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Les cosmologistes sont-ils des menteurs?
Pour mieux connaître
l'astrophysicien Christian Magnan
Nous
voudrions par cet article attirer l'attention de nos lecteurs sur
le travail considérable de démystification de la cosmologie qu'accomplit
depuis de nombreuses années l'astrophysicien Christian Magnan, du
Collège de France. En dehors de ses livres ( La nature sans
foi ni loi et La science pervertie, L’Harmattan 2005)
on trouvera ses conclusions présentées sous une forme remarquablement
pédagogique sur son site http://www.lacosmo.com/index.html.
Christian Magnan est non seulement physicien mais matérialiste et
féministe convaincu.
En ce qui concerne Lee Smolin, cité aussi dans ce texte, nous nous
proposons de procéder à la recension de son nouveau livre (The
Trouble with Physics : The Rise of String Theory, the Fall of a
Science and What Comes Next 2006) dès que nous l'aurons reçu,
comme nous avions fait du précédent (Three Roads to Quantum
Gravity, 2001).
La cosmologie est une des branches de la physique qui étudie
l’univers dans son ensemble, ainsi que les différents objets et
forces qui le composent. C’est une science qui parle particulièrement
à l’imagination car elle rejoint les étonnements des premiers hommes
quand ils ont pris conscience de l’existence des astres. Inévitablement,
elle rejoint aussi l’imaginaire mythologique et religieux car c’est
dans le ciel que ces mêmes hommes avaient placé les dieux. La cosmologie
offre un support particulièrement fécond aux auteurs de science-fiction.
La cosmologie fait appel à de nombreuses sciences utilisant des
instruments de plus en plus sophistiqués : l’astronomie et l’astrophysique
notamment, qui utilisent des observatoires à terre ou embarqués
sur des satellites et des sondes. Mais comme les objets célestes
sont faits de matière et d’énergie, la cosmologie doit tenir compte,
quand elle étudie les états extrêmes de la matière, non seulement
de la physique macroscopique mais de la physique subatomique, où
règne en maîtresse depuis quelques décennies la physique quantique.
En l’état actuel de la physique cependant, il apparaît encore impossible
d’unifier la cosmologie dont la relativité générale constitue le
fondement avec la physique quantique qui considère la matière aux
échelles extraordinairement petites dites de Planck (voir ci-dessous).
Dans la perspective de cette unification future, dite de la gravitation
quantique, des hypothèses entièrement théoriques ont été présentées
dont la plus connue est la théorie des cordes (string theory).
Nous illustrerons les considérations de cet article relatives
aux hypothèses cosmologiques par un petit développement,
non sur la théorie des cordes, laquelle dépasse largement
notre compétence, mais sur la pertinence de présenter
celle-ci comme une théorie.
Peut-on parler des mensonges de la cosmologie
?
En pratique comme au plan épistémologique, depuis le début de la
cosmologie, il a fallu distinguer entre une cosmologie expérimentale
et une cosmologie théorique. L'une et l'autre élaborent des hypothèses.
La plus grande liberté doit régner à ce stade.
Mais la cosmologie expérimentale ne conserve pour en faire
des "théories" que les hypothèses pouvant être validées instrumentalement.
La seconde n'hésite pas à proposer sous le nom de théories des hypothèses
dont en l'état actuel et prévisible de l'expérimentation elle ne
peut apporter la démonstration.
L'exemple le plus connu de la démarche de la cosmologie expérimentale
concerne l'hypothèse de la Relativité générale proposée par Einstein
en 1911-1914. Elle n'est devenue théorie - avec le succès que l'on
sait - que lorsqu'elle a pu être vérifiée en 1919 par l'observation
de la déviation des rayons lumineux sous l'influence de la masse
solaire lors d'une expérience conduite par Arthur Eddington. A partir
de la théorie de la relativité ainsi vérifiée
ont été calculés des modèles d'univers,
dont certains étaient en expansion. Cette dernière
hypothèse a été validée ultérieurement
grâce aux observations de l'astronome Hubble constatant le décalage vers le rouge
de la lumière reçue des galaxies. L'expansion ainsi vérifiée
a permis de formuler l'hypothèse du Big Bang qui a son tour
a été confirmée par nombre d'observations.
Le Big Bang, malgré son caractère de Singularité
contre-intuitive, est ainsi devenu un fait scientifique aujourd'hui
peu contesté.
Mais très vite un certain nombre de cosmologistes
sont allés plus loin. 'Ils ont envisagé des modèles
d’univers très difficilement vérifiables, sinon impossibles à vérifier
dans l’état actuel et prévisible des instruments. Ils se
sont appuyés pour cela sur des hypothèses suggérées par des calculs
mathématiques. C’est ainsi qu’un certain nombre de modèles d’univers
existent aujourd’hui selon lesquelles l’univers serait non seulement
plat mais infini. Plus exotique encore est l’hypothèse, plusieurs
fois rappelée dans notre revue, du multivers, selon laquelle existerait
une infinité d’univers probablement tous différents. La théorie
des cordes, évoquée ici, pousse le processus à ses limites puisque,
selon ses équations, le nombre des univers possibles apportant une
solution à celles-ci serait, sinon infini, du moins extrêmement
grand, sans possibilité de discriminer entre eux.
De tels modèles ne sont pas vérifiables et risquent de ne pas l’être
avant longtemps (nous ne dirons pas jamais car le terme ne serait
pas scientifique). Ils relèvent donc de la cosmologie théorique
au sens propre. Ils occupent pourtant de par le monde des centaines
de chercheurs réputés, mobilisant des crédits nécessaires
à la réalisation d’expériences qui seraient pourtant bien utiles,
comme la mission Planck de l'ESA visant à reprendre avec plus de
précision la mesure de l’anisotropie du rayonnement de fond de ciel
réalisée par la sonde américaine Wilkinson.
Ceci conduit certains astrophysiciens à s’interroger sur le caractère
véritablement scientifique des hypothèses formulées par les cosmologistes
théoriciens. C’est le cas de cas de Christian Magnan. On sait qu'il
a nié le caractère scientifique de l’hypothèse anthropique, en s’appuyant
sur le fait que nous ne connaissons qu’un univers, le nôtre, que
nous ne pouvons l’observer que de l’intérieur et qu’il nous est
donc strictement impossible d’envisager comment d’autres univers
pourraient être ou non favorables à la vie (voir
encadré ci-dessous).
Dans d’autres articles, il a refusé le concept d'infini appliqué
à l'Univers puisque cette notion, ne possédant aucune
signification physique, ne peut pas être mise en rapport avec
le monde réel. Il y voit en outre une résurgence non seulement invérifiable mais dangereuse du concept d’un
Dieu infini. Pour lui, l’univers est fini mais courbe. Cette dernière
hypothèse est ou pourra être un jour vérifiée expérimentalement.
Il va plus loin dans la réfutation en n’acceptant pas que l'on puisse
scientifiquement envisager la vie comme un phénomène
programmé à l'avance et relevant de la nécessité
des lois de la physique, phénomène qui de ce fait
aurait dû s'être reproduit ailleurs que sur Terre. Il
pense (en reconnaissant toutefois ne pas pouvoir l'affirmer) que
la Terre est unique dans le cosmos et que la vie y a été
un phénomène unique.
Il considère donc que ceux de ses collègues cosmologistes qui défendent
des thèses différentes se rendent coupables de ce qu’il appelle
gentiment (ou perfidement) « de gros mensonges » (http://dogma.free.fr/txt/CM-MonsongesCosmologistes.htm)
en se faisant volontairement ou non complices de préjugés spiritualistes
sinon religieux.
Nous verrons que Lee Smolin, dans sa contestation de la théorie
des cordes, procède de même. Il s’élève contre la prolifération
actuelle des hypothèses relatives à cette dernière ou à sa version
plus" trendy " dite de la M. Théorie alors que selon lui, des hypothèses
différentes pourraient permettre de tester avec les moyens instrumentaux
actuels ou prévisibles d’autres hypothèses intéressant la Gravitation
quantique.
Que penser de cette sorte de radicalisme qu’un matérialiste pourrait
a priori juger sympathique ? Faut-il condamner tous les travaux
de la cosmologie théorique ? Il nous semble que le bon sens impose
de distinguer, en cosmologie comme d’ailleurs dans toutes les autres
sciences, ce qui est formulation de modèles, mathématiques ou non,
testables à terme (falsifiables, aurait dit Popper) et ce qui relèverait
véritablement de la réintroduction de mythologies religieuses ou
imaginaires lesquelles se refuseraient à l’épreuve de l’expérience,
tout en se parant du prestige de la démarche scientifique. Mais
sur cette pétition de principe, tous les scientifiques s‘accorderont
sans doute. La question est de savoir où faire passer la limite
entre démarche scientifique et mensonge, pour reprendre le terme
de Christian Magnan. Afin de résoudre cette difficulté, il n’y a
qu’une solution, sauf à recourir à des arguments d’autorité : c’est
laisser un libre débat s’instaurer entre scientifiques défendant
des points de vue différents. On peut sans doute regretter à
ce propos, avec notre auteur contestataire, que le discours officiel
soit monolithique et verrouillé et que la franche discussion
par lui souhaitée ne soit pas engagée, sans doute
par souci de rendement immédiat dans la production scientifique.
Prenons la question de l’exobiologie, c’est-à-dire la réflexion
sur ce qui caractérise la vie et la possibilité de trouver ailleurs
dans l’univers des formes de vie, semblables ou différentes au regard
de celles que nous connaissons sur Terre (ces études supposant
par ailleurs que les conditions dans lesquelles cette vie est apparue
soient élucidées, ce qui bien loin d'être le
cas). Christian Magnan apporte de nombreux arguments scientifiques
pour défendre l'hypothèse que nous sommes uniques
dans l'univers. Le nombre estimé des planètes susceptibles
d'accueillir des formes de vie proches de la vie terrestre, bien
que très grand, est très petit par rapport à
celui qui serait nécessaire pour que la vie puisse apparaître
ailleurs à partir du processus dit du hasard et de la nécessité
proposé par Jacques Monod. Par ailleurs, Christian Magnan
refuse l'argument d'autorité proposé par les théoriciens
de l'émergence du complexe à partir du simple (par
exemple Stuart Kauffman). Selon ce raisonnement, la vie ne peut
pas ne pas apparaître dès lors qu'un minimum de conditions
physiques sont réunies. Pour lui, cet argument n'est qu'une
image qui, dans le cas de la vie, n'a jamais pu être vérifiée.
On lui a objecté qu'en défendant l'hypothèse
du caractère unique de l'apparition de la vie (comme de celle
du Big Bang précédemment évoquée), il
conforte le discours biblique relatif à la création.
Mais peu lui importe. Il serait indigne d'inventer des légendes
matérialistes pour les opposer aux légendes spiritualistes.
Ceci dit, rien n'interdit de rechercher des formes de vie extraterrestres,
si on dispose de temps et d'argent pour cela. Une bonne surprise
n'est jamais à exclure.
Evoquons l'autre problème, celui de l’infini en cosmologie.
Il est exact, comme le rappelle Christian Magnan, qu’imaginer un
univers infini parait n’avoir aucun sens physique. L'infini est
un concept mathématique (ou théologien) qui n'a d'usage
que là. Il n'est absolument pas vérifiable car il
ne peut en aucun cas être confronté à la réalité
des choses. Ce n'est pas le cas en ce qui concerne les modèles d’univers
courbes fermés qui sont aujourd’hui susceptibles de vérification
expérimentale. De tels modèles sont compatibles avec l'observation
de l'expansion, mais celle-ci ne saurait être infinie. Christian
Magnan sur ce point admet sans difficulté l'hypothèse
d'une expansion conduisant, après avoir atteint au bout d'un
temps très grand sa dimension maxima (dans laquelle toutes
les galaxies mêmes les plus anciennes deviendraient visibles)
se contracterait à nouveau jusqu'au Big Crunch.
Ceci veut dire qu'il n'apporte aucun crédit à
l'hypothèse actuellement à la mode de l'énergie
noire, selon laquelle une constante gravitationnelle (ou plutôt
anti gravitationnelle) très forte provoquerait une expansion
accélérée infinie. Cette hypothèse,
outre qu'elle introduit à nouveau le concept d'infini, repose
selon lui sur des observations extrêmement fragiles portant
sur des différences dans les mesures de distance de galaxies
très anciennes faites à différents intervalles
de temps. Comment peut-on dit-il accorder foi à des différences
si infimes alors que la marge d'erreur sur la distance entre la
Terre et la galaxie d'Andromède, la plus proche de nous,
dépasserait 25%. Ceci prouve d'ailleurs que les vérifications
expérimentales elles-mêmes ne peuvent être acceptées
sans une critique approfondie quand elles visent à valider
des hypothèses un peu fragiles.
Nous pouvons donc dire avec Christian Magnan qu’introduire
en cosmologie des concepts purement mathématique, celui d’infini
ou celui de nombres immensément grands, n’a pas de sens. Est-ce
que cela relève du mensonge ou de l’erreur de parcours. Laissons
à chacun le droit d’apprécier.
La gravitation quantique
Qu’en est-il de la gravitation quantique ? L'humanité a toujours
situé ses perceptions et activités immédiates dans le temps et l'espace,
mais en concevant ceux-ci, y compris dans la physique newtonienne,
d'une façon conforme à ses croyances religieuses. Relativité générale,
d'abord, mécanique quantique ensuite ont radicalement changé cela,
en imposant des représentations contre-intuitives du temps et de
l'espace. Mais elles se sont révélées ce faisant incomplètes et
limitées. Plus grave, on ne peut les rapprocher. Leur principale
différence tient au statut de l'observateur. Dans la Relativité,
l'observateur est, comme dans la physique newtonienne, extérieur
au monde qu'il observe. Il n'influe pas sur lui. On a vu que ce
n'est pas le cas dans la mécanique quantique. Par contre celle-ci
ne remet pas en cause la conception newtonienne du temps et de l'espace,
contrairement à la Relativité. Il faudra trouver une nouvelle théorie
qui fasse la synthèse des deux. Ce sera la théorie quantique de
la gravitation, qui unifiera la théorie quantique des forces et
particules élémentaires avec la théorie de la gravitation, force
jusqu'ici restée en dehors, car s'exerçant dans un autre domaine,
comme l'a montré Einstein, celui du temps et de l'espace cosmiques.
Plusieurs routes sont actuellement suivies par les chercheurs pour
aboutir à la gravitation quantique : la première développée à partir
de la physique quantique qui donne naissance à la théorie des cordes
(string theory), la seconde développée à partir de la Relativité
générale qui donne la théorie de la gravité quantique en lacets
ou en boucles (loop quantum gravity). Bien que différentes,
ces deux approches pourraient se compléter et se rejoindre. L'une
et l'autre décrivent le temps et l'espace à l'échelle dite de Planck,
soit (pour ce qui concerne l'espace) une dimension 10 puissance
20 fois plus petite que celle du noyau de l'atome.
La 3e voie est celle, selon Lee Smolin, de quelques chercheurs qui
refusent les bases à la fois de la physique quantique et de la Relativité
générale et cherchent à développer des concepts et formalismes entièrement
nouveaux. Ils poseraient des questions telles que "qu'est-ce que
le temps" et "Comment décrire un univers auquel nous participons"
qui, toujours selon Smolin, devraient être à la source des avancées
conceptuelles de l'avenir. Parmi eux se trouve le mathématicien
français Alain Connes, qui a proposé une toute nouvelle géométrie
non commutative, susceptible de rendre de grands services dans la
mathématisation de cette vision. On y compte aussi David Finkelstein,
Christopher Isham, Raphael Sorkin et le vétéran Roger Penrose. Lee
Smolin, qui se dit d'un tempérament optimiste, estimait en 2001
que ces trois voies différentes devraient converger très vite, en
donnant naissance à la nouvelle théorie physique que tous le monde
attend depuis plus d'un demi-siècle.
Cette nouvelle théorie devrait reposer sur plusieurs postulats ou
repères qui modifient considérablement notre façon de voir les choses
dans l’univers macroscopique newtonien qui sert de cadre à nos représentations.
Il n'existe pas d'espace ou de temps absolus
Un premier repère consiste à rappeler que pour les physiciens, comme
pour les scientifiques en général, il n'existe rien en dehors de
l'univers, qui puisse être utilisé d'une quelconque façon pour expliquer
ses origines, son avenir ou son fonctionnement. L'univers est un
système clos. Toute chose ou entité intérieure à lui ne peut être
définie, en position, en vitesse ou autrement, que par rapport à
d'autres entités également intérieures à lui. Ceci exclut par conséquent
l'hypothèse d'un espace ou d'un temps " absolus " (ceux de Newton)
dans lesquels l'univers serait situé. Smolin compare l'espace à
une phrase. Celle-ci n'a de sens que par les mots qu'elle contient.
Elle n'existe pas sans eux. Elle adopte la forme géométrique que
les mots lui confèrent. On en déduit qu'il serait absurde de parler
d'un univers qui ne contiendrait rien. Ceci exclue également, comme
le rappelle avec insistance Christian Magnan, de prétendre faire
une science des univers, supposant que nous puissions en comparer
plusieurs sans nous inclure dans chacun d’eux. Autrement dit, les
hypothèses dites du multivers n’ont de sens que théorique. Faut-il
pour autant les refuser. Nous n’irions pas jusque là. Le moins que
l’on puisse dire est qu’elles suscitent l’imagination créatrice
des chercheurs.
Dans cette façon de voir le monde, celui-ci n'est pas autre chose
qu'un réseau évolutif de relations. Il en est de même de chaque
chose. Les choses ne sont pas des absolus, qui puissent se définir
par rapport à un cadre extérieur fixe. Elles sont des nœuds relationnels.
Lee Smolin rappelle que Leibniz a eu le mérite de s'opposer à l'espace
absolu de Newton qu'il jugeait illogique. Il a soutenu une conception
relationnelle de l'univers, reprise par Mach à la fin du 19e siècle.
Mais la science de l'époque n'avait pas le recul suffisant pour
refuser l'absolu du temps et de l'espace, qui convenait bien pour
illustrer l'idée alors prédominante d'une divinité située au-dessus
du monde sensible.
La Relativité générale de Einstein fut la première théorie scientifique
à décrire le monde comme composé de relations entre particules de
matière soumises au champ gravitationnel. Les points de l'espace
n'y ont pas d'existence en eux-mêmes, mais seulement comme intersection
entre lignes de ce champ. Ces lignes évoluent avec le temps et ne
peuvent donc fournir de références absolues.
Il en est de même du temps. Il n'y a pas d'horloge universelle pour
le mesurer. Là encore le temps se décrit en termes de changements
dans le réseau des relations qui composent l'espace. Tout ce dont
on parle est donc indépendant d'un arrière-plan (il s'agit de la
propriété dite de la "background independance"). Cette
propriété explique pourquoi il est difficile d'établir une théorie
de la Gravitation quantique à partir de la Relativité générale :
comment y parler de points si ceux-ci ne peuvent pas y être identifiés
de manière absolue, mais seulement par référence à un réseau de
relations ?
Le statut de l'observateur
Selon la nouvelle Gravitation quantique, comme en physique quantique,
il ne sera plus possible de distinguer l'observateur de l'observé.
L'observateur ne disposera jamais de toute l'information nécessaire
pour décider du vrai ou du faux. Ainsi la cosmologie abandonnera
le préjugé scientifique qui est encore le sien, comme il est encore
celui de l’astronomie, selon lequel la science ne peut prétendre
à l'objectivité qu'en ne prenant pas en compte l'observateur. Celui-ci,
selon ce préjugé, doit s'exclure du système observé afin de ne pas
le contaminer. Mais la démarche devient impossible quand ce système
est l'univers entier. C’est une difficulté. On sait que tout observateur,
où qu'il soit dans l'univers, ne peut rien voir de celui-ci au-delà
de ce qui parvient dans son cône de lumière, défini par le temps
que met la lumière pour l'atteindre. Il en résulte que la logique
classique, selon laquelle une chose est vraie ou fausse, n'est plus
applicable. Un observateur donné peut prouver que tel événement
de l'univers est vrai alors qu'un autre observateur, n'étant pas
informé de la même façon, ne le peut pas. On parle alors d'une logique
"cosmologique" ou dépendante de l'observateur, formalisé sous le
nom de Topos Theory, notamment par Christopher Isham (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Background_and_genesis_of_topos_theory).
Il s'agit de raisonner avec une information incomplète, l'action
que l'on entreprend pouvant influencer le vrai ou le faux du jugement
que l'on porte sur le monde.
Dans ces conditions, la rationalité d'un jugement ou d'une décision
ne dépendra pas de la référence que l'on pourra faire à ce qu'un
observateur extérieur au monde, qui verrait tout, pourrait en dire,
non plus qu'à telle ou telle éthique prétendument inspirée par lui.
Le seul jugement acceptable sera celui qui résultera du rapprochement
du point de vue de nombreux observateurs ayant du monde une perception
différente, et tentant d'en déduire une conception commune.
Un monde unique mais des observateurs différents
Le troisième repère proposé est relatif à la façon dont la science
doit se reconvertir pour tenir compte du fait que l'observateur
est intérieur au système observé, chaque observateur ayant une vue
limitée du système et différents observateurs ayant sur celui-ci
des informations différentes.. Pour progresser, la Gravitation quantique
doit appliquer la mécanique quantique à l'univers entier, alors
que cette dernière ne concernait initialement que les systèmes particulaires.
Il s'agit essentiellement d'étudier les systèmes macroscopiques
en tenant compte du principe de superposition et de la relation
d'incertitude, fondements indiscutés de la physique quantique. On
ne peut connaître complètement l'état d'un système, quand cet état
résulte de la superposition de deux états, mesurant par exemple
l'un sa position et l'autre sa vitesse. Dans ces conditions l'état
mesuré du système décrit soit sa position, soit sa vitesse, mais
non les deux. Ceci veut dire, en termes plus philosophiques, que
dans de tels cas, on renonce à connaître l'état du système en soi.
(l'état superposé du système). On ne le décrit qu'à partir des informations
que l'on peut obtenir sur lui, nécessairement partielles. Lorsque
l'observateur est inclus dans la description du système, l'incertitude
s'étend à lui, comme à tous ceux qui utilisent le modèle de description
utilisé. Il y a corrélation dans la superposition de tous les états
quantiques, tant de l'observé que des observateurs.
Cette superposition et l'incertitude qui en découle s'étendent-elles
à l'univers entier ? Oui répond selon Smolin la "cosmologie quantique
conventionnelle". Mais quel sens donner alors au fait que l'univers
macroscopique dans lequel nous vivons ne nous apparaisse pas en
état de superposition ? Plusieurs théories ont été élaborées pour
résoudre le paradoxe, dont celle dite de la décohérence. Si nous
percevons l'univers d'une certaine façon et non autrement, c'est
parce que nous lui posons des questions particulières qui éliminent
les autres solutions théoriquement possibles. Plus précisément les
questions posées doivent éliminer la possibilité de réponses en
superposition (consistent history formulation). On a présenté
ceci autrement en disant que le monde exprimable en termes quantiques
est unique. Mais ce monde unique comporte des histoires différentes,
également consistantes, qui seront produites par des jeux de questions
appropriées.
Du fait cependant que tout ceci est encore en débat, on retiendra
une conclusion d'attente utilisable dans la description du monde
en termes quantiques. On peut élaborer de nombreuses descriptions
quantiques d'un même univers. Chacune d'elle dépendra de la façon
dont on divisera l'univers en deux parts, l'une contenant l'observateur
et l'autre ce que l'observateur souhaite décrire. Chaque théorie
formulera en termes quantiques ce que tel observateur particulier
verra dans la partie de l'univers qu'il a décidé d'étudier. Toutes
ces descriptions seront différentes, mais elles devront être cohérentes
ou consistantes entre elles. Les parties observées peuvent être
en état de superposition, mais chaque observateur ne se décrit pas
lui-même en état de superposition, car sa description l'exclut.
On exprimera ceci en disant qu'il existe un univers unique vu par
différents observateurs plutôt que des univers différents vus par
un seul observateur prétendument placé en dehors du système.
L'univers est fait de processus et non de choses
Le quatrième repère proposé par Lee Smolin paraîtra sans doute moins
abstrait que le précédent. Dans le monde macroscopique, si à la
rigueur on peut décrire les objets inanimés comme tels, on ne peut
le faire des personnes. Ce sont les événements qui font leur histoire,
histoires qui peuvent seules les décrire. En fait, cette constatation
s'applique aux objets inanimés eux-mêmes. On distinguera les objets
et les êtres vivants par le fait que les processus qui les animent
sont lents pour les premiers et rapides pour les seconds. Or la
science classique considère que la science doit étudier des objets
aussi fixes que possible. S'ils sont en mouvement, on essaiera de
les décrire par des séries d'observations restituant l'impression
d'immobilité. Cette démarche n'est pas acceptable, ni en Relativité
générale ni en physique quantique. L'une et l'autre insistent sur
le fait que le monde n'est pas fait d'objets mais de processus.
Le mouvement et le changement sont les premières réalités à prendre
en considération, dès que l'on veut sortir des illusions pour atteindre
au fondamental. Il convient donc d'apprendre un langage qui privilégie
le mouvement à l'immobilité.
On dira en ce cas que l'univers consiste en un tissu d'événements.
L'événement n'est pas un changement touchant un objet statique.
C'est un changement et rien de plus. Un univers d'événements est
dit un univers relationnel. Ses propriétés dont décrites en termes
de relations entre événements. La relation la plus courante est
la relation de causalité, la même causalité qui permet de relier
une série d'événements au sein d'une "histoire". Dans un tel monde,
le temps n'est pas situé ailleurs. Le temps et la causalité sont
synonymes. On ne peut pas décrire en soi un univers de causalités.
On ne peut le décrire qu'en racontant son histoire. Un univers causal
ou relationnel peut être analysé comme fait de transports d'informations.
Chaque événement peut être considéré comme un transistor qui reçoit
de l'information d'un événement précédent, la calcule et la renvoie
vers des événements de son futur. L'univers entier sera dans ce
cas comparable à un ordinateur, sauf que ses circuits seront évolutifs
en fonction de l'information qui y circulera.
La notion d'univers causal n'est pas étrangère à la Relativité générale.
Celle-ci considère exactement l'univers comme un univers causal
ou relationnel. Rien ne pouvant y voyager plus vite que la lumière,
les rayons lumineux émis par un événement définissent les limites
extérieures de l'avenir de cet événement. C'est le cône de lumière
d'un événement. Les objets massifs courbent les cônes de lumière
dans leur voisinage…
Mais la notion de structure causale de l'univers ne précise pas
le nombre et la nature des événements. Si c'était le cas, on saurait
tout de l'univers depuis son origine. Pour aller plus loin, on peut
faire l'hypothèse que les apparentes continuités de l'espace et
du temps sont des illusions. La Gravitation quantique suggérera
que l'histoire de l'univers est faite d'un très grand nombre de
petits événements élémentaires discrets. Pour les trouver, il faut
descendre à l'échelle de Planck, là où les effets de la gravité
et ceux de la mécanique quantique s'équivalent. L'échelle de Planck
est établie en s'appuyant sur les constantes élémentaires de la
physique, la constante de Planck (mécanique quantique), la
vitesse de la lumière (relativité restreinte) et la constante gravitationnelle
(Newton). Ces échelles, nous rappelle Lee Smolin, sont incroyablement
petites. Un clin d'œil prend autant d'unités de temps fondamental
que le Mont Everest a d'atomes. On parle aussi de la température
de Planck, si élevée que les structures de la géométrie de l'espace
y fondent.
Tout ceci montre que notre connaissance de l'univers est encore
infime au regard de ces "réalités premières". Nous en savons autant,
dit Smolin, qu'un pingouin en sait du mécanisme de la bombe atomique.
Notre monde tel qu'il nous apparaît est en tous cas incroyablement
gros, lent et froid au regard de l'univers fondamental. Les particules
élémentaires ne sont pas des objets mais des processus se déroulant
aux échelles de Planck.
La théorie des cordes
La théorie des cordes relève-t-elle des mensonges de la cosmologie
tels que les définit Christian Magnan ? Nous avons vu que celui-ci
considère comme recevables à ce jour l’hypothèse du Big Bang et
celles des Trous noirs, en accord en cela avec Jean-Pierre Luminet
(L’univers chiffoné, Fayard 2001, voir
notre recension). Mais il ne pense pas la même
chose de la théorie des cordes. En fait, il refuse de se
prononcer sur elle. Nous avons seulement pour notre part trouvé
dans sa littérature ce passage qui dépeint clairement
son opinion. Il écrit ceci (juin 2001) :
« Il existe une théorie qui en est
au stade de la pure hypothèse et qui ne peut pas encore se targuer
de la moindre confirmation observationnelle : c'est la « théorie
des cordes». Jusqu'à présent elle présente un caractère assez gratuit
car à part l'intérêt de conduire à la réunification des « forces
» physiques, elle n'a établi encore aucun contact avec la réalité,
contact qui est pourtant la condition sine qua non d'une validation
éventuelle de ce modèle physique. Vraie ou pas vraie ? Il est bien
trop tôt pour le dire mais les chercheurs qui sont spécialisés dans
ce domaine auraient tendance à « vendre la peau de l'ours avant
de l'avoir tué ». Une petite anecdote : lors d'une conférence j'introduisais
mon sujet en prétendant qu'aucune découverte théorique majeure n'avait
été accomplie en physique dans la deuxième moitié du XXe siècle.
À la fin de la conférence un cosmologiste m'a critiqué en soutenant
que la théorie des cordes était véritablement la découverte majeure
que j'aurais souhaitée. Diable ! La théorie des cordes, théorie
majeure des dernières décennies ? Il faut quand même du « culot
» pour lancer l'affirmation. Je n'ai pas été convaincu par un simple
argument d'autorité... Que la théorie fasse d'abord ses preuves
! En science, la vérité se démontre ».
C’est exactement le point de vue aujourd’hui de Lee Smolin. Dans
le premier de ses ouvrages (Three Roads to Quantum Gravity)
il considérait comme nous l'avons indiqué que la théorie des cordes,
qui avait fait le succès médiatique de Brian Greene (Un univers
élégant),était une des voies permettant d’accéder à la Gravitation
quantique. Aujourd’hui, il ne raisonne plus de même. Dans son dernier
ouvrage The Trouble with Physics, il explique que la théorie
des cordes (dite aussi ambitieusement « Théorie du Tout », est une
voie sans issue. Ce n’est même pas pour lui une théorie complète
mais une conjecture. Les théoriciens des cordes n’ont jamais été
en mesure de prouver aucune de leurs idées exotiques et ne semblent
pas être capables de l’être à horizon visible. Les auteurs de la
théorie se sont laissés entraîner par le désir de bâtir quelque
chose d’élégant (de mathématiquement élégant) sans se préoccuper
de prévoir des possibilités de vérification expérimentale. Il est
vrai que ce faisant ils ont attiré à eux les financements, en privant
de crédits des jeunes physiciens qui pourraient explorer des voies
beaucoup plus prometteuses, testables et finalement plus « raisonnablement
» révolutionnaires. C’est parmi eux, estime Smolin, que nous devrions
chercher le nouvel Einstein.
Pour reprendre la terminologie un peu rude de Christian Magnan,
nous pourrions donc sans hésiter ranger Brian Greene et ses collègues
de la théorie des cordes parmi les « gros menteurs ». Incitons donc
nos lecteurs à approfondir les considérations de Christian Magnan
sur les erreurs pouvant découler de l’illusion que l’univers se
conformerait à des modèles mathématiques alors que rien ne permet
d’affirmer que l'univers soit mathématique dans ses profondeurs
ni qu’il soit homogène à grande échelle.
La réfutation du principe anthropique
par Christian Magnan
Nous
avons vu que le principe (l'hypothèse) anthropique
fait partie des mythologies de la science que Christian
Magnan tient beaucoup à réfuter. De quoi s'agit-il
? En très bref, disons qu'il s'agit d'une explication
permettant de comprendre pourquoi l'univers, tel que le
décrivent les cosmologistes, parait si remarquablement
adapté à l'émergence de la vie et de
l'intelligence de type terrestre. Certes, hormis la Terre,
les mondes que l'on observe dans l'univers semblent particulièrement
inhospitaliers et peu propices à la vie. Cependant
la Terre existe depuis quelques milliards d'années
et s'est montrée depuis ses origines une amie de
la vie (life-friendly, pour reprendre une expression
courante dans le vocabulaire scientifique anglo-saxon).
Or rien
ne permet de penser, selon les promoteurs de l'hypothèse
anthropique, que la Terre soit unique dans l'univers. Ce
serait donc l'univers tout entier qui serait, globalement,
un ami de la vie. Que l'univers, dès son origine,
ait été extraordinairement favorable à
l'apparition de la vie est une idée bien connue.
Elle a été formulée pou la première
fois par l’astrophysicien Brandon Carter en 1974.
Il s’appuyait sur l’existence des divers paramètres
cosmologiques, décrivant l’univers dans son
ensemble, en suggérant qu’il serait possible
de les prévoir par une argumentation anthropique.
Ainsi, pour que l’homme existe, à partir d’un
astre où la vie serait apparue, il faudrait que l’univers
dans son ensemble soit âgé d’un nombre
minimum de milliards d’années décompté
à partir du Big Bang initial. Ce délai avait
été calculé en utilisant des hypothèses
sans liens avec la cosmologie relatives au temps nécessaire
pour qu’un organisme complexe tel l’homme se
développe à partir des atomes d’hydrogène
et d’hélium nés du Big Bang. Or c’est
précisément cet âge que par ailleurs
les astrophysiciens attribuent à l’univers.
Mais il n’est pas nécessaire de faire appel
aux paramètres cosmologiques et aux supposées
constantes universelles pour présenter de telles
conclusions. La simple observation des lois de la physique
suffit. Si la nucléosynthèse stellaire n’avait
pas permis la fabrication du carbone, la vie n’aurait
pas pris naissance et l’homme n’aurait pas existé.
Mais comme l’homme existe, il a fallu que se produise
un processus assez complexe permettant la synthèse
du carbone à partir des noyaux d’hélium
présents dans le cœur des étoiles. Or
ce processus a été découvert par Fred
Hoyle en 1954. Voilà donc une preuve en faveur de
l'hypothèse anthropique. Pour les défenseurs
de cette dernière, il en est de même pour toutes
les caractéristiques de la nature nécessaires
à la vie. Elles découlent d’une adaptation
très fine (fine-tuned) des constantes cosmologiques
universelles. D'un changement infime dans quelques variables
auraient découlé des conditions telles que
la vie et l'intelligence auraient été à
tout jamais impossibles. Pourquoi ?
L'hypothèse
anthropique
Si l’on prend ces constatations au pied de la lettre,
sans les réfuter, il y a là quelque chose d’effectivement
troublant. Nombre de scientifiques sérieux se sont
convaincus que la question méritait d’être
approfondi. Eliminons ici l’hypothèse anthropique
dite « forte » d’inspiration finaliste c’est-à-dire
spiritualiste, selon laquelle ce serait une divinité
qui aurait créé à la fois le monde et
l'homme, celui-ci ayant le choix de surmonter les épreuves
terrestres afin d'accéder à la fusion avec l'esprit.
On sait que, loin d'être reléguée au rang
des superstitions ou tout au moins des symboles, cette explication
finaliste, sous le nom de Dessein Intelligent (Intelligent
Design, ID), se répand de plus en plus aux marges du
monde scientifique anglo-saxon.
L’hypothèse anthropique « faible »
se borne à constater l’étonnante convergence
apparente entre les nécessités de l’apparition
de la vie et les conditions de l’évolution de
l’univers telles que nous venons de les souligner. Des
explications matérialistes du phénomène
sont donc proposées.
Ne mentionnons pas la plus simple qui parait une banalité.
Selon cette argumentation, l'univers est ce qu'il est. Il
évolue à l'intérieur de certaines contraintes
de type thermodynamiques. En fonction des lois permettant
la création de complexité par combinaison d'éléments
simples, des atomes lourds ont succédé aux atomes
légers et des protéines biologiques aux protéines
prébiotiques. A partir de là, l'évolution
biologique sur le mode principalement darwinien a donné
naissance à des organismes vivants de plus en plus
complexes et intelligents. Rien n'exclu, dans cette hypothèse,
que des formes de vie et d'intelligence voisines voire différentes
existent ailleurs dans l'univers. C'est un des objectifs de
la science moderne, notamment de l'exobiologie, que les imaginer
et les rechercher. La question métaphysique qui demeure
sans réponse concerne l'univers lui-même. Pourquoi
existe-t-il, sous la forme que nous connaissons. Existe-t-il
ailleurs des univers différents ou comparables ? La
science doit avouer là son ignorance, sans pour autant
en appeler à des explications de type théologiques.
Une
réponse plus subtile et plus récente à
la question anthropique faible est celle apportée par
les théoriciens de l'univers multiple ou multivers.
Cette hypothèse, popularisée notamment par les
spécialistes de la théorie des cordes (appelée
souvent M.Théorie), consiste à dire qu'il existe
dans un super-univers ou multivers d'innombrables variantes
d'organisation des éléments primaires de la
nature que seraient les cordes. L'énergie du vide,
antérieure aux phénomènes initiaux de
type Big Bang, générerait constamment de tels
univers, tous différents. Ceci proviendrait, selon
la cosmologie de la M. Théorie du fait que les formes
ou «shapes» à 10 dimensions dans lesquelles
vibrent les cordes (dites Calabi-Yau shapes) évoluent
constamment et de façon chaotique à chaque nouveau
Big Bang. Les lois et constantes de la nature sont constamment
rebattues à cette occasion, comme un jeu de cartes.
En
termes de probabilités, si l'on raisonne sur des séries
de tailles presque illimitées, il n'y a aucune raison
de penser qu'un univers, même aussi complexe que le
nôtre, n'aurait pas pu émerger. Il n'y aurait,
selon les calculs de Leonard Susskind, un des pères
de la théorie des cordes, qu'une chance sur 10 puissance
500 pour qu'un tel événement se produise. Cela
suffirait pourtant. De la même façon, selon la
comparaison souvent faite, un singe battant et rebattant les
lettres de l'alphabet pourrait, sur un temps infiniment long,
retrouver les éléments composants une pièce
de Shakespeare. Cette hypothèse du multivers trouble
cependant considérablement le bon sens scientifique,
notamment parce qu'elle repose uniquement sur des spéculations
mathématiques qui ne semblent pas vérifiables,
dans les conditions actuelles ou prévisibles de l'expérimentation.
Il n'empêche qu'elle est développée avec
la plus grande conviction par des physiciens éminents,
tels que David Deutsch ou Léonard Susskind, précité.
Celui-ci vient de publier un ouvrage, dont certains passages
ne sont pas d'accès facile, intitulé The
Cosmic Landscape : String Theory and the Illusion of Intelligent
Design, Little, Brown 2005. L'univers décrit par
la théorie des cordes, selon lui, n'a rien d'élégant,
comme le prétendait à tort l'ouvrage traduit
en de nombreuses langues du physicien Brian Greene (The
Elegant Universe: Superstrings, Hidden Dimensions, and the
Quest for the Ultimate Theory, 2000). Au contraire, il
s'agit d'un chaos sans lois perceptibles, au sein duquel notre
univers est apparu par hasard, comme indiqué ci-dessus.
Dans la suite des hypothèses relatives aux univers
multiples, certains cosmologistes, notamment Lee Smolin (Three
roads to Quantum Gravity, Basic Book, 2001) ont présenté
une théorie darwinienne de l’évolution
des univers selon laquelle ceux-ci seraient en compétition
les uns avec les autres. Les plus adaptés seraient
ceux capables d’enfanter, notamment à travers
les trous noirs, des enfants univers plus doués pour
la vie et l’intelligence que leur géniteur. Ces
thèses ont été reprises dans un ouvrage
que l’on peut lire mais qui relève de la pure
conjecture, Biocosm de James Gardner (voir http://www.biocosm.org/).
Ces différentes hypothèses sont acceptables
(ou du moins recevables en attente de démonstration
expérimentale) par des cosmologistes matérialistes.
Mais elles posent la question du statut de la cosmologie théorique.
Celle-ci peut-elle véritablement être considérée
comme une science, tant qu’elle n’est pas vérifiable
instrumentalement ? Nous avons vu précédemment
qu’il faut distinguer deux cosmologies, la cosmologie
expérimentale qui étudie l’univers de
l’intérieur à partir des instruments de
plus en plus puissants dont dispose la physique (notamment
les sondes orbitales) et la cosmologie théorique, se
développant en dehors de toute possibilité de
vérification expérimentale. Nous avons proposé
de ranger celle-ci dans le domaine de la métaphysique
scientifique. Autrement dit, il n’est pas possible de
s’appuyer solidement sur les hypothèses qu’elle
formule pour apporter des réponses « fortes »
aux questions philosophiques qu’elle pose.
Une hypothèse inutile sinon dangereuse
Dans cet esprit, nous suggérons ici de rejeter purement
et simplement, non seulement l’hypothèse anthropique,
fut-elle faible, mais le fait même de l’envisager.
C’est ce que pense Christian Magnan. Voir l'article
Les raisonnements anthropiques ont-ils des fondements
théoriques ? dans Les matérialismes
et leurs détracteurs, Syllepse, p. 495. On étudiera
aussi avec profit son site http://www.lacosmo.com/cosmo.html
et notamment la page http://www.lacosmo.com/reglage_fin.html).
Il voit quasiment dans l’hypothèse anthropique
une escroquerie intellectuelle, cachant en fait un dessein
spiritualiste ne s’avouant pas. Ce physicien très
fécond est connu pour son matérialisme radical.
Il considère par exemple que la science ne doit pas
utiliser le concept d’infini, même si celui-ci
possède un fondement mathématique. L’infini
ne peut être démontré et serait selon
lui une résurgence de l’idée de Dieu,
réintroduite subrepticement dans certains modèles
scientifiques.
Il raisonne de même concernant le principe anthropique.
Comment parler du fait que l’univers serait ou non favorable
à l’apparition de la vie puisque nous ne connaissons
aucun autre univers pouvant lui être comparé
? Nous n'avons pas de théorie pour en parler, du fait
de l'incompatibilité entre physique cosmique et physique
quantique. Or, sans théorie, pas de discussion possible.(Voir
http://www.lacosmo.com/reglage_fin.html).
Le génie de la physique réside en ce que théorie,
loi, concept et mesure expérimentale jaillissent d’un
même élan créateur. Il est donc exclu
de pouvoir définir ou utiliser un concept en l’absence
du corpus théorique convenable. Pour Christian Magnan,
sans cadre théorique sous-jacent, toute discussion
prétendument scientifique tourne à la farce.
Il va même plus loin puisque pour lui, nous l'avons
vu ci-dessus, la cosmologie est à peine une science.
Christian
Magnan propose une discussion très pertinente mais
que nous ne pouvons reproduire ici concernant les prétendues
constantes universelles (dont par ailleurs de nombreux physiciens
contestent aujourd’hui le caractère d’universalité
et même le caractère « réel »,
car elles pourraient être comme toute formalisation
en science une création permettant à l’homme
d’organiser le monde dans lequel il se trouve et dont
il est le produit). Pour lui, il est gratuit d’affirmer
que la vie et la pensée n’auraient pas pu apparaître
dans un univers différent du nôtre. En effet,
nous ne disposons pas de tels univers différents pour
« falsifier » cette affirmation. Nous pourrions
tout aussi bien et tout aussi gratuitement affirmer qu’il
existe un nombre N d’univers où des formes de
vie et de pensée différentes des nôtres
existent. La science ne peut parler avec pertinence que d’entités
en nombre suffisant pour que l’on puisse les classer
en catégories et les comparer. Or notre univers est
unique. Les modèles d’univers différents
suggérés par le calcul ne sont pas représentatifs
d’univers différents, puisque rien ne permet
de démontrer leur exactitude.
La
cosmologie est incapable d’imaginer des univers pluriels.
Elle n’est même pas capable de sortir de l’univers
pour le décrire de l’extérieur. Tout ceci
fait que les constantes dites universelles, présentées
comme d’extraordinaires coïncidences ayant permis
l’apparition de la vie ne font que refléter notre
ignorance de ce que sont véritablement les caractéristiques
de notre univers au regard de celles que pourraient présenter
d’autres univers et de celles qui seraient nécessaires
à la vie sous sa forme actuelle ou sous d’autres
formes. Il n’y a donc pas là matière à
s’interroger http://www.lacosmo.com/cosmologie.html.
L’univers est ce qu’il est, la vie est ce qu’elle
est, point final. Confessons les limites de nos connaissances
actuelles et passons à autre chose.