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Cet article
est le développement du passage consacré à ce
sujet dans notre recension du dernier livre de Gerald Edelman, Second
Nature
Gerald
Edelman, comme la plupart des neuroscientifiques matérialistes,
distingue deux grands types de conscience, la conscience primaire
et la conscience supérieure. Discutons ici de l'une et de
l'autre.
La conscience
primaire
La conscience primaire serait présente chez tous les animaux,
au moins au sein des espèces disposant d'un système
nerveux central capable d'intégrer un nombre suffisant de
signaux internes ou externes provenant des capteurs sensoriels et
traitées par les modules correspondant du cerveau. Le produit
de cette intégration, émergeant au niveau du cerveau
associatif (noyau dynamique), commande en retour un certain nombre
de systèmes neuro-moteurs effecteurs lesquels déterminent
à tout instant le comportement global de l'animal. Ainsi
celui-ci peut-il bénéficier d'un maximum d'informations
pertinentes sur le monde et sur lui-même, lui évitant
de répondre au coup par coup à des messages résultant
de son interaction avec son environnement, messages pouvant être
contradictoires ou insuffisamment informés. Il s'agit, dit-on,
d'un avantage sélectif important au regard de ce que peuvent
être les réactions d'organismes ne disposant pas de
cette fonction. Mais cet avantage n'est que la contrepartie de la
complexité atteinte par les animaux dotés d'un système
nerveux central. L'expérience montre que les animaux plus
simples, n'en disposant pas, peuvent aussi bien sinon mieux s'adapter
aux contraintes de l'évolution.
La
conscience primaire, dans les définitions courantes qui en
sont données, dispose d'un champ très large, mais
elle n'a pas beaucoup de permanence. Elle ne permet donc pas d'évoquer
des états passés et exclut donc les références
historiques s'organisant autour d'un Moi global. Dans la mesure
où l'animal conserve une trace des expériences de
sa vie passées, c'est seulement par l'intermédiaire
des données acquises sur le mode stimulus-réponse
et mémorisées au sein des systèmes sensori-moteurs
spécialisés. A fortiori, la conscience primaire ne
permettrait pas d'évoquer le futur, afin d'y simuler des
stratégies. Là encore, les éventuelles stratégies
relatives au futur (par exemple s'engager dans la recherche de nourriture)
seraient liées à chacun des grandes fonctions sensorielles
et motrices intervenant de façon indépendante les
unes des autres. On traduit tout ceci en disant que la conscience
primaire ne permet pas de générer la conscience d'être
conscient, c'est-à-dire la conscience du Moi global.
Pour
illustrer cela, on peut imaginer ce que serait notre attitude, confronté
à un prédateur, si nous ne disposions que de la conscience
primaire. Nous n'aurions pas anticipé la présence
du prédateur, en l'absence de signaux directs en émanant
et perçus par nos sens. En revanche, au reçu de ces
signaux, nous aurions une réaction globalement coordonnée,
en évitant par exemple de nous enfuir précipitamment,
dans une direction sans issue et sans faire appel à nos moyens
défensifs. Autrement dit, le sous-système commandant
la fuite (programmé depuis longtemps, ceci souvent au niveau
de l'espèce), serait confronté à celui commandant
le recours aux moyens défensifs, lui-même également
inscrit quelque part dans le cerveau, sous commande génétique.
Cette confrontation, qui se ferait sur le mode du darwinisme neural,
permettrait l'émergence d'un comportement pondéré
en fonction de l'importance prise sur le moment par les différentes
informations en entrée. La réaction finale serait
alors optimisée, c'est-à-dire la meilleure en fonction
des circonstances.
Si cependant nous ne disposions pas de conscience supérieure,
les comportements optimisés qui nous permettraient de réagir
au mieux se succéderaient sans que nulle part dans notre
cerveau ne se forme une image reflet du Moi ainsi agissant. Selon
l'expression classique, nous nous comporterions en zombie, c'est-à-dire
aussi intelligemment que possible mais sans nous en rendre compte.
Edelman, comme la plupart des neuroscientifiques, considère,
comme indiqué ci-dessus, que tous les animaux dotés
de conscience primaire se comportent ainsi, sur le mode du zombie.
L'homme fait de même, dans toutes les situations lui imposant
de réagir «instinctivement» ou «sans réfléchir»,
selon les expressions consacrées.
Plusieurs questions se posent alors.
1. Où se trouve le siège de cette fonction précieuse
pour la survie qu'est la conscience primaire ? On répond
généralement, en suivant Edelman et son hypothèse
du darwinisme neural, qu'il s'agit d'une propriété
émergente résultant à tous moments de la compétition-coopération
entre différents modules du cerveau s'interconnectant par
voie réentrante. Cette émergence se finalise sans
doute au sein du cortex associatif mais elle résulte de la
mobilisation de sous-systèmes provenant du corps tout entier
(embodied) lui-même immergé dans son éconiche
(embedded). Il est difficile aujourd'hui d'en dire beaucoup plus.
Tout ce que peut faire le neurologue, c'est constater les déficits
que produisent telles ou telles atteintes au système nerveux.
Mais cela ne veut pas dire que les zones atteintes sont à
elles seules le siège de la conscience primaire globale.
2. La conscience primaire, ainsi définie, est-elle déterminée
? La réponse est affirmative. Elle résulte, comme
d'ailleurs tous les états globaux de l'organisme, d'un jeu
complexe de déterminismes. Ceux-ci, comme tout ce qui est
émerge, ne sont pas nécessairement analysables et
programmables à l'avance. Mais le résultat final,
quand il apparaît, ne peut en principe être considéré
comme relevant de l'aléatoire pur (ou du chaotique ?). Ce
qu'il est, tel qu'il se manifeste, n'aurait pas pu, dans les mêmes
conditions, être différent.
3. La conscience primaire est-elle causale ? Autrement dit, les
états successifs qu'elle adopte en interagissant avec le
monde produisent-ils des effets, mécaniques ou autres, susceptibles
de modifier ce monde? La réponse est là aussi affirmative.
Pour reprendre l'exemple précédent, sans conscience
primaire, nous aurions sans doute été la proie du
prédateur en face duquel nous nous étions trouvés.
Ainsi nous aurions été dévorés et aurions
cessé, par conséquent, de transformer le monde par
notre activité.
4. La conscience primaire peut-elle émerger chez des robots
évolutionnaires rassemblant un nombre suffisant de systèmes
sensoriels et moteurs convenablement interconnectés ? Beaucoup
de biologistes refusent cette perspective. Mais Edelman, comme tous
les roboticiens, l'admet. Une des difficultés à résoudre
pour l'avenir concernera les moyens de mettre en évidence
de telles consciences primaires robotiques. Elles ne prendront pas
nécessairement des formes analogues à celles présentes
dans les organismes biologiques.
5. La conscience primaire peut-elle coexister, y compris chez des
animaux, avec des formes plus ou moins affirmées de conscience
supérieure ? Pour examiner cette question, nous devons aborder
le concept de conscience supérieure.
La conscience supérieure
Toutes les philosophies, même lorsqu'elles ne font pas appel
à une conception dualiste de la conscience (selon laquelle
celle-ci relèverait de l'ordre du divin et non de l'ordre
de la matière) postulent l'existence d'une faculté
propre à l'homme, appelée conscience. Dans ce cas,
le mot renvoie à ce que nous appelons la conscience supérieure,
caractérisée par la conscience de soi. Le Moi conscient,
dans la plupart de ces philosophies, n'est pas un simple épiphénomène.
Il est considéré comme susceptible de provoquer des
actions matérielles et, qui plus est, de pouvoir le faire
librement. C'est ce que l'on désigne par le concept de libre-arbitre.
Nous avons présenté dans plusieurs articles et livres
(notamment "Pour
un principe matérialiste fort", Jean-Paul
Bayol 2007) la façon moderne dont certains chercheurs en
neurosciences abordent cette question controversée du libre
arbitre et de la conscience de soi. Il n'est pas possible d'y revenir
ici. Il est par contre intéressant de voir comment Edelman
continue à se poser le problème, dans la suite de
ses travaux précédents sur le darwinisme neural. Nous
nous demanderons ensuite si le point de vue d'Edelman ne doit pas
être complété.
Edelman, on le sait, a consacré beaucoup d'études
à la conscience supérieure, aux mécanismes
permettant sa production et aux pathologies du cerveau entraînant
ses disfonctionnements. Il estime que son apparition est liée
à l'acquisition du langage symbolique. Il n'en fait pas cependant
le monopole de l'espèce humaine, estimant que des flashes
de conscience de soi peuvent apparaître chez les animaux supérieurs.
Il n'exclue pas non plus que, dans quelques décennies, elle
apparaisse chez les robots.
Ceci admis, il s'interroge, en bon évolutionniste, sur le
rôle de la conscience supérieure. En premier lieu,
il rejoint beaucoup de neuroscientifiques pour affirmer qu'elle
ne peut pas être libre. Autrement dit, ses états successifs
sont déterminés, comme ceux de la conscience primaire.
On ne voit pas comment il pourrait en être autrement, sauf
à imaginer que le cerveau comporte une machine à produire
des réponses au hasard, comme certains ordinateurs programmés
pour ce faire. Il refuse donc le concept de libre-arbitre, à
l'occasion duquel les spiritualistes réintroduisent le dualisme
c'est-à-dire l'appel, par un supposé esprit non matériel,
à l'intervention du divin dans le monde matériel.
En admettant que la conscience supérieure ne soit pas libre,
est-elle causale ? Autrement dit, ses états précèdent-ils,
en les provoquant, les états correspondants de la conscience
primaire et du corps lui-même ? Edelman refuse cette hypothèse,
comme beaucoup de neuroscientifiques. Il apparaît de plus
en plus clairement que les « décisions » que
prend le corps, lui-même coordonné par la conscience
primaire, précèdent de quelques centaines de seconde
celles que croit prendre le sujet conscient. Si « je décide
» de fuir un prédateur, c'est parce que mon corps tout
entier a enclenché de lui-même les gestes correspondants,
sans attendre d'éventuelles délibérations de
mon moi conscient. Cependant, Edelman ne veut pas faire de la conscience
supérieure un simple épiphénomène dont
la survivance au sein de l'évolution ne s'expliquerait pas.
Lorsque l'homme conscient fuit un prédateur, il ne le fait
pas nécessairement aussi rustiquement que le fait un animal.
Il accompagne sa fuite de nombreux comportements qui donnent à
celle-ci des prolongements intéressants, ayant finalement
une action causale sur le monde. On pourrait donc dire dans cette
optique que la décision prise dans le cadre de la conscience
supérieur est causale, mais de façon indirecte. Comment
alors se manifeste cet effet causal indirect?
Dans un développement trop court et un peu confus de son
dernier livre Second Nature, Edelman fait de la conscience
supérieure un indicateur donnant à l'organisme la
capacité de mieux percevoir sa situation et ses états
globaux. Les états de conscience supérieure permettraient
à un hypothétique "nous" (désigné
par « us » en anglais) de rendre compte de certains
de nos états et de les signaler par le langage. Mais dans
ce cas quel est ce "nous"? Nous pensons qu'ici, Edelman
s'enferme dans une impasse. Il ne peut se débarrasser
d'une image du Moi prenant la forme d'une espèce de chef
d'orchestre installé au sommet du cerveau. Plus généralement,
bien que faisant allusion au langage dans la construction de la
conscience, il n'insiste pas assez sur l'élaboration du Moi
résultant de l'interaction de l'individu avec les autres
individus grâce au langage et à l'action partagée
mettant en œuvre les artefacts développés et
utilisés collectivement à l'intérieur des sociétés.
On a pu dire qu'il se représente la conscience en s'inspirant
un peu trop de l'image du penseur de Rodin, un individu enfermé
sur lui-même et cherchant – en vain - à se comprendre
par ses seuls efforts.
Une causalité
s'exprimant par l'intermédiaire du groupe
Nous pensons pour notre part que les états du Moi résultant
du fonctionnement de la conscience supérieure individuelle
sont causaux. Autrement dit, le monde extérieur est plus
ou moins modifié par leurs formulations successives. Mais,
comme indiqué ci-dessus, cette causalité ne s'exprime
qu'au second degré ou indirectement. En simplifiant, nous
pourrions dire que le langage et la conscience supérieure
se sont développés simultanément et interactivement,
en produisant un résultat éminemment favorable à
la survie individuelle et collective, celui de mobiliser l'ensemble
du groupe au profit d'une action ayant des résultats favorables.
Ceci paraît d'ailleurs esquissé chez les animaux. La
plupart de ceux dotés de conscience primaire signalent par
des cris et gestes, à l'intention des membres de leur groupe,
leurs comportements vitaux. Est-ce simplement pour « aire
du bruit» ou plutôt pour obtenir un résultat
autrement plus important, la mise en garde et la coopération
des autres ? Dans ce cas, l'individu signaleur se signale en tant
que Sujet à l'attention et l'intention des autres. En retour,
le regard des autres le signale à lui-même en tant
que Sujet. Un proto-moi en émerge sans doute, le temps durant
lequel ces communications s'établissent.
De la même façon, on pourrait expliquer d'une façon
très simple pourquoi les individus humains ont hérité
de l'évolution la capacité d'exprimer les états
dominants de leur conscience primaire à travers le langage
et en les attribuant à un Moi supposé causal, c'est-à-dire
supposé doté de libre-arbitre. C'est parce que le
Moi inconscient, le seul qui soit causal, peut ainsi faire part
de ses états internes aux autres membres du groupe afin d'y
recruter des alliés. Il utilise pour cela le véhicule
des échanges symboliques, gestes et langages. Ceux-ci sont
destinés au groupe et provoquent des réactions collectives
venant à l'aide de celui qui « s'exprime » explicitement.
Ce mécanisme simple a été considérablement
renforcé, au cours de l'évolution humaine, par la
mise en mémoire collective et la transmission grâce
à l'éducation des principaux contenus de connaissances
définissant le Moi et ses acquis expérimentaux ou
théoriques.
Prenons un exemple. Circulant en forêt, je perçois
inconsciemment la présence d'un prédateur et, toujours
inconsciemment, je m'en écarte. Mon Moi inconscient a dans
ce cas pris seul la bonne décision. Cependant, si quelques
instants plus tard, ma conscience supérieure est avertie
(par réentrance) de ce qu'a décidé ma conscience
primaire et en prévient le groupe par un discours adéquat
(«j'ai décidé" de m'éloigner
de ce fourré où "je pense" que se trouve
un prédateur), les autres individus du groupe peuvent
comprendre immédiatement le signal de danger et y réagir
adéquatement. Réagir signifie en ce cas que la conscience
primaire de chacun d'eux perçoit inconsciemment le sens du
message et prend immédiatement les mesures adéquates.
Mais réagir signifie aussi que le Moi collectif ainsi formé
par le langage partagé des consciences supérieures
renforce dans chacun des organismes individuels les actions destinées
à protéger non seulement les individus considérés
isolément, mais l'ensemble du groupe se comportant alors
en super-organisme doté d'une conscience primaire (voire
d'une conscience supérieure).
Pour
être exhaustif, on ajoutera que l'existence d'une conscience
supérieure individuelle s'exprimant par le verbe n'est pas
inutile à la survie de l'individu fut-il momentanément
isolé. Même si je suis seul face au danger, le fait
que je me dise (par la voix intérieure de la conscience supérieure)
"il y a là un danger" peut aider le Moi
inconscient à mieux mobiliser ses ressources, notamment en
déclenchant l'action de ce qu'Edelman appelle les centres
de valeur du cerveau - sécrétion d'adrénaline
par exemple. Dans ce cas, pour symboliser la conscience supérieure
en tant que propriété collective d'un groupe, implémentée
au niveau de chacun des individus de ce groupe, plutôt que
faire appel à l'image du penseur de Rodin, il faudrait utiliser
l'image plus banale d'un téléphone.
On peut alors considérer que le Moi conscient individuel
serait la façon dont une représentation d'un Moi générique
construite au sein des collectivités dotées de langage
s'incarnerait et se spécifierait au sein de l'individu particulier,
grâce aux échanges sociaux et notamment grâce
à l'éducation – le tout évidemment à
l'occasion de compétitions darwiniennes permanentes, tant
dans le cerveau individuel que dans ce que l'on pourrait appeler
le cerveau collectif. A ce moment, le Moi individuel s'exprimant
au sein de la société et représentant une variante
d'un Moi collectif plus général, pourrait sinon redevenir
à lui seul causal, du moins contribuer à l'émergence
d'une action causale. Ses évolutions commanderaient les organes
effecteurs de la société ou plus précisément
celles des individus qui manipulent les organes effecteurs, complétés
des machines et réseaux permettant de piloter leur fonctionnement.
On ajoutera que, comme l'ont bien montré les freudiens, les
contenus de langage ne servent pas seulement à élaborer
le Moi de la conscience supérieure. Ils agissent aussi au
niveau de la conscience primaire ou du Moi inconscient, en contribuant
à constituer des ensembles de significations – échappant
malheureusement au contrôle collectif – autour duquel
peuvent s'articuler des comportements inconscients.
Les mèmes
Nous pouvons compléter cette analyse du rôle du langage
dans la constitution d'une conscience supérieure ayant un
effet causal en évoquant la question des mèmes. On
désigne le plus souvent par ce terme des informations prenant
la forme de mots ou images, organisés en phrases et discours.
Les méméticiens considèrent qu'il s'agit de
réplicants particuliers vivant dans le monde des réseaux
de communication et des cerveaux humains connectés à
ces réseaux. Mais les mèmes ne sont pas seulement
des systèmes d'informations ou programmes d'instructions
externes. Ils se traduisent nécessairement, dès qu'ils
ont pénétré dans un cerveau doté de
capacités langagières, par de nouveaux modules neuraux
entrant en compétition avec les millions d'autres modules
constituant le cerveau global. On retrouve là l'approche
dite de la neuro-mémétique défendue notamment
par le britannique Robert
Aunger.
En
ce cas, rien n'interdit de dire que le Moi puisse lui-même
être le produit d'un conflit arbitré en permanence,
selon la force des informations en entrée dans les réseaux
formels constituant les noyaux neuronaux, entre mèmes de
provenance extérieure et modules hérités ou
acquis lors d'expériences comportementales antérieures.
Ajoutons que cette hypothèse permet de mieux comprendre la
question à laquelle se heurte souvent les méméticiens
«non neuronaux» : pourquoi certains mèmes réussissent-ils
à s'implanter chez certains individus et sont ils radicalement
rejetés par d'autres ? Pour y répondre, on parlera
par image d'une question de résistance de terrain. Nous avons
évoqué à ce sujet un phénomène
très voisin, celui de la façon dont le système
immunitaire repousse certains antigènes et succombe au contraire
devant d'autres.
Petit
cas d'école pour résumer ce qui précède*
Processus d'élaboration d'une
décision dite volontaire et «libre» chez
un humain P doté à la fois de conscience primaire
et de conscience supérieure
Phase
1.
P déambule dans la forêt et se trouve subitement
confronté à un ours en liberté.
Phase
2. Au niveau de son cerveau associatif se produit
immédiatement et sans que P en soit conscient, une
compétition darwinienne entre plusieurs modules déjà
«enregistrés». Ceux-ci commandent des comportements
éventuellement opposés et qui ne sont pas nécessairement
les plus adéquats : tourner le dos et fuir, prendre
une branche et menacer l'ours, etc. Des « antasmes»
inconscient, tel que la peur de l'ours, associés au
souvenir d'un père tyrannique, peuvent également
entrer en scène. Le conflit entre tous ces modules
se produit au niveau de la conscience primaire de P (l'espace
de travail global ou noyau dynamique inconscient du cerveau
de P). Si P était un animal, l'un de ces modules l'emporterait
et P prendrait (inconsciemment) une décision, bonne
ou mauvaise. Par exemple, il prendrait la fuite.
Phase
3. Mais P a été élevé
dans une société composée d'autres humains
reliés par le langage. Cette société
a verbalisé et mémorisé certaines connaissances
sur le monde. Celles-ci, qui sont très diverses, ont
été acquises par le groupe à l'occasion
de nombreux comportements expérimentaux (sur le mode
essai et erreur) sélectionnés au fil des temps
pour leur pertinence au service de la survie du groupe. Ces
connaissances composent la mémoire collective du groupe.
Les méméticiens pourront dire qu'il s'agit de
mèmes, circulant entre les cerveaux, grâce aux
récits, livres et autres supports d'information. Comme
P a été bien éduqué, certaines
de ces connaissances ont été introduites dans
son cerveau, où elles ont été mémorisées
sous forme de nouveaux modules neuronaux. Ces modules, adoptant
une forme de type verbal, sont compatibles et peuvent être
traités en temps quasi réel par le noyau dynamique,
où ils s'expriment par un langage directement explicite.
Il
en résulte que le stimulus initial, découlant
de la perception par P de la présence de l'ours, appelle
(en même temps que les contenus inconscients précédemment
évoqués) certaines connaissances acquises par
éducation et mobilisée du fait de leur adéquation
avec la situation de crise dans laquelle se trouve P. Ainsi
le cerveau de celui-ci, en même temps qu'il recevra
des ordres contradictoires venant de ses registres inconscients,
en recevra d'autres l'amenant à moduler sa réponse
finale «émergente». Ainsi, se présenteront
dans son espace de travail global des instructions du type
: «Tu es une grande personne et non un enfant, tu
réfléchis donc avant d'agir » ou
« Si tu rencontres un ours, ne lui tourne jamais
le dos mais évite cependant de le regarder dans les
yeux».
Phase
4. Toutes ces instructions, les unes inconscientes,
les autres conscientes, viennent en quelques centaines de
seconde en compétition darwinienne dans l'espace de
travail global du cerveau de P. Une décision finale
résulte de ce conflit, dans des conditions, rappelons-le,
que les neurologues ne s'expliquent pas encore bien mais qui
pourront peut-être dans l'avenir être étudiées
en travaillant avec des robots autonomes. La décision
finale est prise d'abord inconsciemment. C'est elle qui est
déterminante pour l'avenir de P. Mais P, grâce
au travail des aires supérieures de son cortex associatif,
la verbalise et de ce fait la rationalise explicitement, quelques
centaines de seconde après, sous la forme de «J'ai
décidé ceci». Aura-t-elle été
prise librement, manifestant une prétendue «autonomie
de la volonté» de P ? Evidemment non. Elle aura
été déterminée, de la même
façon que lorsque la foudre tombe en un endroit, elle
est déterminée par des séries causales
antérieures. Autrement dit, la prétendue conscience
volontaire de P, dotée d'un prétendu «libre-arbitre»,
n'a rien décidé consciemment. C'est P tout entier
étendu à son environnement, soit l'ensemble
corps et cerveau de P insérés dans l'éconiche
constituée par la forêt (et l'ours), qui a pris
la décision, et ce d'une façon déterministe.
Pour
conclure
De ce fait, le résultat de la compétition darwinienne
entre connaissances inconscientes et connaissances conscientes
ne peut évidemment être décrit et moins
encore prédit, ni par P ni par un observateur externe.
La décision finale en résultant sera bonne ou
mauvaise. Tout au plus pourra-t-on dire qu'elle aura été
mieux informée ou délibérée que
ne l'aurait été une décision prise par
un animal ne pouvant se référer, comme P l'avait
fait, à un vaste registre de connaissances collectives.
Mais
pourquoi P s'imaginera-t-il avoir pris une décision
volontaire ? Parce que cette conviction, fausse objectivement,
viendra renforcer dans ses registres décisionnels l'appel
à la réflexion, c'est-à-dire à
la mobilisation de sources de savoirs collectifs qu'autrement
et dans l'urgence il ne prendrait pas le temps de consulter.
Ainsi la survie de P et du groupe humain dont il fait partie
s'en trouveront mieux assurées.
Les
méméticiens diront que le mème «Tu
es un sujet volontaire et libre» survit dans les sociétés
occidentales (en antagonisme d'ailleurs avec le même
opposé «Prie et attends, car tu es dans la main
de Dieu») du fait de sa valeur éminemment roborative.
Comme nous sommes encore là pour en parler, c'est manifestement
le premier mème qui a pris le dessus sur le second
– au moins jusqu'à présent.
*
ndlr : Ce cas pourrait paraître un peu bêtasson
à première vue, , mais si on y réfléchit
de plus près, on s'aperçoit qu'il ne l'est absolument
pas...