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20 juin 2006
par Françoise Astolfi, docteur en psychologie,
psychopédagogue, enseignante
Précoce ? Vous avez dit précoce?
L'enfant précoce, ce méconnu
Une
éthique, une raison d'agir
Parce qu'identifier l'enfant intellectuellement
précoce, le comprendre, l'accompagner dans ses différences,
ce sera enrichir son action éducative et la mettre au
service de tous les autres enfants
Comme
le souligne Jacques Bert(1)
dans la quatrièrme de couverture de son ouvrage L'échec
scolaire chez les enfants dits surdoués, on pourrait
croire qu'ils ont tout ou presque pour réussir. Ils représentent
environ 2 ,4% de la population des enfants scolarisés. On
les assimile à des génies au devenir prometteur et
envié. La réalité est moins agréable.
Beaucoup s'isolent ou sont marginalisés et vivent leur enfance
dans la solitude et l'incompréhension. Plus de 50% des enfants
précoces seront considérés à un moment
de leur cursus comme des élèves médiocres ou
en difficulté, 30% n'atteindront pas le lycée.
Par quelle dérive ces enfances prometteuses se sont-elles
transformées en rêve brisé ?
Comment
identifier un enfant à haut potentiel? Quels profils le caractérisent
? Quels indices le révèlent ? Comment le comprendre
et l'aider dans l'univers scolaire ? Et pourquoi tant de réticences
manifestes en France à appréhender le phénomène
de l'intelligence ?
Sujet, encore polémique aujourd'hui qui oblige à
clarifier et à préciser certains préalables.
- On estime d'après les normes internationales qu'un enfant
à haut potentiel est un enfant qui obtient un QI supérieur
ou égal à 130 (environ 400 000 enfants). Tous les
milieux sociaux sont concernés.
- On hésite sur la terminologie à adopter, on nuance,
on modifie : Précoce, surdoué, haut potentiel, aptitudes
cognitives élevées, talentueux pour les plus
connues! Mais ces hésitations révèlent déjà
l'embarras de la prise en compte sociale du phénomène.
Personnellement, je vous parlerai d'enfants, d'adolescents, d'adultes,
de seniors qui vivent leurs différences, voire leur originalité,
parfois sans se douter un seul instant que leur sentiment d'être
différents, voire inférieurs porte un nom : L'intelligence
!
1. Un peu d'histoire : la précocité
à travers les âges
De tous temps, il a été question de repérer
les enfants talentueux ; on retrouve même cette "tradition"
dans la bible, avec un Nabuchodonosor, roi de Babylone qui chargeait
ses eunuques de pister et de ramener les enfants les plus prometteurs
pour constituer l'élite intellectuelle de son palais ! Les
cités grecques et latines auront de semblables sélections.
Les intentions sont claires : il s'agit de former une élite
intellectuelle et artistique à des fins politiques de pouvoir.
Si l'on ne peut adhérer à ces objectifs anti démocratiques,
toujours est-il qu'on savait au moins les identifier et que la notion
de don n'offusquait personne ! Les romains appelait ce type d'enfant
"une vieille âme", Platon déjà affirmait
que " de n'importe quel parent pouvait naître
une âme contenant de l'or et que les Dieux voulaient qu'on
l'honore "
Les Chinois, il y a 3000 ans, construisaient des écoles adaptées
aux enfants les plus talentueux du pays. En Europe, en Orient, en
Asie, au Moyen âge, à la Renaissance se multipliaient
les exemples initiations pour ces enfants hors normes.
Près de nous, du XIX au XXe siècle, on
ne pourrait faire l'impasse sur des figures de la psychologie comme
Galton, Terman dont les travaux sur l'intelligence restent encore
novateurs dans la qualité de prise en charge des enfants
talentueux.
La France, avec les travaux de Binet devrait être le pays
de l'intelligence !
2. La précocité dans la société
du début du XXIe siècle
L'histoire de nos civilisations est ainsi abondante de témoignages
d'une reconnaissance d'une intelligence supérieure à
certaines périodes et de son ignorance à d'autres.
Il y aurait beaucoup à prendre ou à apprendre du passé
mais parler d'hier ou d'avant d'hier dans ce cas n'aura pour but
que la compréhension du présent, un présent
qui interpelle :
En effet, parce qu'aujourd'hui, il faut encore légitimer
la précocité : la légitimer dans les milieux
de l'éducation voire même dans les milieux médicaux
; la précocité intellectuelle est une réalité
qui dérange, les enfants précoces ne sont pas forcément
les éléments les plus performants du système
scolaire et ils pourraient bien remettre en question la validité
des politiques de scolarisation en France, ce que ne peuvent pas
faire ceux qui sont en échec sans être précoces
!
L'évidence est quelquefois difficile à concevoir :
Il existe bien entendu un profil d'élèves précoces
performants qui répondent avec succès aux programmes
scolaires ; ceux là ne sont pas forcément testés,
leur entourage n'ayant pas de raisons particulières de comprendre
un cheminement intellectuel "apparemment" réussi.
Mais c'est encore trop souvent les difficultés et les inadaptations
de conduites de l'enfant dans le groupe classe qui ont conduit à
identifier la précocité ; on la découvre presque
par hasard, on a du mal à imaginer que cet enfant moyen,
médiocre, terne, convaincu de sa stupidité puisse
révéler une puissance de réflexion que ses
pairs n'auraient peut être jamais remarquée !
L'identification d'une intelligence supérieure à la
norme engendre sur le terrain toutes sortes de réactions,
de l'incompréhension au déni, contraignant souvent
l'enfant tout au long de sa scolarité à prouver cette
précocité révélée!
Elle oblige les parents à prouver qu'ils n'ont pas surinvesti
les capacités de leur enfant et beaucoup sont accusés
de vouloir accélérer leur cursus à des fins
d'orgueil familial !
Eh oui, en France, être très intelligents a un prix
et les enfants précoces le savent très vite, très
tôt ! Et ce n'est pas la législation timorée
de l'an 2000 qui aura aidé les enfants à haut potentiel
à s'intégrer dans l'univers scolaire français
!
Combien se coulent dans le moule de la 'normalité' pour se
sentir accepter par son enseignant, ses camarades, plus tard, son
conjoint, ses collègues de bureaux, ses amis, son chef
?
Combien préfèrent ignorer un potentiel qui ne leur
apporte que des ennuis et les isolent de leur groupe social et familial
?
Une personne à haut potentiel quel que soit son âge
se sentira bien souvent décalée par rapport à
son entourage, à la façon d'appréhender les
situations et devra en prime faire face à la suspicion qu'engendre
la différence !
Voilà pourquoi il y a urgence à identifier les indices
de la précocité et à accompagner humainement
et scolairement ces enfants ou adolescents.
Plus la reconnaissance de la précocité sera clarifiée,
plus le développement de ces enfants sera naturellement respecté,
plus les enfants issus de familles démunies auront droit
aussi à l'égalité des chances de réussite,
à être eux aussi reconnus et pris en charge.
3. Qui sont ils ? Quelques aspects spécifiques
de leur développement en neuropsychologie : Identifier les
profils de l'enfant précoce.
1]. sur le plan neuro-moteur, dès la naissance, on
observe une avance dans leur développement :
Avance oculaire
: vivacité du regard, recherche d'interactions avec l'entourage
Avance posturale
: assise précoce, tonicité de posture et surtout
une disparition précoce des réflexes archaïques
Avance motrice
: marche précoce
2]. sur le plan neurophysiologique, le taux de sommeil
paradoxal est particulièrement élevé ce qui
pourrait expliquer la facilitation de mémorisation de ces
enfants. Il a été observé une transmission
rapide de l'influx nerveux chez eux.
3]. sur le plan neuropsychologique, le seuil d'activation
du cerveau est plus élevé ce qui signifie que si
la tâche n'est pas assez intéressante ou difficile,
le cerveau du sujet ne va pas s'activer comme "il le pourrait!"Ajoutons
à cela la notion de plaisir émotionnel condition
indispensable pour déclancher une activation cérébrale
optimale!
4]. sur le plan cognitif, il a été démontré
qu'ils possèdent des mécanismes rapides de traitement
de l'information: ils comprennent vite, apprennent vite, ont une
mémoire très étendue. Le langage est précoce,
recherché, intériorisé, il témoigne
d'une intelligence sensori motrice très développée.
L'apprentissage rapide de la lecture et des notions temporelles
de la langue se révèleront précocement par
rapport à l'âge standard d'apparition. Toutes les
sensorialités et les perceptions sont extrêmement
sensibles, à fleur de peau et agissent sur la réactivité
émotionnelle et affective. Ces enfants paraissent devancer,
anticiper les solutions qu'ils ont globales. Leur faire décomposer
leurs actions les mènent la plupart du temps à faire
des erreurs alors que l'anticipation était correcte.
5]. sur un plan psychoaffectif, ces enfants manifestent
une passion pour toute opération complexe de l'esprit et
une aversion pour le banal, le répétitif, le mécanique;
mais si leur potentiel n'est pas identifié et pris en considération,
ils vont plutôt exprimer un désintérêt,
une humeur dépressive, agressive, des troubles du sommeil,
des maladies psychosomatiques et une baisse de résultats
intellectuels, ce qui fait dire aux enseignants que le niveau
exigé n'est pas atteint!
D'une manière générale, ces enfants font
preuve d'une lucidité embarrassante, les injustices les
révoltent; ils se dévalorisent et sont trop critiques
envers eux mêmes. Le maître mot de leur enfance demeure
celui ci: attendre encore et toujours.
En conclusion, il s'agira pour les professionnels de l'éducation,
de la santé de s'autoriser de poser en hypothèse
"la possibilité d'une précocité intellectuelle"
ce qui évitera de passer à côté de
formidables potentiels;
Les enjeux d'un accompagnement réussi se formulent simplement
:
comprendre
leur mode de fonctionnement,
ne pas commettre
de fautes contre le cerveau,
ne pas abîmer
la curiosité intellectuelle en freinant les apprentissages
par des répétitions inintelligentes,
ménager
un environnement multi sensoriel, non menaçant ( évaluation,
sanction, renforcement négatif, toute un ensemble d'outils
éducatifs que ne s'autorise aucun dompteur voulant dompter!),
accepter
l'idée que l'enfant si jeune soit il peut savoir mieux
que l'éducateur quels sont ses besoins véritables,
oser changer
de regard sur l'enfant et modifier ses propres repaires de professionnels
dans l'observation et l'évaluation de nos jeunes.
Et si le fait de reconnaître les enfants intellectuellement
précoces imposait une remise en question, dans les
milieux concernés, de l'évaluation des apprentissages
en France, et obligeait les professionnels à réfléchir
sur leurs pratiques ?
Et si les chercheurs en sciences de l'éducation acceptaient
de travailler avec les scientifiques pour former "des
éducateurs vertébrés?"
Et si la prise en compte de ces enfants profitaient alors
à l'ensemble de tous les autres enfants? Et si on admettait
notre insuffisance en matière d'éducation de
masse?
Mais si les enfants précoces révélaient
à leurs dépens une politique de reproduction
sociale prédéterminée ? Autrement dit,
si l'intelligence ne suffisait pas ?
Mais si l'école n'était plus (pas) apte, tout
simplement, à développer le potentiel de nos
jeunes?
Et si vous aviez été un de ces enfants, que
proposeriez-vous
pour aider ceux d'aujourd'hui ?