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Apparemment
indifférente aux turbulences secouant la présidence
des Etats-Unis, la Nasa poursuit la définition de son programme
d'exploration lunaire, annoncé voici près de deux
ans par G.W. Bush sous le non de « Retour sur la Lune ».
Initialement, il ne s'agissait que de renouveler, en mieux, les
précédentes missions Apollo dont la dernière
date de 1972. Pour cette nouvelle opération, nommée
« Constellation » [voir
notre actualité du 07/09/06] , la Nasa a proposé
un véhicule d'exploration, Orion, comportant une capsule,
un atterrisseur et un module de service. Par ailleurs, un ensemble
de puissants lanceurs a été défini, qui reprennent
en les renforçant des éléments de l'actuelle
navette. Il s'agit du lanceur Ares-1 qui emportera Orion et du lanceur
Aries-5, véritable camion de l'espace, capable de mettre
130 tonnes en orbite basse.
La
plate-forme internationale ISS joue un rôle important dans
ce programme car elle servira de base arrière et de recueil
en cas de besoin. De ce fait, la Nasa a repris les vols de navette,
destinés à poursuivre sa construction. La navette
Discovery, en attente de lancement depuis quelques jours, vient
d'ailleurs de prendre son départ le 9 décembre. L'équipage
est chargé d'installer sur l'ISS un élément
de structure complémentaire.
Mais
dorénavant, la Nasa voit beaucoup plus loin et dévoile
un ambitieux programme d'exploration humaine du système solaire,
dont la Lune se sera qu'une étape. L'Agence a fait connaître,
le 4 décembre, qu'elle envisageait d'établir une base
permanente sur la Lune autour de 2020. Cette installation fixe,
qui devrait être implantée sur le pôle sud, constituera
ultérieurement un point de départ pour les astronautes
en route vers Mars. Le pôle est préféré
à l'équateur car il bénéficie de meilleures
conditions d'éclairement. Les variations de température
y sont moins extrêmes.
Selon
ce projet, ce sera d'abord un équipage de quatre personnes,
se relayant pour des séjours d'une semaine, qui devrait habiter
cette base. Lorsque les modules d'habitation et la fourniture d'électricité
le permettront, les missions seront alors prolongées pour
durer jusqu'à 180 jours et préparer les voyages vers
Mars. La colonie lunaire servira d'avant-poste scientifique, en
permettant notamment d'extraire de l'hydrogène et de l'oxygène,
grâce à l'électricité produite par les
capteurs solaires. Ces gaz seront utilisés pour fabriquer
de l'eau et du carburant destinés aux moteurs de fusée.
On voit que la Nasa, à juste titre, veut faire plus que renouveler
une opération Apollo restée sans lendemain. Elle profite
de l'élan donné par G.W. Bush pour s'inscrire dans
un programma à 30 ans vers non seulement la Lune mais Mars
(et sans doute en fin de siècle « and beyond »,
au-delà, selon l'expression employée). Elle espère
ainsi que les changements de majorité futurs ne remettront
pas en cause cet objectif, pour lequel elle s'efforce déjà
de mobiliser l'intérêt de l'opinion publique, ainsi
que le soutien et peut-être la collaboration des autres agences
spatiales.
Il s'agit en effet d'un programme qui, pour la première quinzaine
d'années pourrait coûter des centaines de milliards
de dollars (nous préférons ne pas avancer de chiffres
qui seraient très incertains, mais rappelons que la guerre
en Irak aurait coûté cette dernière année
près de 400 milliards de dollars, pour le résultat
politique que l'on sait). La Nasa semble penser que l'opération
pourrait être menée dans le cadre de son actuel budget
d'environ 20 milliards de dollars annuels, mais personne ne la croît.
Que
faire sur la Lune ?
Depuis
avril, la NASA a lancé une consultation auprès de
plus d'un millier de spécialistes. Des représentants
du secteur privé et de treize agences spatiales (parmi lesquelles
la Chine, la Russie, l'Europe, la France, l'Allemagne ou l'Inde)
y ont participé, afin de définir une Global Exploration
Strategy. Plus de deux cents objectifs précis ont été
arrêtés, qui peuvent répondre à un ou
plusieurs des six grands thèmes retenus, où l'on reconnaît
bien l'état d'esprit "expansionniste" caractérisant
l'approche spatiale des Etats-Unis:
- étendre la « civilisation » humaine sur les
planètes proches,
- développer la connaissance scientifique des planètes
et du cosmos,
- préparer tous les éléments nécessaires
à la présence humaine,
- définir un « partenariat global » avec d'autres
puissances spatiales,
- mettre en place des applications ayant des retombées économiques
(economic expansion),
- mobiliser les opinions publiques et les programmes d'éducation
autour du thème de la conquête de l'espace.
Concernant la collaboration internationale, l'administratrice déléguée
de la Nasa, Shana Dale, rencontrera tous les partenaires potentiels
de la NASA en 2007, afin de voir quel rôle ils pourraient
jouer dans ce programme. Elle a déclaré : "Cette
stratégie permettra aux pays intéressés par
ce projet d'optimiser leurs ressources financières et techniques,
contribuant ainsi à coordonner l'effort qui nous propulsera
dans ce nouvel âge de découverte et d'exploration".
La Nasa dit rechercher des partenaires internationaux pour participer
au financement de la première mission, voire à ses
suites. Des négociations sont déjà en cours
avec la British Royal Society.
Jusque-là négligée, voire explicitement découragée,
la coopération offre en effet à l'agence spatiale
un moyen d'échapper aux critiques que l'annonce de son projet
ne manquent pas déjà de susciter auprès des
autres parties prenantes aux budgets spatiaux civils et militaires.
Le Congrès, pour sa part, ne voudrait pas voir sacrifier
les budgets de recherche scientifique et les programmes aéronautiques.
L'Agence spatiale européenne (Esa), en ce qui la concerne,
n'a pas fait connaître officiellement la position qu'elle
adoptera. Elle doute cependant que la Nasa accepte l'introduction
d'éléments étrangers dans son domaine réservé,
la construction des systèmes de transport, lanceurs et capsules,
qui constituent le coeur de son avance technologique. On peut penser
que certaines petites agences se satisferaient d'obtenir des rôles
dans des domaines secondaires, mais on doute que les grandes puissances
spatiales, ayant annoncé pour leur compte des ambitions lunaires,
puis martiennes, se satisfassent d'un partenariat aux contours flous.
Le risque serait évident : qu'elles ralentissent leurs propres
investissements et se retrouvent finalement piégées
par une volonté américaine de maîtrise scientifique
et industrielle étendue.
Le "piège
du Joint Strike Fighter"
Les
spécialistes de l'aéronautique citent volontiers à
cet égard l' "emblématique" programme dit
du Joint Strike Fighter qui pendant plus de 10 ans à
permis au Pentagone et à la Maison Blanche de décourager
les investissements des pays « amis » en matière
d'avions de combat. Contre la promesse de participer au développement
du JSF et de le faire moduler en fonction de leurs besoins, ils
se retrouvent aujourd'hui face à un véritable monstre,
hors de prix, aux délais incertains et aux spécifications
encore mystérieuses. Peu importe à l'administration
américaine, car pendant ce temps, ces pays ont renoncé
à leurs propres projets. Et l'industrie américaine,
notamment General Dynamics, n'est pas en manque car le Pentagone
continue à lui commander des appareils plus anciens rénovés
qui semblent parfaitement convenir.
La Grande Bretagne était tombée tête baissée
dans le piège du JSF. Aujourd'hui, sans perspectives lui
convenant, elle s'interroge sur la façon d'en sortir. Seule
la France, avec le Rafale, s'était tenue à l'écart
du dispositif américain. Elle ne peut que s'en féliciter.
Malheureusement, faute de coopération de la part des ministères
de la défense européens, le Rafale n'a pas encore
été labellisé comme un produit susceptible
de s'intégrer dans les armements nécessaires à
une Europe ayant pris ses distances vis-à-vis des politiques
industrielles imposées par la participation à l'Otan.
Les autorités spatiales européennes auraient toutes
les raisons de craindre la même aventure si l'Europe mettait
au frigidaire son propre programme martien, Aurora,
et se retrouvait sous-traitante obligée de la Nasa. Comme
nous l'avons expliqué lors du colloque organisé par
Paneurope-France à Toulouse le 17 novembre dernier, auquel
nous avons participé (http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/76/coltoulouse.htm),
un programme lunaire puis martien européen en propre serait
indispensable à l'affirmation de la souveraineté européenne
dans l'espace – ceci quel qu'en soit le coût. Des collaborations
peuvent être envisagées, mais elles devraient respecter
la règle d'or qui est celle de la Nasa en ce qui la concerne:
ne pas abandonner la maîtrise des cœurs de systèmes(1).
(1)
Nous avons reçu après la rédaction de cet article
le commentaire suivant de Roger Maurice Bonnet, président
du Committe on Space Research (COSPAR), que nous remercions: "J'ai
lu avec attention et beaucoup d'intérêt votre excellente
analyse de l'initiative d'exploration des USA. J'en partage tout
à fait et les attendus et les conclusions ainsi que la ligne
qu'il convient d'adopter face à cette nouvelle entreprise
destinée à assurer aux Américains la maîtrise
de la Lune et de ses ressources éventuelles ainsi que de
celles d'autres corps célestes. Il y a beaucoup à
dire sur le sujet en particulier pour ce qui concerne la coopération
internationale, mais les grandes lignes de votre réflexion
sont totalement correctes et justifiées".