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Nouveaux nouveaux regards sur la biologie
Carl Woese, Freeman Dyson
Le
lecteur se lassera sans doute de nous entendre régulièrement
publier des articles ou des brèves d'actualité signalant
de nouvelles «révolutions» dans la façon
dont les biologistes se représentent – ou devraient
se représenter – l'évolution des organismes
vivants. Pourtant nous allons retomber dans ce petit péché
en signalant les écrits de deux scientifiques connus, un
physicien d'origine britannique, Freeman Dyson et un biologiste
américain, Carl Woese. Pour la petite histoire, il faut indiquer
d'emblée qu'il ne s'agit pas de jeunes chercheurs impétueux
mais de vétérans, à telle enseigne que Freeman
Dyson, actuellement professeur émérite à Princeton,
a servi dans le Bomber Command de la RAF pendant la seconde guerre
mondiale. Quant à Carl Woese, il s'était rendu célèbre
dans les années 1970 en « inventant » le règne
des archéobactéries, là où avant lui
on ne voyait pas d'intermédiaires entre les bactéries
et les eucaryotes (cellules à noyaux dont nous procédons
tous). Rappelons que les «archea» identifiés
par Woese ont été retrouvées depuis dans tous
les environnements extrêmes, ce qui tend à prouver
que la vie à commencé aussi bien dans l'extrême
chaud, l'extrême froid, l'extrême acidité, l'extrême
sulfurisation, l'extrême pression…et que par conséquent
elle pourrait bien exister sous cette forme ailleurs que sur Terre,
notamment dans les planètes du système solaire.
Carl
Woese (photo ci-contre), aujourd'hui âgé de 74 ans,
a reçu d'importantes distinctions pour ces travaux. Mais
il ne s'en tient pas là. Dans un article publié en
juin 2004 par les Microbiology and Molecular Biology Reviews,
A New Biology for a New Century, il s'engage dans une nouvelle
entreprise audacieuse, consistant à réécrire
en partie la Théorie de l'Evolution(1).
Il s'en prend au dogme selon lequel toutes les formes de vie aujourd'hui
présentes sur Terre descendent d'une forme primordiale de
proto-cellules apparue il y a quelque 3 milliards d'années.
Ce dogme est souvent présenté comme darwinien, encore
que certains historiens de Darwin disent que celui-ci n'avait pas
des idées aussi arrêtées sur les origines des
espèces. C'est en s'appuyant sur les grandes quantités
d'informations génétiques aujourd'hui recueillies
par les bases de données génomiques que Woese eut
l'idée de rechercher d'où pouvaient provenir les trois
grandes familles identifiées aujourd'hui, archea, bactéries
et cellules à noyau. Et surtout, pourquoi semblaient-elles
être apparues simultanément ?
Le
marché commun des gènes
Pour
Woese, on ne peut pas comme le font traditionnellement les arbres
de l'évolution, faire descendre les 3 ordres d'une branche
unique supposée. Elles proviennent au contraire d'un univers
peu organisé de proto-cellules, qui échangeaient constamment
du matériel génétique entre elles, au sein
d'un environnement commun dont les effets sélectifs s'appliquaient
à toutes. Il s'agissait d'une espèce de marché
commun des gènes, qualifié par Woese de transfert
génétique horizontal (horizontal gene transfer) où
les espèces n'existaient pas encore(2).
Ce transfert permettait aux diverses sortes de cellules d'échanger
les processus biochimiques et catalytiques inventés par les
plus efficaces d'entre elles, de sorte que toute la communauté
en profitait. Un tel mécanisme a permis à l'évolution
de s'étendre rapidement à la Terre entière.
De nouvelles solutions en matière de codage pouvaient être
découvertes simultanément par des cellules différentes
évoluant en parallèle et être ré-assemblées
dans de nouvelles cellules par transfert horizontal de gènes.
Dans
un article du NewScientist daté du 11 février 2006(3),
Freeman Dyson (photo ci-dessous) reprend cette hypothèse
et souligne qu'ainsi, pendant une durée non négligeable,
l'évolution a procédé sur un mode non darwinien.
Il ne veut pas dire que le mécanisme fondamental mis en évidence
par Darwin, les mutations/sélections, ne se produisait pas.
Il ne s'agissait pourtant pas du processus généralement
qualifié de sélection darwinienne résultant
de la compétition pour la survie entre espèces non
interfécondes.
Mais
pourquoi ou comment les espèces sont-elles alors apparues
? Freeman Dyson explique avec humour que le phénomène
s'est produit un certain jour «catastrophique» où
une cellule particulière a muté d'une façon
si efficace qu'elle a pris un temps d'avance sur ses concurrentes
et n'a donc plus voulu (en fait n'a plus été capable
de) partager son invention avec ses concurrentes. Ce fut la première
archéobactérie. Ensuite vinrent les premières
bactéries puis les premières cellules eucaryotes,
sans doute indépendamment les unes des autres. Il assimile
le "marché" des processus protéomiques primitifs
au marché des logiciels. Si celui-ci est ouvert, c'est-à-dire
si les inventions ne sont pas brevetées, tout le monde en
profite. Si les brevets existent, ceux qui inventent perçoivent
une prime par rapport à leurs concurrents, autrement dit,
ils évoluent dans le sens vertical. Mais ils n'évoluent
plus dans le sens horizontal et l'ensemble de la communauté
perd en adaptabilité et en efficacité productive.
En tant que grands défenseurs des logiciels libres, nous
apprécions particulièrement cette métaphore
(qui montre d’ailleurs que ce concept de logiciel libre a
plus de portée philosophique qu’on ne pense).
En
effet, l'évolution darwinienne entre des espèces aux
génomes fermés est nécessairement lente et
surtout cloisonnée. Elle dépend de la survenue aléatoire
de mutations qui sont elles-mêmes sélectionnées
au sein de niches environnementales étroites. Certes sur
des centaines de millions d'années, le processus aboutit
à la variété et à l'adaptation fine
que l'on sait et dont l'homme est un des produits. Mais en même
temps se créent des fragilités. Les menaces actuelles
pesant sur la biodiversité en sont l'illustration. Du fait
de l'homme, des extinctions massives se sont produites et continueront
à se produire. Malheureusement les espèces survivantes
n'auront pas la possibilité de se réapprovisionner
sur un marché libre des brevets génétiques.
Elles seront livrées à elles-mêmes, c'est-à-dire
que pratiquement elles n'auront pas le temps de muter pour produire
des descendants mieux adaptés. Elles ne pourront donc pas
réagir rapidement aux menaces que nous leur faisons subir.
Mais, et c'est encore plus malheureux, elles seront les seules à
en souffrir. Il semble bien au contraire que le marché commun
des échanges génétiques continuera à
fonctionner au profit des bactéries et des virus, héritiers
selon Woese des proto-cellules initiales. Ces micro-organismes sont
de ce fait et deviendront de plus en plus les pires ennemis des
espèces évoluées.
Voici venir l'ère post-darwinienne
Freeman Dyson ne se borne pas à paraphraser Carl Woese. Il
ajoute à la théorie de ce dernier des perspectives
du plus grand intérêt. Selon lui, et nous le suivrons
bien volontiers dans cette approche, on peut distinguer 3 époques
dans l'évolution : l'époque pré-darwinienne
du marché commun des gènes, que nous venons de décrire
– l'époque darwinienne, où l'évolution
prend une forme spectaculaire avec l'apparition et le développement
des espèces – et une époque qui commencerait
de nos jours et qu'il qualifie de post-darwinienne(4).
Dans celle-ci, l'homme, jusqu'à principalement responsable
des extinctions massives d'espèces, pourrait se révéler
un nouvel et inattendu créateur de biodiversité à
grande échelle.
C'est
on le devine en pronostiquant, comme beaucoup de futurologues, l'explosion
au XXIe siècle des biotechnologies, analogue à celle
des infotechnologies au XXe siècle, qu'il s'appuie pour décrire
cette ère post-darwinienne. Il estime que dans un avenir
proche, chacun pourra disposer de kits permettant de réaliser
en série l'analyse et la recombinaison de génomes,
afin de faire apparaître et d'élever de nouvelles espèces
vivantes hybrides ou chimères(5).
Cette activité, que les grandes firmes de biogénétique
voudraient se réserver par des brevets, se développera
de telle sorte que l'on retrouvera, dans le monde entier, un marché
commun des gènes et des génomes analogues à
celui qui caractérisait la vie à ses débuts.
Très vite, écrit-il, la Terre et pourquoi pas aussi
les planètes proches (qui seraient ainsi "terraformées"
grâce à l'importation d'organismes adaptés à
leurs environnements) se trouveront couvertes de nouveaux systèmes
vivants entre lesquels s'exercera une sélection féroce,
mais qui produiront en contrepartie de nouveaux écosystèmes
qui pourront être favorables à une relance de la vie
en général, sous de nouvelles formes(6).
Bien
sûr, on ne manquera pas de faire valoir les risques qui pourraient
découler de cette nouvelle turbulence génétique,
y compris pour l'unité de l'espèce humaine, si ce
sont des enfants, des fous ou des criminels qui utilisent sans contrôle
les nouveaux kits biogénétiques. Mais comme le dit
Dyson, il conviendra de répondre à 5 importantes questions
:
- 1. peut-on arrêter le mouvement ?
- 2. Faut-il l'arrêter ?
- 3 En cas de réponses négatives aux questions précédentes,
quelles limites éthiques et pratiques faudrait-il lui fixer?
- 4. Comment ces limites devraient-elles définies et appliquées
?
- 5 Qui enfin devrait être chargé de ces fonctions
régulatrices ?
Nous laisserons le lecteur réfléchir aux réponses
à donner à ces questions, comme l'auteur le fait lui-même
dans son article.
Bornons-nous
à constater ici que de telles perspectives rejoignent d'une
certaine façon celles évoquées par le livre
de James
Gardner. Les temps ou nous verrons apparaître des
super-organismes et des super-intelligences, transcendant les espèces,
y compris l'espèce humaine, viennent peut-être plus
vite que les conservateurs de toutes sortes ne veulent l'admettre.
C'est une très bonne nouvelle.
Notes (1)
Microbiology and Molecular Biology Reviews, June
2004, p. 173-186, Vol. 68, No. 2
Voici l'abstract de l'article:
A New Biology for a New Century
Carl R. Woese*
Department of Microbiology, University of Illinois, Urbana, Illinois
61801 Biology today is at a crossroads. The
molecular paradigm, which so successfully guided the discipline
throughout most of the 20th century, is no longer a reliable guide.
Its vision of biology now realized, the molecular paradigm has run
its course. Biology, therefore, has a choice to make, between the
comfortable path of continuing to follow molecular biology's lead
or the more invigorating one of seeking a new and inspiring vision
of the living world, one that addresses the major problems in biology
that 20th century biology, molecular biology, could not handle and,
so, avoided. The former course, though highly productive, is certain
to turn biology into an engineering discipline. The latter holds
the promise of making biology an even more fundamental science,
one that, along with physics, probes and defines the nature of reality.
This is a choice between a biology that solely does society's bidding
and a biology that is society's teacher.
(2) On sait que ce
mécanisme d'échange de matériel génétique
a été aujourd'hui détecté non seulement
chez les bactéries mais entre génomes d'espèces
évoluées. Les phénomènes d'acquisition
de résistances en résultent.
(3) Voir http://www.newscientist.com/channel/life/mg18925381.300
(4) Ce terme de post-darwinien
ne signifie pas, rappelons-le, que Dyson renierait Darwin. Il veut
seulement réfuter les conceptions étroitement déterministes
de l'évolution, découlant d'une vue de plus en plus
dépassée de la biologie moléculaire.
(5) S'y ajouteront
des kits de biologie synthétique et de mécanosynthèse
entièrement artificielles, c'est-à-dire utilisant
des matériaux d'origine physique, souvent des nanomatériaux.
(6) Le concept d'espèce
perdra de plus en plus d'importance, y compris en ce qui concerne
l'espèce humaine. Tout ceci nous rapprochera du transhumanisme
déjà présenté dans cette revue. Les
grincheux diront que seuls des scientifiques âgés,
tels les deux professeurs cités ici, peuvent se complaire
à de telles prédictions, car ils sont certains de
ne pas les voir se réaliser de leur vivant. Mais nous espérons
que des lecteurs plus jeunes partageront aussi notre intérêt
pour un tel futur "post-darwinien". Ceci n’interdira
pas, évidemment, la création de nouveaux Comités
d’éthiques s’ajoutant à ceux qui existent
déjà.