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16 Octobre 2006
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Incertitudes sur la politique américaine de
lutte contre le bioterrorisme *.
Conséquences
à en tirer concernant les politiques européennes de
lutte contre une pandémie de grippe aviaire
*Cette première partie de l'article s'appuie sur des
informations fournies par l'article Fortress America paru dans le
NewScientist du 7 octobre 2006
On peut le discuter sur
notre blog
On
sait qu’après le 11 septembre et surtout l’étrange
« attentat à l’anthrax » dont les Etats-Unis
avaient été victimes dans les mois suivants, la présidence
Bush avait lancé à grand renfort de déclarations
mobilisatrices un programme massif de Biodéfense. Celui-ci
avait été doté de la somme considérable
de près d’une centaine de milliards de dollars sur
10 ans, dont 40 milliards ont été dépensés
à ce jour. Une part importante de ces crédits est
allée au projet BioShield (bouclier
biologique) http://www.whitehouse.gov/infocus/bioshield/.
Inauguré en 2004, il s’appuie sur diverses entreprises
pharmaceutiques devenues des partenaires de défense. Celles-ci
sont chargées de produire des produits permettant de faire
face aux principaux risques. ils seront stockés dans ce que
l’administration a nommé le Strategic National
Stockpile. Mais les entreprises pharmaceutiques ne
se sont pas empressées de répondre aux appels d’offre,
si bien que les hommes politiques américains commencent à
s’interroger sur le bien-fondé de cette démarche.
Sans
attendre, le Center for Biosecuriy (http://www.upmc-biosecurity.org/)
de l’université de Pittsburgh a prévenu que
les Etats-Unis restaient incapables de se prémunir contre
les effets d’une attaque un tant soit peu consistante à
l’anthrax. Le point de vue des experts de ce centre est intéressant,
y compris pour les Européens, car sa principale préoccupation
concerne la façon de lutter contre une pandémie de
grippe se développant spontanément, c’est-à-dire
hors de toute manœuvre terroriste.
Quelles
sont les insuffisances du projet BioShield conçu comme instrument
de défense contre le bioterrorisme, et quelles leçons
devrait-on en Europe tirer de ces insuffisances dans la perspective
de la lutte contre les pandémies?.
Les
insuffisances de Bioshield
Le
projet Bioshield s’inscrit dans la perspective du capitalisme
libéral inspire l’économie américaine.
Il incite les industries pharmaceutiques à entreprendre des
recherches suivies de fabrications dans des domaines où la
demande privée n’existe pas encore. On sait que les
industries pharmaceutiques préfèrent investir sur
des produits de grande consommation, comme les anti-inflammatoires
(sans parler des cosmétiques) plutôt que dans la prévention
de maladies encore inconnues ou de maladies frappant des populations
insolvables. Il fallait donc que l’Etat, en dérogation
exceptionnelle à la doxa non-interventionniste, prenne le
relais. Mais comme il ne pouvait pas faire face à l’éventail
entier des menaces, 7 produits seulement ont été retenus,
intéressant principalement le botulisme, l’anthrax
et la variole. Ces maladies sont propagées par des germes
(bugs) spécifiques, pour lesquels il faut concevoir des remèdes
(drugs) spécifiques. Le projet Bioshield repose donc sur
le principe : « one bug, one drug ». Ainsi des millions
de doses de vaccins contre l’anthrax ont été
fabriquées, à l’usage prioritairement des forces
de sécurité et de défense. La procédure
administrative pour mettre en place un tel effort est lente. C’est
le Département de la Sécurité Intérieure
(Homeland Security) qui décide des risques, et le Département
de la Santé (Health) qui définit les mesures adéquates
pour les combattre.
Mais
les spécialistes du bioterrorisme dénoncent le côté
illusoire voire dangereux de telles mesures. D’abord, les
terroristes éventuels auront toute latitude de choisir et
développer des germes qui ne seront pas au catalogue. D’autre
part, la production des vaccins à grande échelle multipliera
les risques d’évasions accidentelles ou criminelles.
C’est ce qui s’était probablement déjà
passé dans le cas de l’offensive à l’anthrax
rappelée en introduction. Il faut 3 à 4 ans pour créer
un pathogène résistant à partir d’une
souche existante, alors qu’il en faut 10 à 15 pour
développer un vaccin. Une meilleure solution, selon ces spécialistes,
serait d’abandonner le principe « one bug, one drug
» et de développer des remèdes à large
spectre actif contre une grande catégorie de virus et microbes.
De tels remèdes, de type « anti-viraux » auraient
aussi le considérable avantage de permettre de lutter contre
les pandémies naturelles dont la menace est au moins aussi
grande que celle du bioterrorisme. Or, on le sait avec l’expérience
acquise en Europe concernant l’antiviral Tamiflu de la firme
Roche, que les industries pharmaceutiques n’investissent pas
spontanément dans la recherche et la fabrication à
grande échelle de tels produits, pour lesquels le marché,
hors la demande publique, n’existe pas. Elles réclament
- et c'est assez légitime - des incitations publiques.
De
plus, une approche défensive sur le modèle du remède
à large spectre n’est pas facile. Elle demande des
recherches fondamentales approfondies, afin de définir des
structures et fonctions communes entre différents pathogènes,
eux-mêmes susceptibles de muter spontanément ou artificiellement.
Il ne s’agirait plus par ailleurs seulement de prévenir
mais de réagir après contamination (broad-spectrum
post-exposure therapeutics). Les autorités sanitaires
américaines semblent avoir compris l’intérêt
de cette nouvelle démarche, puisque le département
de la Défense vient de lancer une nouvelle initiative dite
« Transformational Medical Technologies Initiative
»(1)
Mais
le projet Bioshield présente une faiblesse bien plus grande.
Quelles que soient les remèdes développés,
encore faudrait-il les distribuer en temps utile aux populations.
On retrouve là une question d’intendance et de logistique
d’ampleur nationale où les Etats-Unis ont montré
avec les suites de l’ouragan Katrina une particulière
inefficacité. Rien ne prouve que d’autres régions
du monde soient mieux organisées. Le Strategic National Stockpile
devrait en effet, en cas d’offensive bioterroriste, distribuer
très rapidement à plus de 3.000 administrations de
terrain le remède adapté. Or ces administrations,
toujours dans l’esprit du libéralisme qui prévaut
en Amérique, ont été laissées dramatiquement
à l’abandon. Ni leurs effectifs ni leurs méthodes
de travail ne leur permettraient de réagir utilement. L’armée,
de son côté, serait incapable de se substituer à
elles. Certains crédits ont été affectés,
dans le cadre du projet BioShield, au recrutement d’épidémiologistes
et de « coordinateurs de santé » (health
coordinators). Mais la capacité du système hospitalier
à faire face à l’épidémie d’abord,
à ses conséquences ensuite, notamment en termes de
malades à hospitaliser, demeure gravement insuffisante. Par
ailleurs, la question de savoir, en cas d’attaque, à
qui iront en priorité les vaccins ou les antiviraux (puisqu’on
ne peut les administrer préventivement) reste entière.
Il est facile de prévoir l’établissement d’une
véritable loi de la jungle au profit des plus fortunés
ou des mieux placés(2).
Aujourd’hui,
le Congrès américain semble conscient de toutes ces
difficultés et étudie une nouvelle loi (Bill) supposée
les aborder. Mais il faudra encore du temps pour passer des intentions
aux réalités, d’autant plus que l’administration
Bush estime avoir bien d’autres priorités aujourd’hui,
la plus grande étant de faire face aux dépenses militaires
qui ne cessent de croître avec l’embourbement en Irak.
Leçons
à retenir concernant les politiques européennes de
lutte contre les pandémies
L’Union
européenne et chacune des Etats-membres pour sa part devraient,
en tous cas, tirer des leçons de l’expérience
américaine. Ces leçons pourraient être résumées
simplement :
-
Ne pas vouloir lutter spécifiquement contre le bioterrorisme
qui sera longtemps insaisissable, mais contre les épidémies
et pandémies naturelles de toutes natures, bien plus probables
à court terme. On sait que, malgré la baisse saisonnière
de virulence du virus H5N1, de nouvelles offensives, pouvant s'accompagner
de mutations, sont craintes pour l'hiver par les autorités
de santé.
-
Financer sur des budgets publics le développement de vaccins
et d’antiviraux ou antibactériens, chaque fois que
possible à large spectre. Roche vient d'annoncer disposer
de suffisamment de doses de Tamiflu pour faire face aux besoins
(400 millions) (2). Mais qu'en sera-t-il d'autres
anti-viraux éventuels. En amont, la recherche fondamentale
sur les germes et leur physiologie devrait être développée
considérablement. L’Europe dispose de bonnes références
en ce domaine(3).
-
Préparer dès maintenant le secteur sanitaire et social,
ainsi d’ailleurs que les forces de sécurité
et de défense, à faire face dès le début
d’une pandémie à ses effets directs et indirects.
Les plus petites communes devront être concernées,
tout autant que les mégalopoles. La question avait été
évoquée dans la perspective d’une épidémie
plus que probable de grippe aviaire humanisée. Mais les mesures
concrètes n’ont pas été prises alors
que le secteur hospitalier continue à lutter tous les jours,
avec des moyens en baisse, contre les conséquences de la
morbidité quotidienne. Là encore le rôle des
Etats est indispensable. Le secteur privé ne peut seul être
se voir chargé de responsabilités de service public.
Or
différentes informations montrent que les gouvernements européens
ne sont pas plus que leur homologue américain préparés
à faire face à la loi de la jungle évoquée
ci-dessus, qui s'instaurerait en cas de pandémie importante.
Dans la meilleure des hypothèses, on protégerait les
services de sécurité-défense, ainsi que les
professionnels de santé assurant les urgences. Le reste de
la population serait laissée à l'abandon. Il serait
peut-être difficile de faire autrement. Mieux vaudrait cependant
y réfléchir dès maintenant. C'est ce à
quoi s'est efforcé le Colloque Ethique et pandémie
grippale du 15 septembre 2006 au ministère français
de la Santé(5). Mais un Colloque ne suffira
pas.
Notes (1)
Voir pour détails un article du journal
Military Medical Technology http://www.military-medical-technology.com/article.cfm?DocID=1290
(2) Voir article
http://www.7sur7.be/7DossierTeaser (3) Nous pensons que la théorie du
système vivant développé par le Pr Gilbert
Chauvet en France pourrait y contribuer utilement. Voir http://www.gilbert-chauvet.com/articles.htm
(4) Voir les articles signalés par notre
ami le Dr Vermeulen.
http://www.influenza-h5n1.org/article-3856240.html
ainsi que le forum http://influenza_h5n1.vosforums.com/ntopic4428.php.
Xavier Emmanuellli, le cofondateur de Médecins sans frontières
et président-fondateur du Samu social s'emploie à
décrire la désorganisation sociale qu'engendrerait
une pandémie. S'appuyant sur son expérience de la
médecine de catastrophe (le choléra à Goma,
au Zaïre, le tremblement de terre de Leninakan en Arménie...),
il indique dès le début de son intervention au colloque
« Ethique et
pandémie grippale » qui se tenait au ministère
français de la Santé : «Nous serions dans
une situation de combat, les comportements de la population générale
comme ceux des professionnels de santé s'ajustent alors en
fonction de cette situation de guerre.»
(5)Colloque Ethique et pandémie grippale http://www.sante.gouv.fr/point_presse/ethique_grippeaviaire/programme.pdf