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Peut-on parler de
différences génétiques
entre les races humaines ?
Hérodote (480 ? - 425 avant J.-C.), surnommé le
"Père de l'Histoire", grand voyageur et témoin
oculaire écrit (Livre II, Euterpe §104):
"Manifestement,
en effet, les Colchidiens sont de race égyptienne ; mais
des Egyptiens me dirent qu'à leur avis les Colchidiens descendaient
des soldats de Sésostris. Je l'avais conjecturé moi-même
d'après deux indices : d'abord parce qu'ils ont la peau noire
et les cheveux crépus (à vrai dire, cela ne prouve
rien, car d'autres peuples encore sont dans ce cas), ensuite et
avec plus d'autorité, pour la raison que, seuls parmi les
hommes, les Colchidiens, les Egyptiens et les Ethiopiens pratiquent
la circoncision depuis l'origine." Source ankhonline.com
Il y a quelques années, cette question aurait paru indigne
d’un article se prétendant scientifique. La doxa était
que l’espèce humaine ne comporte pas de races identifiables
du point de vue génétique(1).
Il s’agissait d’une affirmation dont la motivation était
d’abord politique : éviter les résurgences toujours
possibles d’un racisme prétendant grâce à
la génétique distinguer entre races supérieures
et races inférieures, comme l’avait fait le nazisme
au siècle dernier. La doxa était cependant confirmée
par les observations de la biologie conduites depuis 50 ans avec
les outils d’analyse du génome disponibles à
cette époque, lesquelles n’avaient jamais pu faire
apparaître de différences significatives au sein des
génomes humains, quelles que soient les origines ethniques
des individus.
Aujourd’hui, si l’on peut toujours affirmer qu’il
n’existe pas de races humaines génétiquement
parlant, le point de vue politique sur la question, ainsi que les
moyens d’analyse des génomes, ont évolué.
Le point de vue politique a été modifié depuis
une décennie du fait des revendications de minorités
raciales ou ethniques souhaitant se distinguer des représentants
de la race dite blanche dominant en Europe et en Amérique
du Nord. Le phénomène est particulièrement
visible aux Etats-Unis mais commence à se répandre
ailleurs. Alors qu’après 1945, les minorités
voulaient se fondre dans la majorité, aujourd’hui elles
souhaitent au contraire afficher leurs différences, que ce
soit au plan génétique, culturel ou politique. Si
en Europe et plus particulièrement en France, il reste encore
aujourd’hui impossible, au plan administratif, d’accoler
à une identité la mention d’une appartenance
ethnique, aux Etats-Unis par contre, les ressortissants des principales
minorités demandent à être classées dans
des catégories ethniques séparées : afro-américains,
euro-américains, hispano-américains notamment. Ce
que de leur côté les White Anglo-Saxon Protestants
n’avaient pas manqué de faire dès la création
de l’Etat fédéral.
Par ailleurs, en ce qui concerne les moyens d’analyse des
génomes, les méthodes modernes de séquençage
permettent dorénavant d’identifier avec précision
la proportion de nucléotides qui diffèrent d’un
individu à l’autre. Un certain nombre de recherches
ont donc été entreprises pour tenter de montrer que
des données génétiques rendent possible la
distinction entre personnes originaires d’Europe, d’Afrique
ou d’Extrême-Orient. Ces recherches ne sont pas mal
vues des représentants politiques des « races »
blanche, noire et jaune, tout au moins en Amérique du Nord.
Elles sont même encouragées par les industries pharmaceutiques
qui espèrent trouver des médicaments plus efficaces
parce que mieux adaptés que ceux destinés à
des catégories non différenciées. Ainsi le
BiDil(2) lequel est censé traiter
plus efficacement l’insuffisance cardiaque chez les patients
noirs que chez les autres. Les observations cliniques semblent confirmer,
il est vrai, que les malades ont, statistiquement parlant, des modes
de réaction aux traitements qui diffèrent selon leur
ethnie (mais aussi, bien évidemment, selon de nombreux autres
facteurs liés notamment au niveau et au mode de vie). Pourquoi
alors, dans l’intérêt même de ces patients,
ne pas chercher à les différencier par la présence
ou l’absence de tel gènes ou groupes de gènes
?
Dans
ces conditions, que conclure des recherches visant à associer
la « race » à la présence d’un gène
ou variant de gène prédisposant à telle maladie
ou au contraire favorable à tel traitement ? Répondre
à cette question suppose d’abord de définir
à nouveau ce que l’on entend par race. S’agit-il
de caractéristiques physiques visibles par tous, telle la
couleur de la peau ? Pour le grand public, c’est bien effectivement
de cela qu’il s’agit. Il ne sert à rien de le
nier. Ces caractéristiques physiques elles-mêmes sont
associées, hors métissages, à des origines
géographiques très anciennes. Les Blancs ont leur
berceau historique en Eurasie, les Noirs en Afrique et les Jaunes
en Asie. Dire cela n’a rien d’offensant pour personne.
Par contre, quelle que soit la race, les différences entre
génomes sont très faibles. Deux humains pris au hasard
sont génétiquement identiques à 99,9% (l’homme
et le chimpanzé étant identiques à 95 ou 99%
selon le mode de calcul). Le génome humain comportant 3 milliards
de paires de bases, deux humains diffèrent en moyenne de
2 à 3 millions de paires de bases, ceci indépendamment
de leur « appartenance raciale ».
Mais en quoi diffèrent-ils? Par la présence et la
répartition de petite modifications du génome appelées
polymorphismes qui consistent en la substitution d’un nucléotide
par un autre ou en son déplacement dans la séquence.
Certains seulement de ces polymorphismes sont codants, c’est-à-dire
qu’ils contribuent directement à des variations de
traits du phénotype ou à des maladies génétiques.
Les autres semblent génétiquement neutres. Or il apparaît
que 80 à 90% de ces polymorphismes codants se retrouvent
au sein de populations provenant d’un même bassin géographique
continental, les autres étant répartis entre continents.
Mais ceci ne tient pas compte de la circulation des individus entre
continents, du métissage et autres facteurs de différenciation
individuelle. Ce n’est donc qu’en termes statistiquement
très globaux que l’on peut attribuer un profil génétique
à un individu plutôt qu’à un autre, en
fonction de son appartenance à l’une des trois grandes
races provenant elle-même, historiquement, de l’un des
trois grands continents. Par ailleurs, compte tenu des migrations
et croisements multiples depuis plusieurs millénaires, la
variation s’effectue d’une façon continue d’un
bassin géographique à l’autre. Il n’y
a pas de frontières génétiques nettes entre
eux.
Qu’en
conclure ? Si l’on ne peut pas nier que, en fonction de son
appartenance ethnique, tel individu puisse être plus réceptif
qu’un autre à un traitement ou à une agression
microbienne, les facteurs déterminants ne sont pas cette
appartenance, mais la présence ou non dans son génome
de tel ou tel gène ou allèle qui elle n’est
que très grossièrement liée à l’appartenance
ethnique de la personne. Autrement dit, pour se prononcer avec un
peu de sécurité sur la meilleure façon de traiter
cette personne, il faut procéder à une analyse détaillée
de son génome. Aujourd’hui, l’opération
est encore difficile et coûteuse, mais elle le sera de moins
en moins.
Mais, pour donner à de telles études les meilleurs
chances de succès individuel, il sera nécessaire de
disposer de bases de données de référence où
l’appartenance ethnique, loin d’être considérée
comme une information à proscrire, sera l’une des données
devant être prise en compte, à titre, répétons-le,
de repérage, parmi de nombreuses autres données liées
notamment au niveau et au mode de vie.
Notes
(1) Rappelons que l’on définit
l’espèce comme l’ensemble des individus interféconds.
Au sein de l’espèce, en fonction de divers critères
morphologiques, on peut identifier des races ou, dans l’espèce
humaine, des ethnies.
(2) Le BiDil était devenu un médicament
potentiellement racial (au bon sens du terme), dont la promotion
avait été faite par l’Association des Cardiologues
Noirs. Aujourd’hui, son bon effet spécifique semble
remis en cause.
Pour
en savoir plus Consulter
le Dossier La science et les races, dans le numéro 401 de
La Recherche, octobre 2006.