent que les espèces disposant
d’un système nerveux central (et peut-être les
autres) peuvent aussi générer des états de
conscience et des affects qui leur servent à élaborer
des stratégies, au moins pour le très court terme.
Retenons
cependant l’objection. Nous devrons alors, pour donner une
consistance au principe matérialiste fort que nous proposons
ici, nous interroger sur le statut des facultés qui permettent
aux humains, comme nous le faisons dans cet article, de porter des
jugements sur le monde et, dans une certaine mesure, d’exercer
sur lui une action matérielle modifiant son évolution
spontanée. Si nous ne réintroduisons pas les sociétés
humaines intelligentes, avec leurs capacités étendues
de prise de conscience et de "libre choix", dans le bestiaire
cosmologique décrit par le principe matérialiste fort,
nous risquons de laisser la porte ouverte à un retour du
spiritualisme, chez des matérialistes qui ne retrouveraient
pas dans notre schéma les valeurs humanistes chaleureuses
auxquelles ils sont habitués.
3.
Les super-organismes cogno-technoscientifiques
Faut-il
conférer à ce que l’on appelle ordinairement
la conscience, et plus encore à la conscience volontaire,
celle qui (soi-disant) me permet de modifier le monde au mieux de
mes intérêts et valeurs, un statut extraordinaire différent
de celui des autres mécanismes régulant l’évolution
du cosmos. Si l’on répondait par l’affirmative,
on ne serait pas loin de réintroduire l’hypothèse
d’une âme humaine et derrière elle, d’un
esprit immatériel pouvant entrer en empathie avec elle. Cela
serait sans doute la fin du projet matérialiste.
Mais
les sciences modernes permettent de naturaliser ou, si l’on
préfère, de physicaliser complètement ce que
l’on appelle la conscience volontaire et les contenus psychiques
par lesquels elle se manifesterait.
On
présente encore la conscience humaine comme une propriété
mystérieuse dont les neurosciences n’ont pas encore
réussi à décrypter les supports et les mécanismes.
Mais c’est une erreur. D’une part les théories
récentes de la vie peuvent montrer comment un organisme biologique
disposant d’un certain nombre de niveaux fonctionnels corrélés
hiérarchiquement génère quasi automatiquement
des états de conscience qui lui permettent d’affirmer
son unité organique dans son environnement (Chauvet, op.cit).
Par ailleurs, la réalisation d’un robot autonome capable
de se représenter lui-même au sein de représentations
de son milieu, capable également d’éprouver
des affects et des intentions, n’est plus qu’une question
d'années sinon de mois (Cardon, op.cit.). Dans quelques temps,
comme nous l’avons indiqué au début de cet article,
de tels robots seront devenus nos commensaux, ceci sans surprendre
personne.
Conscience
artificielle et systèmes cognitifs
Le
secret de la conscience, dans leur cas, est simple, même s’il
suppose l’appel à des technologies sophistiquées.
Il faut que le robot dispose d’"agents d’introspection"
qui évaluent en permanence les données apportées
par les capteurs et les effecteurs du robot, ainsi que les données
internes le renseignant sur l’état de son corps ici
et maintenant. L’image de soi que produisent, en un temps
très légèrement différé, les
agents d’introspection retentit en permanence sur les données
reçues par les capteurs, afin de leur donner un sens. Ce
sens s’enrichit au fur et à mesure de la vie du robot.
Ainsi se constitue la personnalité propre de celui-ci, fonction
de son histoire individuelle. En raison de cette personnalité
et de cette histoire, le robot sollicité par des évènements
intérieurs ou extérieurs non-routiniers prendra ce
que chez l’homme on appellerait des décisions volontaires,
manifestant l’exercice d’un libre arbitre. Ainsi tel
robot explorant la surface de Mars descendra dans une faille pour
l’explorer alors que son compagnon, identique mais ayant vécu
des évènements différents, restera prudemment
au bord de la faille.
Le
système que nous venons de décrire sommairement est
qualifié dans la littérature robotique de système
cognitif. Les recherches, sur financement militaire aux Etats-Unis
et civil au Japon visant à réaliser des « cognitive
systems », se poursuivent sur un rythme sans cesse accru.
Nous pouvons en ce qui nous concerne ici transposer ce modèle
de système cognitif à un groupe social constitué
d’organismes biologiques (en l'espèce des humains).
Qualifions un tel groupe du terme de super-organisme cognitif. Il
disposera notamment, comme le système cognitif, d'agents
d'introspection (des hommes en charge de cette fonction) qui l'analyseront
en permanence de l'intérieur et produiront des images du
groupe mobilisant les agents sensoriels et moteurs (d'autres hommes)
en relation avec le monde extérieur. Par ailleurs, le concept
de superorganisme, nous l’avons vu, aura l’intérêt
d’obliger les agents du groupe à le considérer
comme un tout, au lieu de disperser leu attention sur les individus
qui le constitue.
Maintenant,
comparons deux superorganismes : la fourmilière déjà
évoquée et l’ensemble des humains, organisés
en un vaste système cognitif, qui se réfèrent
à la connaissance scientifique et aux technologies pour décrire
le monde tel qu’il leur apparaît. Armé de cette
connaissance, le second superorganisme, que nous dirons technoscientifique,
développera des technologies prolongeant l’action de
ses senseurs et de ses effecteurs pour modifier son monde et s’y
construire une niche de plus en plus favorable à sa survie.
Cependant, les deux superorganismes ainsi évoqués
ne présentent pas de différences de nature. L’un
et l’autre disposent de senseurs et d’effecteurs. Ils
se construisent des niches au terme de processus d’essais
et erreurs qui leur permettent de retenir les règles qui
« marchent » pour eux et d’abandonner les autres.
Ces règles sont formalisées et mémorisées
au sein du superorganisme, sous la forme d’acquis génétiques
et comportementaux chez les fourmis, de vastes bibliothèques
et de réseaux de connaissances en ce qui concerne l’organisme
technoscientifique humain.
Tout
au plus pourrons nous noter une différence entre la fourmilière
et le superorganisme humain. Elle se trouvera au niveau des capacités
d’auto-représentation collective et de génération
d’états de conscience partagés. La fourmilière
n’aura que très peu des organes que nous avons qualifiés
d’agents d’introspection indispensables à la
prise de conscience de soi dans son environnement. Elle n'a pas
non plus de système nerveux central pour supporter une conscience
de soi globale. Le groupe humain au contraire aura un très
grand nombre d'agents d'introspection. Il pourra également
mémoriser, globaliser et transmettre ses états de
conscience avec une très grande puissance, dans le temps
et dans l’espace. C’est la raison pour laquelle nous
emploierons à son sujet le terme de superorganisme cognitif
techno-scientifique, ce que n'est manifestement pas une fourmilière.
Avant
l’apparition des technosciences, les superorganismes humains,
bien que cognitifs, n’étaient pas très différents
des fourmilières ou d’autres superorganismes animaux,
dans leurs capacités à construire des niches et à
se représenter eux-mêmes et le monde. Certes, les humains
individuels constituant ces groupes disposaient grâce à
leurs cerveaux de capacité de prise de conscience non négligeables,
mais faute de technologies suffisamment puissantes, ils utilisaient
une grande partie de leur temps de cerveau à inventer des
Dieux et à se combattre pour des raisons théologiques.
Origine
mémétique des technosciences
Mais
alors, d’où sont venues les technologies et les technosciences
développées à leur suite ? Non pas de l’intervention
divine ou du génie humain, mais de la mémétique.
Nous avons évoqué précédemment l’hypothèse
selon laquelle les sociétés animales et humaines hébergeaient
des représentations collectives qui se développaient
comme des virus dans le milieu offert par les systèmes de
communication sociaux. Ces représentations peuvent se matérialiser
par des comportements eux-mêmes transmis par imitation. Elles
peuvent aussi se matérialiser sous la forme d’outils,
c’est-à-dire d’objets du monde utilisés
par le groupe pour améliorer la construction de sa niche.
Ainsi les primates ont appris depuis des plusieurs millions d’années
à utiliser des bâtons à diverses fins. Il peut
s’agir enfin de recettes formalisées dans les langages
et mémorisées dans des codes et bibliothèques.
Le propre des mèmes, comme celui des virus, est de pouvoir
se reproduire et muter par de nombreuses voies, au lieu d’être
obligés, comme les gènes, de passer par l’intermédiaire
d’un génome à base d’ADN. Ils constituent
donc un milieu très turbulent, où les mutations adaptatives
favorables peuvent, à partir de milieux offrant des conditions
de départ un tant soit peu propices, apparaître et
tenter leur chance.
Les
émergences technoscientifiques, dans les superorganismes
cognitifs humains, se sont produites au hasard. Mais n’ont
survécu que celles respectant les règles d’économie
et d’optimisation découlant de la théorie constructale
cosmologique que nous avons précédemment évoquée.
Il s’est ainsi constitué un corpus de recettes puis
de connaissances organisées qui s’est imposé
au détriment de solutions moins efficaces. Une science unique
ou universelle est ainsi apparue et a fait l’objet d’une
prise en compte de plus en plus systématique par les agents
d’introspection du super organisme cogno-technoscientifique.
Si cette science est devenue universelle, c’est parce qu’un
nombre croissant d’humains constatent qu'elle est plus efficace
pour leur survie que ne le sont des connaissances empiriques et
dispersées.
De
plus, du fait que les mèmes technoscientiques sont apparus
dans des superorganismes cognitifs, ils sont devenus eux-mêmes
cognitifs ou, si l'on préfère, auto-référents
et autocomplexificateurs. Prenons un exemple. On peut considérer
comme un mème technoscientifique émergent (ayant émergé
dans les années 1960) le processus reproductif de la double
hélice décrit par Watson et Crick. Mais ce mème
aurait pu rester purement descriptif. En fait il s'est associé
à d'autres mèmes fonctionnant sur le principe de l'auto-référence:
"et si j'essayais d'utiliser à ma propre survie les
descriptions du monde que je vois circuler autour de moi? "
De proche en proche (nous simplifions) ceci a produit les mèmes
technologiques du génie génétique, eux-mêmes
appliqués à la modification de l'organisme humain
support de ces mèmes et des diverses niches artificielles
dans lesquelles cet organisme humain s'abrite pour survivre. Autrement
dit, la modification par les humains de leurs propres génomes
et des organismes avec lesquels ils cohabitent deviendra rapidement
un mème répétitif et mutant. Il fonctionnera
au hasard, c'est-à-dire sans être guidé par
une finalité déterminée à l'avance par
on ne sait quelle autorité supérieure. Certains de
ses résultats seront bons pour la survie de l'espèce,
d'autres le seront moins. Mais grâce au réseau d'interconnexion
des connaissances scientifiques, les mèmes technologiques
reposant sur le génie génétique, consacrés
par l'expérience comme ceux étant les plus favorables
à la survie (marchant le mieux...dans les conditions du moment)
survivront aux dépends des autres.
Nul
ne pourra dire si la science, partielle ou globale, ainsi obtenue
sera vraie ou ne sera pas vraie, c’est-à-dire si elle
correspondra ou non à un hypothétique réel
en soi ou réel des ontologies. Parler d’un tel réel
des ontologies serait retomber dans l’illusion spiritualiste.
Pour le super organisme cogno-technoscientifique (comme d’ailleurs
pour la fourmilière) les représentations du monde
qu’il se donne et qui lui servent à construire sa niche
sont bonnes tant qu’elles « marchent, même approximativement.
Si ce n’est pas le cas, les générateurs de complexité
au sein du super organisme (autrement dit les individus s’étant
qualifiés comme inventeurs ou plus exactement les mèmes
qui bouillonnent en désordre dans leurs têtes), proposeront
d’autres solutions qui seront à leur tour mises à
l’épreuve. Ainsi va le progrès technoscientifique.
Le
présent article, en application de ce qui précède,
ne doit pas être considéré comme le produit
d’un cerveau isolé, ni même d’un cerveau
collectif. Il exprime sous une forme langagière communicable,
la façon dont, à tort ou à raison, les agents
d’introspection d’un sous-ensemble du superorganisme
cognitif des humains technoscientifiques se représentent
le monde sur le moment. Nous pourrons dire que ce sous-ensemble
regroupe les tenants du matérialisme scientifique –
ou plus modestement, de quelques uns des tenants du matérialisme
scientifique, ceux précisément qui se reconnaîtront
dans cet article. Si la représentation du monde résumée
par celui-ci améliore en quelque façon les capacités
de survie du groupe, elle se développera et donnera naissance
à de nouvelles générations de points de vue.
Sinon, elle disparaîtra, avec ceux qui l’ont construite
et qui la véhiculent.
Conclusion
L’histoire
décrite ici, nous l’avons plusieurs fois indiqué,
ne peut être considérée comme spécifique
à l’environnement terrestre. Ceci même si en
leur état actuel les observations spatiales et cosmologiques
ne peuvent pas confirmer son éventuelle portée universelle.
En
effet, l’évolution ne se limite évidemment pas
à ce qui se passe sur Terre. Tout laisse penser que les mêmes
mécanismes évolutifs se retrouvent dans le cosmos
tout entier. Certaines hypothèses proposent même aujourd’hui
l’idée que notre univers actuel, qui s’est révélé
étonnamment favorable à l’apparition de la vie
et de l’intelligence sur Terre, pourrait être le produit
d’une évolution cosmologique le faisant découler
d’univers moins propices. Notre univers pourrait lui-même,
à son tour, sous l’influence des organisations intelligentes
ayant réussi à s’y implanter et s’y étendre,
donner naissance à un univers encore plus favorable à
la vie et à l’intelligence(9).
Dans ce cas, des formes d’intelligence et de vie transposées
sur des supports résistant aux terribles contraintes de l’espace
physique extraterrestre pourraient peut-être modifier l’univers
actuel afin de le rendre plus habitable. De toutes façons,
comme ce processus prendrait des centaines d’années,
sinon plus, les modèles scientifiques cosmologiques dont
nous disposons se seront certainement modifiés. On peut espérer
qu’ils montreront à nos descendants des voies d’action
sur l’univers et des modes d’interaction avec d’autres
intelligences, plus faciles à mettre en œuvre que ceux
envisagées aujourd’hui. Mais pour aboutir à
quoi ? L’objectif se précisera vraisemblablement au
fur et à mesure que le temps s'écoulera. En parler
aujourd’hui serait très certainement réducteur
et mal informé.
Quoi qu’il en soit, aussi lointaines que paraissent ces perspectives,
elles font aussi partie, pensons-nous, d’un projet intéressant
le matérialisme fort tel que nous l’esquissons ici.