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Nous
avons reçu ce courrier d'un de nos lecteurs. Il nous paraît
justifier une publication sous forme d'article. L'auteur y expose
le malaise qu'il ressent dans un monde où la science est
parcellisée entre disciplines d'exécution, n'encourageant
pas les vues transversales. Par ailleurs, ses convictions profondément
matérialistes rencontrent peu d'interlocuteurs, ce qui n'est
pas très stimulant.
Nous
aimerions lui dire que, vu son âge, qui lui laisse amplement
le temps d'approfondir ses intuitions scientifiques et philosophiques,
il devrait prendre patience. Même s'il doit exercer dans un
proche futur des activités un peu alimentaires, les occasions
d'élever les débats et de rencontrer des personnes
capable de partager ses ambitions ne lui manqueront pas. Notamment
aujourd'hui où les réseaux d'échange abondent.
Il ne doit pas se décourager et ne pas hésiter à
développer des idées et hypothèses originales
fussent-elles jugées inorthodoxes par son entourage professionnel.
Son
message, en ce qui nous concerne, nous a fait plaisir car il montre
que notre démarche, aussi inorthodoxe soit-elle aux yeux
des revues scientifiques ordinaires, trouve des lecteurs qui s'y
intéressent. Automates Intelligents.
J'ai
22 ans et suis actuellement en Master de sciences de l'évolution
à Montpellier. Depuis quelques années (environ 3 ans)
je lis avec intérêt votre revue Automates Intelligents,
surtout la partie Biblionet. Je la trouve passionnante et très
rigoureuse dans ses analyses.
Si
je vous envoie ce courrier c'est pour vous parler d'un de mes problèmes,
en rapport bien entendu avec votre revue et je le pense aussi avec
votre conception du monde.
Pour
moi la science (et donc la philosophie) est plus qu'un outil, c'est
une manière de vivre, quelque chose de fondamental. Seulement,
je ne retrouve cette caractéristique chez personne de mon
entourage. Dans ma promotion, par exemple, je ne suis entouré
que de biologistes (au sens strict), alors que moi je me sens scientifique
plus que biologiste. De même, ma manière de pensée
très tournée vers la science matérialiste est
très handicapante face aux gens qui m'entourent, qui me prennent
pour quelqu'un d'austère lorsque par exemple je leur dit
que le libre arbitre est quelque chose d'illusoire et/ou très
dogmatique, ou bien lorsque je leur parle de mémétique.
Pourtant c'est pour moi fondamental.
Je me retrouve donc dans l'obligation de jouer un rôle en
société, rôle qui ne me convient pas du tout
et qui a de grosse conséquence sur mon moral. Je me retrouve
constamment en face de gens qui sont hermétiques au fait
que je puisse penser que leurs comportements ont une composante
génétique (qui comprend aussi une part environnementale)
et une composante mémétique ou bien encore que nous
ne soyons que les cellules d'un super organisme planétaire.
En
résumé je me sens très différent des
gens qui m'entourent, très isolé aussi du fait de
cette différence. Pourtant comprendre le monde est essentiel
pour moi, ce qui signifie trouver non les réponses les plus
faciles mais celles qui me paraissent les plus cohérentes.
Je
ne vois pas vraiment de solution à mon problème, la
faculté ne me permet pas
d'étudier ce qui m'intéresse réellement. Au
contraire elle pousse à une spécialisation de plus
en plus croissante alors que la transdisciplinarité me parait
essentielle pour cerner un tant soit peu les problèmes des
sciences de la complexité ou celles de la conscience.
Depuis
quelques années j'étudie davantage à partir
des livres que j'achète qu'en utilisant mes cours de fac.
Mes idées paraissent très radicales à tous
ceux à qui je les expose. Je me sens donc dans une impasse
car mes relations avec mes pairs ne font que se dégrader
d'années en années et ma vie sociale s'en ressent
énormément.
Je
pense que vous n'aurez aucune solution à mon problème
mais sait-on jamais. Peut être avez-vous vécu une expérience
similaire ou bien connaissez vous des personnes avec qui je pourrais
avoir certaines affinités.
Le
matérialisme
Pour ce qui est le matérialisme, je peux réellement
dire que je suis matérialiste :
Le
terme matérialisme désigne une disposition d'esprit
qui consiste à partir de la réalité pour vivre
et constituer le savoir et la connaissance. Le matérialisme
s'ancre donc dans la matière, sa complexité et ses
modifications (wikipedia).
Disons
pour simplifier que mon but serait de connaître cette réalité
objective, pour pouvoir par la suite moi même devenir le plus
objectif possible dans mes décisions (des plus importantes
aux plus banales). A défaut de pouvoir réellement
atteindre ce but, j'aimerais pouvoir atteindre un certain niveau
de compréhension du monde (c'est ce que je m'emploie tout
les jours à faire grâce à mes lectures et mes
réflexions) pour pouvoir dire
le moins d’inexactitudes possibles.
J’ai toujours fait mes études dans cette optique là,
mais je suis obligé de constater 4 années après
le bac qu'elles sont loin de me satisfaire. L'université
devient un "fourre tout" ou les gens sont plus préoccupés
par l'obtention de leur diplôme que par la philosophie de
la science qu'ils pratiquent et à plus forte raison par celle
des autres sciences.
Finalement nous sommes formés pour devenir des techniciens
de la science, je dirais même d'une toute petite partie d'une
certaine science.... Non pas que je sois hostile à cette
façon d'enseigner, mais il n'y a pas de place pour des gens
qui, comme moi, veulent une formation plus large, moins myope. Ceci
est regrettable. Nous sommes complètement immergé
dans un superorganisme en compétition permanente avec les
autres du type de celui dont parle Howard Bloom.
Je
suis également déterministe dans le sens où
je considère que ce que nous appelons le hasard ne découle
que de l’insuffisance de notre point de vue. Une science «
idéale » ou parfaite serait en mesure de prévoir
à peu près n'importe quel phénomène
(même les comportements humains). Cette attitude m'a toujours
valu d'être considéré comme extrémiste
par mes pairs, alors qu'il me semble que le déterminisme
est le principe même de toute science qu'elle soit probabiliste
ou non.
Je
pense que cela ne vous étonnera pas si je vous dit que je
suis aussi évolutionniste, c'est actuellement la seule théorie
qui ait un si grand pouvoir explicatif.
Je
pense qu'il est aussi nécessaire et fondamental de se poser
la question de savoir ce qu'est l'esprit, la conscience, ce que
« nous » sommes vraiment avant de pouvoir espérer
comprendre ce qui nous entoure. Pour faire une analogie simple :
comment un myope pourrait il décrire de manière objective
le monde qui l'entoure s'il n'a pas la bonne paire de lunettes (en
partant du principe qu'une personne ayant une vision « normale
» serait capable de le décrire de manière objective).
Or actuellement nous ne savons pas avec quel type de lunettes nous
observons le monde. Il serait pourtant bon de s'en soucier. C'est
pour cette raison que je m'intéresse particulièrement
aux sciences cognitives, à la psychologie évolutionniste,
à la mémétique, etc...Ceci même si je
pense sincèrement qu'il ne sera jamais vraiment possible
un jour de dire que nous nous sommes procuré la bonne paire
de lunettes et que notre vue est enfin corrigée. J’espère
que toutes ces sciences (qui seront peut être un jour unifiées)
pourront nous apporter certaines réponses et qu’elles
sont la seule manière actuellement de se rapprocher de ce
but.