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Dans
l'ouvrage Making up the Mind (voir
notre recension), le professeur de psychologie Christopher
Frith a montré comment le cerveau, à l’insu
de la conscience, pouvait procéder à des opérations
mentales de grande ampleur. Les unes sont du domaine de l’imaginaire
(par exemple les hallucinations), les autres du domaine du rationnel.
Il s’agit en ce cas de raisonnements ou de démonstrations
qui s’imposent au sujet sans qu’il ait eu conscience
de les déclencher. Les plus troublants de ces raisonnements
sont ceux ayant trait aux mathématiques et les plus spectaculaires
sont ceux qui concernent la science des nombres.
Les
psychologues, relayés par la grande presse, s’intéressent
actuellement au cas extraordinaire d’un britannique de 28
ans, Daniel Tammet. Comme on le verra dans les articles cités
en référence, il a été diagnostiqué
comme autiste léger (syndrome d’Asperger), trouble
qui lui interdit certains comportements sociaux comme la conduite
automobile. Il est atteint également de synesthésie
ou chevauchement des sens. Tel Rimbaud, par exemple, il associe
des couleurs ou des reliefs à la perception des lettres et
des chiffres. Mais ce sont ses aptitudes aux langues (il en maîtrise
dix) et surtout ses capacités en calcul mental qui posent
des problèmes fondamentaux.
A ce sujet, et selon Jean-Pierre Langellier, auteur d'un article
paru dans Le Monde daté du 5 août: « On
a dit de Daniel qu'il est un "homme-ordinateur". Pourtant,
il ne "calcule" pas. Lorsqu'il multiplie deux nombres,
il trouve la solution sans effort conscient : "Je vois le premier
nombre à gauche, le second à droite, et une troisième
forme apparaît. C'est le résultat. Je me contente de
lire cette image mentale. Je n'ai pas besoin de réfléchir."
Il lui suffit de 28 secondes pour trouver le quotient de deux nombres,
accompagné de 32 chiffres après la virgule. Faut-il
préciser qu'il n'écrit jamais aucune opération
? Daniel n'est pourtant pas un matheux classique. Il n'aime guère
l'algèbre et ses équations, encombrées de lettres
mais si pauvres en chiffres. Ses disciplines favorites sont les
nombres premiers, les problèmes de probabilité et
le calcul calendaire, où il devine en un instant quel jour
de la semaine vous êtes né. Pi est son nombre favori,
le seul qui se déroule à l'infini. Quand il calcule
les décimales de pi, « les chiffres défilent
devant ses yeux, dit-il, comme les images d’un film ».
Si l’on en croit ce témoignage, Daniel Tammet ne calcule
pas consciemment, comme le font semble-t-il certains calculateurs
mentaux utilisant leurs capacités cérébrales
pour imaginer et mémoriser les opérations qu’ils
exécutent. Mais son témoignage est-il fiable ? Si
oui, il faut s’interroger sur les ressources qu’emploie
son cerveau pour réaliser des calculs dont il se bornerait
à enregistrer consciemment les résultats. Le cerveau
étant une machine finie ne peut pas consacrer des ressources
illimitées pour calculer, comme le font Tammet ou d’autres
prodiges, des nombres considérables en un temps relativement
court, 28 secondes pour la 32e décimale d’un quotient
et 5 heures 9 minutes pour la 22.500e décimale
de Pi, dans le cas de Tammet.
Pour procéder à ces opérations, le cerveau
de Tammet procède-t-il de la même façon que
le cerveau d’une personne ordinaire se livrant à des
calculs mentaux ? Dans cette hypothèse, certains psychologues
ont supposé que le cerveau des calculateurs prodiges affecté
d’autisme léger était isolé des contraintes
de la vie courante par cette affection, ce qui lui permettait de
se consacrer entièrement au calcul. On expliquerait ainsi
le génie précoce de certains savants tels Newton ou
Einstein, bien que les découvertes de ceux-ci ne se soient
pas limitées à des performances en arithmétique.
Mais ne faut-il conjuguer cette explication avec d’autres,
celle par exemple selon laquelle le cerveau de ces personnes, sollicité
par un calcul complexe, y consacrerait de nombreuses aires cérébrales
non utilisées à cette fin par des mathématiciens
ordinaires ? Il faudrait aussi savoir si, en procédant à
ces calculs, les aires cérébrales concernées
travaillent sur le mode séquentiel distribué, comme
certains ordinateurs, ou autrement.
Il paraît un peu surprenant que les scientifiques n’étudient
pas de façon plus approfondie, avec évidemment son
consentement, les facultés d’un Tammet. Pourrait-on
en tirer des enseignements utiles sur le fonctionnement du cerveau,
ses rapports avec la conscience et, dans un autre domaine tout aussi
intéressant, sur les relations entre les nombres et l’architecture
neuronale – que ce soit celle du cerveau humain ou celle du
cerveau de certains mammifères et oiseaux capables de calculs.