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13 juillet 2007
par Robert Vallée
Professeur émérite à l’Université
Paris-Nord
Président de la World Organisation of Systems and Cybernetics
r.vallee (arobase) afscet.asso.fr
De la connaissance à l'action
Dans
le n°79 de notre Revue Automates Intelligents, nous avions donné
une présentation de « Cognition et système.
Essai d’épistémo-praxéologie »
que le professeur Robert Vallée avait publié en 1995
(L’Interdisciplinaire, Limonest). A notre demande, il a bien
voulu la compléter par l'article ci-dessous, en insistant
sur l’aspect épistémologique étendu à
la décision et à l’action. Nous l'en remercions
vivement. AI
La
cybernétique du second ordre, telle qu’elle a été
proposée par Heinz von Foerster dans les années 80,
insiste sur l’importance de l’observation : non seulement
les systèmes peuvent être observés mais ils
peuvent aussi observer. Même la simple rétroaction
implique à chaque instant l’observation de l’écart
entre ce qui est réalisé et ce qui est désiré.
Ceci implique un « opérateur d’observation »,
au sens mathématique de terme, (Vallée, 1951, «
Sur deux classes d’ ‘opérateurs d’observation’
», Comptes Rendus de l’Académie des Sciences,
t. 233, 1350-1351). Un système, que nous dirons cybernétique,
observe à la fois son environnement et lui-même. En
d’autres termes il observe l’univers, ou plus précisément
son état, à travers un « opérateur d’observation
» agissant, inévitablement, sur le passé et
le présent des signaux qui lui parviennent et non pas seulement
sur leur présent. Dans l’observation faite à
un instant donné il y a ainsi une trace des observations
passées. Fondées sur les résultats de l’observation,
des décisions sont prises qui engendrent des actions. Intervient
donc un opérateur de décision qui transforme l’histoire
des observations faites en l’histoire des décisions
prises. Cet opérateur agit sur le passé et le présent
des observations faites. Les systèmes cybernétiques
non seulement observent mais ils décident. Il y a donc une
« cybernétique du troisième ordre » qui
complète celle du second ordre. En fait, l’observation
ne peut être séparée de la décision et
donc de l’action engendrée. Un système, capable
de décider, modifie son environnement et lui-même.
Apparaît alors une boucle au sein de l’univers constitué
par le système et son environnement. Une synthèse
de l’observation, de la décision et de l’action
paraît nécessaire. Nous proposons de l’appeler
« épistémo-praxéologie » (Vallée,1975,
« Observation decision and structure transfers in systems
theory, », in Progress in Cybernetics and Systems Research,
R. Trappl (ed.), vol.1, 15-20, Hemisphere Publishing Corporation,
Washington) pour montrer le lien qu’elle établit lien
entre l’observation (la perception), la connaissance au sens
le plus large (épistémè) et l’action
(praxis).
Une
présentation plus précise du concept d’ «
opérateur d’observation » nécessiterait
un appareil mathématique un peu lourd. Contentons-nous de
dire que si x(t) représente, à l’instant t,
l’état de l’univers (environnement et système)
ou encore que si x est la fonction de t définie par x(t),
l’action de l’opérateur d’observation O
se traduit par y = O(x), où y est la fonction y(t) décrivant
l’évolution des observations (ou perceptions) faites
par le système. Ainsi y est une « image épistémologique
» de x. De nombreux exemples peuvent être donnés
dans le cas linéaire (filtrage de fréquences par exemple)
qui conduisent à des considérations algébriques.
Le problème de l’indiscernabilité de deux évolutions
x et x’ se présente en des termes simples. Si l’opérateur
O possède un inverse, à deux évolutions distinctes
x et x’ correspondent deux évolutions perçues
distinctes y = O(x) et y’= O(x’). Par contre si O ne
possède pas d’inverse, ce qui est le cas général
et qui incite à dire que « la nature a horreur de l’inversibilité
», on peut avoir y = O(x) = O(x’) avec x différent
de x’. Les évolutions x et x’ sont perçues
de la même façon, on peut dire qu’il a une «
indiscernabilité épistémologique » qui
trahit certains traits « subjectifs » des capacités
d’observation du système. Nous avons ici le point de
départ d’une « épistémologie mathématique
» (Vallée, 1975, cf. plus haut). Poursuivant dans cette
direction, si W est l’ensemble de toutes les fonctions d’évolution
x de l’univers et O(W) l’ensemble des évolutions
y perçues par le système, on peut dire que O(W) est,
métaphoriquement, un « écran » sur lequel
apparaissent les images y des x. Mais O(W) est généralement
muni de structures intrinsèques, fait qui influence la nature
des structures que le système est « tenté »
d’attribuer à l’ensemble W a priori amorphe.
Ce phénomène, signalé dans un contexte voisin
par Léon Motchane, peut être retrouvé dans le
cadre du formalisme des «opérateurs d’observation»
sous le nom de ce que nous appelons « transfert inverse de
structures ».
Ce
processus de transfert inverse n’est pas sans rapport avec
la métaphore de la caverne de Platon, proposée dans
« La République ». Dans ce lieu souterrain vivent
des hommes, enchaînés depuis l’enfance, capables
seulement d’observer ce qui est en face d’eux au fond
de la caverne. Dans la direction opposée, derrière
ces prisonniers, se trouve un feu et entre ce feu et eux-mêmes
il y a un mur le long duquel se déplacent des statues et
des objets portés par des gens cachés par le mur.
Les hommes enchaînés voient seulement les ombres projetées
sur le fond de la caverne qui joue le rôle d’un écran.
Leur connaissance de l’univers se réduit à ces
ombres mouvantes et quand ils entendent des sons ou des voix, ils
croient qu’ils proviennent des ombres elles-mêmes. Cette
partie optique de la métaphore qui considérée
dans sa totalité a pour but ultime la théorie des
« idées » proposée par Platon, peut être
vue comme une présentation de la perception imparfaite engendrée
par un « opérateur d’observation ». Deux
objets différents peuvent avoir la même ombre, la structure
même du fond de la caverne est transférée subjectivement
aux objets, ne serait-ce que sa bi-dimensionalité et ses
irrégularités. D’autres métaphores philosophiques
pourraient être invoquées, par exemple celle des verres
colorés de Kant, mais aucune n’a la force, ni la poésie,
de celle de Platon.
Comme
nous l’avons dit, un système cybernétique est
aussi capable de décider. L’opérateur d’observation
O transforme la fonction x, décrivant l’évolution
de l’univers (environnement et système), en la fonction
y décrivant l’évolution des perceptions du système.
De la même façon l’opérateur de décision
D, agissant sur y, donne la fonction z décrivant l’évolution
des décisions prises z = D(y). Celle-ci est une fonction
de commande des effecteurs du système. On peut estimer artificiel
de considérer les opérateurs O et D séparément
et plus réaliste de s’intéresser à leur
action conjointe. En effet x donne y et y donne z = D(y) = DO(x).
Si nous représentons le produit DO par un opérateur
unique P, que nous appelons « opérateur pragmatique
», nous avons z = P(x). P donne une « image pragmatique
» z de x, c'est-à-dire une description de l’évolution
x de l’univers, comme le fait y. Mais ici c’est le langage
des décisions et non plus celui des perceptions qui est utilisé.
D’un point de vue mathématique les propriétés
de P sont analogues à celles de O : « indiscernabilité
pragmatique », « transfert inverse pragmatique »
qui sont autant de concepts importants de l’ « épistémo-praxéologie
».
Le
« système cybernétique », que nous avons
considéré, observe l’environnement et lui-même
(donc l’univers), décide et agit sur l’environnement
et lui-même. Mieux, il observe l’univers à travers
une partie de lui-même, de même quand il agit, circonstances
favorables à quelque « harmonie préétablie
». Par ailleurs ce système cybernétique est
un sujet qui observe un objet (l’environnement) et qui, s’observant
lui-même, est aussi objet. C’est donc un « sujet-objet
» et non un simple sujet comme dans l’épistémologie
et la praxis classique. Ses capacités d’observation
et d’action sont limitées par les défauts des
opérateurs d’observation, de décision et aussi
par les infirmités des opérateurs d’effection.
Cas extrèmes : un organe de la vue ne peut se voir, un organe
du tact se toucher. À l’observation, la décision,
et l’action sont attachées des valeurs particulières
: le vrai, le justifié, le réalisable. L’accès
à ces valeurs ne peut être que partiel, compte tenu
de ce que nous venons de dire des opérateurs concernés.
Néanmoins, même si le système cybernétique
observe, décide et agit de façon imparfaite, il transforme
et l’environnement et lui-même. Le sujet en co-évolution
avec l’objet participe à une auto-construction de l’univers
qu’ils constituent. Il y a là ce que nous pouvons appeler
un « constructivisme bien tempéré », loin
de tout solipsisme.