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29 avril 2007
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
L'étonnante aventure
des Ediacarans
Les
origines de la vie, généralement datées de
3 milliards d'années avant le présent, sont encore
mystérieuses. Des hypothèses de plus en plus vraisemblables
sont aujourd'hui avancées pour expliquer l'apparition des
premières molécules réplicatives. On sait que
Gilbert Chauvet, souvent cité dans cette revue, en présente
une dans son livre(1), appuyée
sur la théorie de la vie qu'il a proposée(2).
Il reste qu'il n'a pas encore été possible de produire
en laboratoire le moindre équivalent de ce qu'avaient pu
être les premières entités dignes d'être
qualifiées de vivantes.
Le
passage de ces formes prébiotiques aux premières cellules
vivantes, bactéries et algues monocellulaires, n'est pas
plus facile à comprendre. Un Himalaya de complexité
distingue une cellule à noyau d'une simple bactérie
et a fortiori d'un virus. Bien évidemment, la complexification
et la diversification des organismes primitifs se sont accomplies
sous l'influence du mécanisme darwinien de la mutation au
hasard, de la sélection et de l'amplification. Mais les restes
fossiles dont on dispose et qui pourraient illustrer les différentes
phases évolutives sont difficiles à interpréter
car il s'agit, tels les stromatolithes, de sédiments inclus
dans les nombreuses couches géologiques qui se sont formées
au cours des 3 milliards d'années suivant l'apparition de
la vie.
On
ne connaîtra donc sans doute jamais par l'observation des
fossiles les grandes lignes de l'évolution des archéobactéries,
d'abord, des bactéries ensuite. Tout au plus peut-on constater
qu'elles se sont adaptées à des milieux de plus en
plus différents, généralement marins et qu'elles
ont commencé à les transformer en retour. Mais longtemps
rien n'a permis de penser que, pendant cette longue période,
dite du précambrien (Néoprotérozoïque),
où la Terre émergeait de la dernière grande
glaciation (Gaskiers), terminée il y a 580 millions d'années,
des organismes pluricellulaires étaient apparus au sein des
populations d'unicellulaires.
Ce que par contre l'on sait depuis le 19e siècle, c'est que
subitement (à l'échelle des temps géologiques)
le milieu marin s'est peuplé d'une faune extrêmement
riche et diversifiée. Le phénomène a été
qualifié d'explosion cambrienne. La faune cambrienne regroupe
des formes entièrement nouvelles, dont certaines ont disparu
et d'autres préfigurent les grands groupes d'animaux actuels
(arthropodes et vertébrés). Cet événement
évolutif sans précédent, attesté par
de nombreuses données moléculaires et paléontologiques
(notamment les célèbres schistes de Burgess), a marqué
un tournant décisif dans l'évolution de la vie sur
la planète. Son apogée s'est produite il y a 540 millions
d'années. Mais d'où provenaient, et selon quelles
filières évolutives, ces innombrables espèces.
La question avait préoccupé Darwin qui se l'était
posée dans son ouvrage On the Origin of Species.
Faute de preuves fossiles intéressant le Précambrien,
Darwin s'était borné à supposer que cette période
devait abonder en organismes multicellulaires qui n'avaient pas
été conservés (on parle à ce propos
du dilemme de Darwin). Il était évident cependant
que, bien que spectaculaire et brusque au niveau de l'enregistrement
fossile, l'Explosion Cambrienne ne pouvait représenter que
l'ultime étape d'un long processus évolutif amorcé
dès le précambrien et devait donc être replacée
dans un cadre plus large.
Quels organismes
avaient donc précédé les cambriens ?
Une
première réponse à cette question a été
la découverte, faite en 1957, il y a exactement cinquante
ans, par le professeur britannique Mason, alors adolescent, dans
les roches précambriennes de la forêt de Charwood (Est-Midlands
britanniques). Il s'agissait d'un fossile en forme de feuille d'un
organisme multicellulaire de type inconnu, qui fut baptisé
du nom de Charnia masoni. Cet organisme était sans
doute fixé au sol marin par un pied pédonculé
et devait s'alimenter, selon des processus encore non élucidés,
des nombreux éléments nourriciers dont l'océan
était empli à la suite de la fonte des glaciers. Un
moment confondu avec une algue du cambrien, il se révéla
rapidement plus ancien, vu sa localisation géologique. Il
devait dater de 575–545 millions d'années. Il s'agit
aujourd'hui encore, à quelques cas près, du plus ancien
fossile identifié.
On voit donc avec cette découverte se préciser une
fenêtre chronologique, de 575 à 545 millions d'années
(environ) où de nouveaux types d'organismes vivants ont réalisé
une transition entre le long précambrien et le relativement
court cambrien. Cette fenêtre de temps, 30 millions d'années
environ, paraîtra relativement brève. Mais pendant
cette durée, une population toute nouvelle, celle des Ediacarans,
s'est installée et a dominé le monde vivant. Le doute
n'existe plus à cet égard aujourd'hui. En effet, dans
les années qui suivirent 1957, des découvertes analogues
à celle de Charwood se multiplièrent, au sein d'autres
sédiments précambriens, notamment les Ediacara Hills
dans le sud-australien. Il apparu qu'il s'agissait d'une véritable
faune, aux nombreuses espèces et formes, qui depuis a été
baptisée « faune de l'Ediacaran». On trouvera
sur le web de nombreuses références concernant ces
espèces, sur lesquelles nous ne pouvons nous étendre
ici.
Les fossiles ne donnent pas beaucoup d'indications sur les propriétés
anatomiques et physiologiques de ces organismes. On a pu être
tenté de penser cependant qu'ils assuraient la transition
entre les bactéries et la faune du cambrien, d'où
dérivent en partie les espèces actuelles. Mais avec
la multiplication des découvertes, le doute s'est installé.
Certains d'entre eux n'ont manifestement pas eu de successeurs.
Aujourd'hui en effet les paléontologistes les répartissent
en deux groupes. Un premier groupe, le plus ancien, est constitué
d'organismes absolument différents des formes vitales existant
aujourd'hui. Un second groupe, formé à partir de 560,
rassemble de nouveaux types proches de ceux qui développèrent
jusqu'à coloniser la Terre, sous forme des vers, coraux,
arthropodes et méduses connues de nos jours. C'est le premier
groupe qui a suscité le plus de curiosité. Dans les
années 1980, le Pr. Seilacher de l'université de Tübingen
s'était efforcé de montrer qu'il s'agissait d'une
forme de vie inconnue et désormais éteinte. En quoi
se distinguait-elle des autres et pourquoi avait-elle disparue ?
On conçoit que ces questions excitent l'imagination.
Des animaux
disparus sans descendance
Récemment de nouvelles découvertes ont permis de mieux
cerner le profil des Ediacarans, notamment de ceux du premier groupe.
En 2003, le plus ancien Ediacaran connu a été trouvé
à Terre-Neuve, péninsule d'Avalon, vieux de 575 millions
d'années. Il s'agissait d'individus de grande taille, de
2 à 4 mètres. D'autres formes plus petites et différentes
furent aussi exhumées. Elles constituent la série
dite d'Avalon. Ce sont les espèces de vie les plus grandes,
les plus
complexes et les plus anciennes identifiées à ce jour
sur la Terre (ou plutôt dans les profondeurs océaniques,
entre 500 et 2.000 mètres de fond). Elles ont dominé
pendant 15 millions d'années. Elles n'étaient pas
mobiles, reposant sur le fond ou amarrées par un pédoncule.
Elles ne pouvaient compter sur la photosynthèse pour survivre
à ces profondeurs. Il ne s'agissait donc pas de végétaux,
mais plutôt d'animaux qui se nourrissaient de la matière
organique dissoute.
Ces animaux ne disposaient cependant d'aucun des organes propres
aux animaux modernes : tentacules, bouches, viscères, anus.
Ils ne pouvaient pas non plus contrôler leur croissance au-delà
d'une certaine taille. En fait ils étaient dotés d'une
structure fractale, chaque branche (ou fronde) étant composée
de branches plus petites et ceci jusqu'à la plus petite échelle
identifiable. Pour les chercheurs, notamment Guy Narbonne de l'université
de Kingston, Ontario, qui a classé tous ces être dans
la catégorie des « rangeomorphes »,
il s'agit d'animaux radicalement différents de tous ceux
connus à ce jour. Cependant ils ont régné pendant
15 millions d'années.
Pourquoi sont-ils apparus à partir des bactéries de
l'océan primordial ? Mais aussi pourquoi ont-ils disparu
sans descendance ? On peut l'expliquer, comme souvent, par un changement
dans les modalités d'accès aux ressources nutritives.
A la fonte de la glaciation Gaskiers, l'océan profond s'est
trouvé enrichi massivement en oxygène et en matières
organiques dissoutes, ce qui a permis l'agglomération et
l'accroissement de taille des organismes de type bactérien
qui y vivaient. Les nouveaux venus absorbaient sans efforts leur
nourriture à travers leur surface corporelle, Leur architecture
modulaire de type fractal leur permettait de s'étendre en
taille et dans l'espace au fur et à mesure de l'enrichissement
du milieu en nutriments. Mais avec le temps, l'océan profond
s'est appauvri et les rangeomorphes n'ont pas su s'adapter en allant
chercher leur subsistance dans des profondeurs moindres.
Dans celles-ci au contraire sont nés d'autres édiacarans
plus mobiles qui ont proliféré pendant 10 millions
d'années. La série la plus connue de ceux-ci est dite
« de la Mer Blanche ». On a pu faire l'hypothèse,
mais sans certitude, que parmi eux figuraient les ancêtres
des animaux de l'explosion cambrienne. Ces derniers étaient
bien mieux armés pour se mouvoir, se procurer de la nourriture
et entrer en compétition les uns avec les autres. Les édiacarans
survivants n'y résistèrent pas.
Avec eux s'acheva ainsi la première tentative de grande ampleur
par laquelle l'évolution avait fait apparaître, parallèlement
au monde toujours présent aujourd'hui des bactéries,
des organismes plus complexes et grande taille. Certains chercheurs
un peu poètes ont cru pouvoir faire l'hypothèse que
si ces populations pacifiques avaient survécu, elles auraient
développé au fond des océans des formes sociales
et d'intelligence bien différentes de la nôtre et plus
conviviales. Peut-être s'en trouve-t-il de semblables au sein
des mers d'autres planètes.