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Notre cerveau ne pourra-t-il jamais se représenter
le monde quantique ?
Il n'est pas souhaitable d'aborder les «bizarreries»
(weirdness) du monde quantique sans se poser la question donnant
son titre à ce petit article. Nous sommes dotés d'un
cerveau que l'évolution a construit de façon à
nous permette de survivre dans un espace-temps newtonien peuplé
de prédateurs et de proies qu'il nous fallait identifier
pour survivre. Cette machine, admirable à de nombreux égards
, est-elle capable de concevoir le monde sub-atomique ? Plus exactement,
si manifestement elle est capable de le concevoir, comme le montrent
les développements de la physique quantique, est-elle capable
de l'imaginer, (de le visualiser).
Dans
un ouvrage qui vient de paraître, (Les indispensables
de la mécanique quantique. Odile Jacob, 2006),
le physicien français Roland Omnès propose une
analyse intéressante(1).
Il rappelle d'abord les mécanismes élémentaires
par lesquels nous nous représentons le monde. Il s'agit
de l'intuition et de la perception. Notre esprit pense par
intuition quand il forme une image intérieure pour
donner corps à une idée, sans qu'il soit nécessaire
d'analyser cette image afin de la comprendre. La perception,
qui fait appel aux sens, consiste en une construction complexe
utilisant les innombrables informations élémentaires
fournies par les organes sensoriels. Ces informations sont
trop nombreuses pour être traitées directement.
Les neurones coopèrent de façon synchronisée
pour construire une représentation continue dans le
temps et homogène dans un espace lui-même continu.
Or les neurones qui sont actifs dans l'imagination et l'intuition
seraient les mêmes que ceux servant à construire
l'objet de la perception. Imagination et intuition sont donc
« physiologiquement déterminées pour se
représenter un espace continu (à trois dimensions)
où chaque objet est situé en un lieu défini
».
Par ailleurs le cerveau
ne conserve en mémoire que des formes générales
significatives, auxquelles il compare les informations sensorielles
nouvelles. C'est là le propre de l'abstraction.
Enfin, il ne peut se représenter plusieurs choses
à la fois. Il doit choisir comme le montre l'expérience
bien connue du squelette du cube entre telle ou telle angle
de vue. Tantôt le cube est vu de dessus, tantôt
il est vu de dessous, mais pas simultanément dans
les deux perspectives.
Voici quelques unes des
limites de l'intuition proposées par Roland
Omnès:
- nos représentations intuitives du temps et de l'espace
sont indépendantes.
- l'espace est perçu comme un continu et nous
ne pouvons pas imaginer plus de trois dimensions.
- un objet se trouve à tout instant en un lieu défini,
ce qui permet de distinguer deux objets par leur position.
- la réalité est unique et les phénomènes
y sont distincts.
- les phénomènes ne changent que graduellement
et tout mouvement est continu.
Pendant
des millénaires, philosophes et scientifiques ont
cru que ces traits étaient propres à la nature.
Les choses ont commencé à changer lorsque
Planck a émis l'hypothèse des quanta.
Aujourd'hui cependant, nous sommes obligés
de constater que notre cerveau ne nous permet pas d'imaginer,
même sous une forme approchée, le monde quantique.
Le point le plus étonnant néanmoins est que
ce même cerveau se soit montré capable, par
l'abstraction mathématique, de s'en donner
des représentations pertinentes.
Ceci
pose la question de l'origine évolutionnaire
des mathématiques. Si celles-ci se sont implantées
dans les cerveaux des hominiens et y ont prospéré,
c'est parce qu'elles étaient également
utiles à la survie. En quoi l'étaient-elles?
Nous
pourrions suggérer à Roland Omnès une
idée complétant sa présentation. Lorsque
le cerveau construit les images de proies ou de prédateurs,
il doit aussi se montrer capable de les dénombrer
(les compter) et de procéder à des simulations
fines relatives à leurs futurs mouvements. Le tout
en utilisant des algorithmes mathématiques inconscients.
Dans ces simulations, l'objet cesse d'être
nécessairement localisé et bien défini,
le temps peut se contracter ou se dilater. Le monde devient
un jeu de probabilités, entre nœuds de réseaux.
Ainsi les animaux et nous-mêmes serions-nous depuis
longtemps dotés de propriétés nous
permettant de survivre dans le monde quantique. Mais nous
venons seulement de nous en apercevoir, croyant jusqu'à
ces dernières années n'en avoir pas
besoin. Les animaux n'ont peut-être pas fait
la même erreur.
Alors, pourrons-nous jamais imaginer le monde quantique?
Peut-être, si nous arrivons à modifier quelques
uns de nos algorithmes cérébraux. In vivo
ou avec des implants?
Note (1) Prévenons nos lecteurs que pour tirer le plein
parti de ce livre, il faut une culture mathématique
du niveau des classes préparatoires.