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Robert Laughlin. Nouvelles réflexions sur
l'émergence
Le jardin de Monet. Les iris. Musée d'Orsay
Dans
son numéro 405 du mois de janvier 2007,
la revue La Recherche présente un dossier intitulé
"Emergence, la théorie qui bouscule la physique".
Celui-ci comporte, entre autres, un article de Michel Bitbol et
une interview de Robert Laughlin. Concernant ce dernier, et pour
la petite histoire des idées, rappelons que notre revue a
consacré dès avril 2005 un
long
article de présentation(1)
au livre fondateur de ce dernier, A Different Universe (Basic
books, 2005).
L'article de Michel Bitbol présente un bon résumé
de la problématique de l'émergence, considérée
comme une alternative au réductionnisme. L'auteur s'y rallie
sans ambiguïté à la thèse de Laughlin.
Il nous semble cependant qu'il ne fait pas assez le lien avec la
question du constructivisme telle qu'elle est abordée dans
l'œuvre de Mioara Mugur-Schächter, souvent citée
dans cette revue. Autrement dit, Michel Bitbol, qui pourtant connaît
bien cette dernière, ne semble pas faire le rapprochement
entre la façon dont un observateur «macroscopique»
qualifie d'émergent un phénomène dont il ne
connaît pas les hypothétiques lois profondes, (par
exemple la superfluidité ou plus simplement la transformation
de l'eau en glace) et celle dont un observateur du monde quantique
qualifie les micro-états quantiques sur lesquels il a décidé
d'expérimenter. Reprenons rapidement cette question, que
nous avions abordée en détail dans notre article précité
d'avril 2005.
Résumé
de la présentation de Michel Bitbol
Michel Bitbol rappelle d'abord la thèse de Laughlin selon
laquelle toutes les «lois de la nature» sont «
émergentes ». A tous les niveaux d'observation que
ce soit, physique, biologie, sociologie, etc. ces lois résultent
d'un comportement d'ensemble des parties ou entités observées
(atomes, cellules vivantes, individus et groupes sociaux…)
et sont indépendantes des lois qui régissent les comportements
de ces parties ou entités prises unes à unes. Ceci,
encore une fois, à tous les niveaux d'observation que ce
soit, y compris aux niveaux que nous estimons être les plus
élémentaires. Il est donc vain de faire appel au réductionnisme
pour expliquer les lois de la nature. Le réductionnisme en
l'espèce consisterait, loi par loi, à rechercher celle
qui régirait les entités hiérarchiquement inférieures
afin de s'en servir pour trouver la loi régissant le fonctionnement
des entités supérieures. Ainsi, pour le réductionnisme,
le comportement des cellules pourrait être expliqué
par celui des atomes dont elles sont faites, de même que celui
des atomes pourrait l'être par celui des particules élémentaires
qui les composent.
Depuis
longtemps, les scientifiques avaient constaté qu'ils ne pouvaient
pas utiliser l'approche réductionniste pour expliquer et
prédire, mais ils avaient longtemps attribué cela
à l'insuffisance de leurs instruments ou de leurs outils
mathématiques, ceux-ci ne leur permettant pas de décrire,
autrement que de façon probabiliste, le comportement des
parties constituant un tout. Si bien que beaucoup d'entre eux ont
mis leurs espoirs dans la physique des hautes énergies pour
faire apparaître une loi ultime. Mais cette recherche de plus
en plus coûteuse n'a pas abouti à ce jour. D'où
le succès des premières théories émergentistes,
dont Michel Bitbol présente l'historique dans la première
moitié de son article. Il montre que, dans tous les domaines,
l'hypothèse pourtant théoriquement irréfutable
selon laquelle les phénomènes complexes résultent
nécessairement de l'interaction entre les parties s'est révélée
n'avoir qu'une portée philosophique puisqu'il n'était
pas possible d'en tirer des conclusions utilisables en ce qui concernait
la formulation de prédictions conformes aux observations.
Ainsi
les phénomènes « complexes » caractérisant
le comportement d'un Tout, par exemple celui d'une cellule vivante,
ne peuvent pas être déduits de ce que l'on sait des
comportements des atomes constituant cette cellule, à moins
de les agréger en grandes quantités. Le biologiste
est donc obligé de considérer que des lois nouvelles,
que l'on dira émergentes, sont à l'œuvre dans
la détermination des comportements complexes de la cellule.
Toute sa science consistera à déterminer ces lois,
le plus précisément possible, en fonction des instruments
d'observation et des outils mathématiques dont il dispose.
Les lois ne seront évidemment validées que si elles
permettent de prédire des événements vérifiables
par l'expérience.
L'avènement
de la mécanique quantique avait fait supposer que les diverses
lois identifiées dans les différentes sciences s'intéressant
aux niveaux supérieurs d'organisation de la matière,
thermodynamique, mécanique classique, biologie, etc., dérivaient
des lois quantiques. Mais celles-ci sont caractérisées
par l'indéterminisme. On ne peut évaluer que les probabilités
des valeurs des observables. On en a donc conclu qu'il n'était
pas possible, jusqu'à ce jour, d'identifier une loi élémentaire
permettant d'expliquer les lois émergentes. Cet indéterminisme,
qui n'est pas remis en cause aujourd'hui, se répercute tout
au long de l'échelle des complexités. Une loi émergente
de niveau supérieur, celle concernant la vie, par exemple,
ne peut être expliquée par les lois émergentes
de niveau inférieur, celles concernant l'agencement des atomes
et molécules par exemple, puisque celles-ci à leur
tour ne sont pas des entités déterministes. On ne
peut que constater l'existence des lois émergentes de tous
niveaux. Selon le terme de Michel Bitbol, celles-ci sont «
multiréalisables » ou « survenantes ».
Cette
conviction était apparue, puis s‘était largement
répandue, bien avant Laughlin. Quel est donc l'apport de
ce dernier en matière d'émergence ? D'abord, pour
lui, il s'agit d'une hypothèse qu'il convient de généraliser
sans exceptions. Mais il a fait davantage. Il a montré, en
créant le concept de « protection », que les
lois émergentes restent stables même si leurs bases
varient, c'est-à-dire qu'elles sont indépendantes
non de ce qui se passe au niveau sous-jacent, mais du détail
de ce qui s'y passe. Cela n'a rien de surprenant si l'on admet qu'elles
résultent d'une moyenne de processus désordonnés
dans une certaine catégorie d'objets matériels. Mais
elles prennent aussi des formes semblables, analogues, quels que
soient les substrats, matière macroscopique, matière
condensée ou « matière fondamentale ».
Ceci prouve le caractère universel de l'émergence.
Dans son article, Michel Bitbol justifie le point de vue de Laughlin
par des considérations qui éloigneront sans doute
le lecteur non averti, concernant la théorie des champs et
la renormalisation. Nous préférons, même s'il
n'est pas très correct de se citer soi-même, reprendre
ici ce que nous en disions dans l'article
que nous avons consacré au livre de Robert Laughlin :
"
Un mystère bien protégé "
" Si l'on considère qu'il est fondamental de comprendre
comment fonctionnent les lois de l'organisation permettant à
la complexité d'émerger, il faudrait rendre prioritaire
l'étude de ces lois. Mais si cela n'a pas encore été
fait, c'est pour différentes raisons que Robert Laughlin
s'efforce d'aborder dans la suite de son livre. Un mécanisme
qu'il appelle la protection permet à un système complexe
de conserver un fonctionnement homéostatique même si
ses composants tombent en panne ou manifestent des incohérences
locales. Il s'agit d'une sorte d'aptitude à l'autoréparation
qui est bien connue dans le vivant mais qui existe aussi dans les
systèmes physiques naturels, y compris les plus élémentaires,
comme la conservation de la stabilité de phase dans un métal
ou un liquide. Mais ce mécanisme de protection présente
un inconvénient pour l'observateur (The dark side of protection),
c'est qu'il dissimule ce qui se passe exactement aux niveaux atomiques
et sub-atomiques. Il faudrait pouvoir observer la matière
à ces niveaux. Mais, comme on se trouve alors soumis aux
règles de la physique quantique, l'observation détruit
généralement ou transforme l'entité observée.
On pourrait compter sur un phénomène général
nommé l'invariance d'échelle pour extrapoler à
partir de l'observation de petits échantillons comment pourrait
se manifester l'émergence de nouvelles propriétés
dans des échantillons plus grands (renormalisation). Mais
les petits échantillons peuvent évoluer de multiples
façons et rien ne garantit que cette évolution aboutira
au type de complexité que l'on voudra expliciter dans un
échantillon plus grand. Autrement dit, la renormalisation
ne garantit pas la conservation du caractère étudié
en cas de changement d'échelle. On parle alors de non-pertinence
(irrelevance), ce qui signifie « condamné par les principes
d'émergence à être trop petit pour être
mesurable ».
Il est particulièrement
pénalisant de ne pas pouvoir observer ce qui se passe dans
les moments critiques correspondant aux transitions de phases, lorsque
le système jusque là bien équilibré
à la frontière de deux phases semble avoir du mal
à prendre la décision de se réorganiser. Il
apparaît alors un facteur causal qui grandit progressivement
au point de devenir observable ou pertinent (relevant) et qui provoque
le changement d'état. La protection initiale disparaît
alors. Mais ce facteur effectivement causal est généralement
dissimulé par de nombreux autres facteurs qui ne le sont
pas. Ceci rend l'observation très difficile. Lorsque la protection
devient instable, phase critique pour lui, l'observateur peut prendre
pour un phénomène pertinent ce qui ne l'est pas et
ne pas apercevoir la vraie cause du changement d'état qu'il
voudrait mieux comprendre, afin de l'utiliser ou de mieux se prémunir
contre ses effets. » .
Finalement, quelles conclusions Michel Bitbol nous incite-t-il à
retenir de l'exposé qu'il fait de l'opposition entre réductionnisme
et émergence ? Elles sont claires. Ou bien l'on continue
à espérer que l'on pourra un jour édifier une
théorie unifiée fondamentale exprimant les lois ultimes
de la nature, aujourd'hui théorie des cordes ou des supercordes,
à la poursuite de laquelle on engloutira beaucoup d'argent
sans guère progresser(2).
Ou bien l'on admet qu'il n'existe pas de niveau fondamental à
atteindre, ni de lois ultimes à formuler, ni même d'éléments
au sens strict. C'est dans ce deuxième camp qu'il se range
explicitement. Mais il précise que cette position n'a pas
pour effet d'annuler l'intérêt des approches réductionnistes.
Il est toujours possible d'unifier un certain nombre de lois en
les considérant comme portées par une même base.
Mais il ne faut plus se préoccuper alors du caractère
ultime ou non de cette base (en se posant la question de son «
existence »). Seule se pose une question de méthode
: quelle base intermédiaire remplit le mieux sa fonction
unificatrice ? Ainsi la théorie de l'émergence présente
l'intérêt philosophique de transformer les questions
ontologiques, relatives à l'existence ou non de lois fondamentales,
en questions méthodologiques. On renonce à savoir
ce qu'est la nature dans l'absolu. On s'intéresse seulement
à ce qu'elle apparaît être ici et maintenant
en fonction des recherches que l'on mène. Dans ce cas, ces
recherches peuvent et doivent être poursuivies, à quelque
niveau de complexité que l'on se place, aussi longtemps qu'il
est possible de le faire car elles feront toujours apparaître
du nouveau.
L'interview de Robert Laughlin, qui fait suite à l'article
de Michel Bitbol, reprend les mêmes idées. Il rappelle
que dans toutes les sciences, l'approche est «phénoménologique».
Ce qui est observé expérimentalement est utilisé
pour reconstituer des lois physiques dites fondamentales, résultant
davantage d'un travail d'observation et d'analyse que de prédiction.
Ainsi l'univers ne serait que le produit d'événements
contingents liés à des modes d'auto-organisation de
la matière. Pour Laughlin, il est tout autant impossible
d'écrire les équations qui prédiraient la structure
d'un grain de pop corn afin de simuler et prédire son explosion
que celles intéressant un phénomène tel que
le Big Bang.
Observations
Nous n'avons évidemment rien à reprendre à
ce qui précède. Pour des commentaires plus détaillés,
nous renverrons le lecteur à notre
article de 2005. Tout au plus pourrions-nous faire ici
quelques rapides observations .
La
première concerne la possibilité de mathématiser
les lois de la nature, fussent-elles émergentes. Il est certain
que l'on ne peut mathématiser que ce que l'on peut observer.
Stephen Wolfram montre que certains automates cellulaires peuvent
évoluer pour donner des structures prodigieusement complexes
à partir d'éléments simples sans qu'il soit
possible d'observer de règles générales permettant
de prédire cette évolution. Il n'est donc pas question
d'élaborer une loi mathématique décrivant de
tels phénomènes. D'une façon plus générale,
comme la plupart des changements brutaux d'état, telle la
transformation de l'eau liquide en glace, se produisent sans qu'il
soit possible, en conséquence du « mécanisme
de protection », de décrire exactement ce qui se passe,
l'espoir de mathématiser de telles transitions doit être
abandonné. Au contraire, à l'intérieur d'un
niveau donné de complexité, il devient généralement
possible d'observer des régularités et de donner à
ces observations une forme mathématique. Les expressions
mathématiques seront plus ou moins rigoureuses selon le degré
de précision avec laquelle on peut observer les phénomènes,
cependant elles joueront dans tous les cas un rôle utile.
Si ce n'était pas le cas d'ailleurs, les mathématiques
n'auraient pas été inventées et ne seraient
jamais utilisées. Mais la description mathématique
d'un système vivant sera nécessairement moins précise
que celle d'un système mécanique ou planétaire.
Il
résulte aussi de ce qui précède qu'aucune loi
mathématique exprimant ce que l'on appelle des constantes
fondamentales de l'univers ne pourra résister à des
expériences la mettant en défaut. C'est le cas de
la vitesse de la lumière. Robert Laughlin insiste sur le
fait que cette vitesse, aussi fondamentale puisse-t-elle sembler
aujourd'hui, est une émergence. S'il apparaît des endroits
de l'univers où l'observation ne vérifiait pas la
loi, il faudrait réviser la loi. Une autre représentation
de la vitesse de la lumière émergerait. Encore faudrait-il
que les expérimentateurs aient l'idée de mettre en
défaut la loi et d'observer « les yeux ouverts »
des phénomènes susceptibles de le faire. D'où
l'insistance que met Laughlin à demander aux scientifiques
de ne pas se laisser enfermer dans les lois admises à leur
époque, comme s'il s'agissait de lois décrivant un
prétendu univers fondamental. Il n'y a pas pour lui d'univers
fondamental, il n'y a que des émergences, l'une pouvant chasser
l'autre.
Une
deuxième observation concerne plus généralement
le statut des lois scientifiques, qu'elles prennent une forme mathématique
ou non. Pour Robert Laughlin, toutes les lois sont émergentes,
y compris celles décrivant ce que l'on appelle les constantes
fondamentales de l'univers. Soit, mais qu'est-ce à dire ?
Qu'est-ce qui émerge, la loi ou le phénomène
qu'elle est censée décrire? Pour les émergentistes,
ce n'est pas le phénomène qui émerge, le phénomène
a toujours été là. L'émergence se produit
au niveau de l'observateur, qui prend conscience de quelque chose
qui n'était pas jusqu'alors entré dans ses représentations.
Mais cette prise de conscience par l'observateur ne correspond pas
à une véritable observation, laquelle supposerait
qu'un phénomène nouveau, observable et effectivement
observé, soit apparu dans la nature. Elle correspond à
un changement brutal dans la construction symbolique du monde que
l'observateur avait générée en interagissant
avec ce même monde. L'observateur, qu'il vaudrait mieux désigner
par le terme d'observateur/acteur, comme le fait Mioara Mugur-Schächter,
se trouve modifié en permanence par le fait qu'il interagit
avec un milieu dont il est d'ailleurs partie. Ces modifications
le conduisent à se représenter le monde autrement
et ces nouvelles représentations prennent pour lui l'aspect
d'émergences. A la question donc de savoir qui émerge
quand on parle d'émergence, nous pourrions répondre
selon cette façon de voir que c'est un nouvel état
de l'observateur/acteur. Autrement dit, cet observateur/acteur se
construit en permanence d'une façon qu'il est obligé
de constater sans pouvoir la prévoir et qui le surprend toujours
car il ne peut pas observer de l'extérieur son processus
d'auto-construction.
Nous
terminerons par une troisième observation concernant la question
des processus à l'œuvre dans les mécanismes d'émergence.
On admet qu'ils sont identiques ou très voisins, quels que
soient les domaines d'émergence. On les associe généralement
aux mécanismes d'auto-complexification. Mais ce mot ne veut
pas dire grand-chose. Pour les théoriciens de la théorie
constructale, ces lois relèvent, en gros, de la thermodynamique
c'est-à-dire de l'exploitation aussi économique que
possible de l'énergie. Peut-être. Mais là encore,
commencer à raisonner de cette façon conduit à
supposer qu'il existe des lois en soi, relevant de la thermodynamique,
lesquelles agissent indépendamment de l'observateur et que
celui-ci est obligé de décrypter puis d'appliquer
pour comprendre le monde. Si nous estimons au contraire que l'émergence
résulte de l'interaction d'un observateur/acteur avec un
monde non défini a priori, le processus d'émergence
à étudier concernera la façon dont l'observateur/acteur
intégrera de nouvelles constructions, résultant de
son interaction avec le milieu, dans l'ensemble de celles résultant
de ses activités antérieures.
Comme
il n'est pas envisageable que n'importe quelle « observation
» puisse être validée et incluse dans le corpus
des constructions antérieures, il faut élucider les
processus par lesquelles de nouvelles constructions seront effectivement
validées et d'autres rejetées. On peut admettre que
ces processus seront identiques ou voisins, à l'intérieur
de grandes catégories d'observateurs/acteurs, humains, animaux
ou végétaux en ce qui concerne les êtres vivants.
Comme nous l'indiquions, il nous semble que le travail fondamental
de Mioara Mugur-Schächter(3)
donne des pistes très importantes pour expliciter ces processus,
qui relèvent du constructivisme. Mais beaucoup de points
nécessiteraient encore d'être explicités. Ceci
admis, il n'y a pas de raison de penser que l'univers en soi imposera
des limites absolues à la démarche constructiviste.
Tout laisse penser au contraire que l'univers en soi s'il existe,
sera très tolérant. Il n'imposera pas des constantes
fondamentales ou autres frontières indépassables.
Les entités auto-complexificatrices ou auto-constructives
auront toute liberté, en fonction des acquis de leurs auto-constructions
précédentes, individuelles ou collectives, pour approfondir
sans cesse ce qu'elles appelleront leurs connaissances, c'est-à-dire
leur nature même. Autrement dit, de nouvelles lois émergentes
pourront sans cesse être mises en évidence. Mais ce
ne seront pas des lois décrivant l'univers. Elles décriront
l'état d'avancement de l'auto-construction définissant
l'observateur/acteur, domaine par domaine. Dans cette optique, la
nature, qu'elle soit représentée ou non par le monde
quantique, se comportera effectivement comme un puits sans fond.
Faut-il
alors continuer à engloutir des milliards dans des accélérateurs
de particules géants, à la recherche d'une loi fondamentale
qui marquerait l'existence d'un fond au-dessous duquel il ne sera
plus possible de descendre, et dont l'on pourrait remonter triomphalement,
comme l'imaginent les réductionnistes, pour comprendre les
étages supérieurs, plutôt qu'étudier
à moindres frais des phénomènes plus banaux
tels que la superfluidité ? Disons dans l'optique de l'émergence,
que de tels accélérateurs pourront provoquer des phénomènes
inattendus et actuellement imprévisibles. Ceux-ci, à
condition que l'on sache les voir, pourront faire apparaître
de nouvelles lois émergentes et suggérer de nouvelles
hypothèses. Mais en aucun cas, ils ne révèleront
le fond. C'est bien ce qu'avait compris les physiciens des particules
il y a trente ans quand ils parlaient d'un phénomène
de boot-trap ou tire-bottes. Les expériences sur
les particules de haute énergie en faisaient apparaître
toujours de nouvelles, au désespoir des théoriciens.
Rien n'a changé depuis semble-t-il.
Dans
son interview, Robert Laughlin utilise l'oeuvre «Le Jardin
de Monet, les Iris» comme l'illustration d'un phénomène
complexe émergeant à partir d'objets élémentaires
auxquels il n'est pas réductible. Ce tableau n'exprime pas
l'émergence d'un jardin ni même d'une représentation
de jardin. Il exprime l'émergence du Monet tel qu'il était
au moment où il l'a peint, c'est-à-dire au stade qu'il
avait atteint à ce moment précis de son processus
d'auto-construction. Bien plus, il exprime aussi l'émergence
de l'état qui est le nôtre quand nous percevons ce
tableau. On pourrait imaginer que d'innombrables autres Monet auraient
pu succéder au premier, par émergence, construisant
d'innombrables autres tableaux, avec des millions d'amateurs d'art
émergeant à la suite de ces divers Monet, sans que
jamais l'univers « en soi », véritable puits
sans fond en l'espèce, n'impose de limites au processus d'auto-construction
pictural ainsi engagé. C'était peut-être d'ailleurs
ainsi que Monet, avec ses célèbres suites, concevait
intuitivement son art, c'est-à-dire son rapport au monde.
Notes
(1) Cet article est dans le peloton de tête
des références de Google, au nom de Robert Laughlin,
tant pour l'édition française que pour l'anglaise.
(2) Comme le déplore Lee Smolin dans
son dernier livre «The Trouble with Physics».
(3) Mioara Mugur-Schächter, "Sur
le tissage des connaissances" Hermès-Sciences 2006.
Voir
notre présentation