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14 juin 2007
par Jean-Paul
Baquiast et Christophe Jacquemin
L'Europe doit se mobiliser pour l'IPv6
IPv6 le nouvel Internet
L'Internet
mondial est apparu aux Etats-Unis en 1969 et en Europe dans les
années 1980. Il est basé sur une technologie fondamentale,
permettant de transporter les informations. On la désigne
par le terme d'IP ou Internet Protocol. Plusieurs versions se sont
succédées. Aujourd'hui on travaille encore sur la
version 4, ou IPv4. Celle-ci se caractérise par l' «adresse
IP» permettant d'identifier chaque machine pour y accéder.
Elle est composée de 10 chiffres. Sa taille définit
la capacité d'adressage, c'est-à-dire le nombre de
machines ou d'équipements connectables au plan mondial.
La
capacité d'adressage avait été prévue
en 1983 pour environ 250 millions d'utilisateurs alors que ce nombre
est passé aujourd'hui à 950 millions et ne cesse de
grandir. Il y a donc rareté potentielle. De plus les Etats-Unis,
s'appuyant sur leur position dominante dans les TIC, se sont réservé
56% des adresses, au détriment notamment des pays asiatiques
dont la croissance Internet est pourtant exponentielle.
Devant
la pénurie menaçante, les gestionnaires de l'Internet
ont adopté plusieurs mesures pour étendre la capacité
d'adressage au sein de l'IPv4. Mais ces mesures ne suffisent plus.
Sur les prochaines cinquante prochaines années, la population
mondiale passera de 6 à 9 milliards d'habitants, tandis que
la croissance dans les pays émergents multipliera les besoins
de connexion. Il faut donc définir un nouveau protocole respectant
l'esprit égalitaire de l'Internet, mais permettant de supporter
les interconnections entre PC, téléphonie mobile,
applications domotiques, capteurs industriels, automobiles, et bientôt
tous les objets quotidiens, dont la plupart seront robotisés
et reliés en réseau. On désigne ce dernier
phénomène du terme d'Internet des objets.
Chaque appareil doté d'un émetteur-récepteur
Internet pourra communiquer avec de nombreux autres proches ou lointains.
Les puces RFID joueront un rôle essentiel à cet égard.
Ces
différents objets offriront des services à la fois
diversifiés et convergents (enseignement, commerce électronique,
jeux, santé, etc.). Ils devront être de plus souvent
mobiles, offrir une grande qualité de service, assurer la
sécurité et la protection des données des utilisateurs,
y compris à l'encontre des attaques terroristes.
Pour
ces diverses raisons, l'organisme mondial de standardisation de
l'Internet, l'Internet Engineering Task Force, a développé
un nouveau protocole dénommé en 1995 IPv6, ou version
6 de l'IP. Celui-ci est conçu pour répondre à
l'expansion prévisible des besoins résumés
ci-dessus. Il intègre les améliorations requises aujourd'hui
en termes de sécurité, qualité de service,
auto-configuration, etc. (l'auto-configuration n'oblige plus à
paramétrer les machines en leur indiquant leur adresse IP.
Celle-ci est construite automatiquement par l'appareil). Les connexions
de bout en bout entre appelés et appelants pour tous types
de transports d'images et de sons deviendront immédiatement
possibles et les raccordements pourront être permanents -
sauf interruptions volontaires pour raison de sécurité.
La
recherche et le développement en Europe
Le
développement mondial du réseau IPv6 et des applications
l'utilisant exige un important effort de recherche, entrepris par
les universités et les industriels. Parallèlement,
l'introduction de l'IPv6 dans l'éducation oblige à
des collaborations entre établissements d'enseignements et
laboratoires. En France, ces efforts se sont développés
autour du réseau RENATER, des grandes écoles, de diverses
universités et de certains opérateurs dont France
Telecom. Différents projets applicatifs ont été
entrepris, dans la domotique, le commerce électronique, l'automobile,
avec les industriels des secteurs concernés.
En
Europe, la Commission européenne a créé en
2001 une Task-force IPv6 dans le cadre du plan «e-Europe».
Un budget d'environ 100 millions d'euros a été progressivement
alloué pour soutenir des projets de recherche (6Net, Euro61X,
Eurov6). On notera en particulier le réseau GEANT qui interconnecte
les institutions de recherche européen et se connecte aux
grands réseaux mondiaux.
Le
retard européen par rapport au reste du monde
Cependant
les spécialistes considèrent que les Européens
ne se préparent pas suffisamment à l'arrivée
du nouvel Internet et aux impacts qu'il aura nécessairement
sur la fourniture d'équipements et services l'utilisant.
La compétitivité déjà critique des industriels
européens risque de s'effondrer face aux nouvelles offres,
dont la plupart viendront d'Asie.
Du
fait de leur réserve actuelle d'adresses en IPv4, les Etats-Unis
se sont surtout intéressés jusqu'à présent
aux applications militaires qui implémenteront systématiquement
l'IPv6, dans le cadre du «netcentric warfare».
Le Département de la Défense a prescrit dès
2003 que les réponses à ses appels d'offres garantissent
le support par les nouveaux produits des protocoles IPv6. Les systèmes
de communication militaire devront tous l'intégrer en 2008.
De son côté, le Département du Commerce a lancé
une enquête auprès des acteurs industriels visant à
préparer une politique industrielle gouvernementale en ce
sens. A la suite de cet enquête, l'OMB (Office of Management
& Budget) de la Maison Blanche a rendu publique le 2 août
2005 la décision de convertir, non plus les seuls réseaux
militaires, mais TOUS les réseaux de l'administration américaine
à IPv6 d'ici juin 2008. Quand on connaît l'impact de
telles démarches sur l'industrie et les télécommunications
mondiales, on mesure le retard que prendront ceux qui n'auront pas
anticipé les nouveaux développements.
Le
gouvernement chinois, mieux que tous autres, l'a compris. Il a décidé,
en 2003, le lancement du programme CNGI (China Next Generation Internet)
et la mise en place d'une Task force chinoise. En 2006 a été
inauguré le plus grand réseau IPv6 du monde, basé
sur les infrastructures de plusieurs opérateurs.
Le
Japon, fidèle à sa tradition de grands plans stratégiques
à l'initiative gouvernementale, a défini en 2000 une
stratégie «e-Japan» avec la création d'une
Task force japonaise, le grand programme de recherche WIDE (Widely
Integrated Distributed Environment) et le soutien à des projets
industriels pilotes, notamment en transport et domotique. Tous les
réseaux ont reçu la consigne de migrer en IPv6 pour
2005 au plus tard. Ces objectifs sont en train d'être tenus,
voire améliorés. Taïwan et la Corée du
Sud suivent cet exemple. Pour les industriels et les gouvernements
asiatiques, IPv6 constitue véritablement le grand enjeu du
XIe siècle à ne pas manquer.
On
ajoutera que les grands industriels mondiaux précèdent
ou relaient les gouvernements dans cette approche. C'est d'abord
le cas des opérateurs de télécommunication
(par exemple NTT au Japon), des équipementiers (CISCO, 6WIND,
Nokia, Sony), des fabricants de logiciels et offreurs de service,
en tête desquels on retrouve comme à l'habitude les
américains Microsoft et IBM.
L'Afrique
seule demeure encore à l'écart du mouvement, ce qui
compromet son avenir dans la société de l'information.
Notre
commentaire
Nous
estimons qu'en Europe - et plus particulièrement en France
- la prise de conscience du danger qui menace les opérateurs,
les industriels et les utilisateurs européens n'est pas suffisante.
Certes, comme signalé plus haut, la Commission s'est alertée
et certains laboratoires ont commencé à travailler.
Mais ceci reste marginal par comparaison avec ce que font les superpuissances
d'aujourd'hui et de demain. Ni les décideurs politiques ni
le grand public ne savent encore à ce jour ce que signifie
le concept d'IPv6 et les implications en termes de souveraineté
politique, militaire et économique qu'il sous-tend. Rien
n'est donc fait pour préparer les entreprises et les administrations
aux investissements qui seraient nécessaires. Au mieux, on
considère, comme on le fait à propos de tout ce qui
concerne Internet, que le marché suffira à répondre
aux besoins, que les Etats européens n'ont pas besoin de
s'unir et que des actions concertées impliquant des ressources
et des incitations publiques ne sont ni nécessaires ni utiles.
Lorsque le réveil se fera, il sera trop tard.
On
voit se renouveler les scénarios d'ignorance et d'abandon
qui ont conduit les Européens à devenir des nains
dans le domaine des technologies de l'information et de la communication.
Ces mêmes scénarios, dans le domaine du spatial, conduisent
actuellement aux difficultés du programme stratégique
Galiléo, où les enjeux sont comparables.
Une
première tâche s'impose donc à ceux qui en ont
les moyens : alerter l'opinion et les gouvernements. Ceci suppose
des articles, des séminaires, des interventions auprès
des responsables. La Commission européenne prépare
un nouveau colloque sur la question pour le printemps 2008. C'est
une bonne initiative mais elle ne mobilisera que ceux déjà
sensibilisés au problème. Des actions plus larges
s'imposent, avec le relais des médias, notamment dans les
Etats européens tels que la France où l'ignorance
du problème semble actuellement maxima.