Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Le
Symposium Beyond Belief II. Enlightment 2.0 a réuni pour
la seconde fois, en octobre 2007, à La Jolla, Californie,
des chercheurs matérialistes souhaitant préciser la
position de la science face aux religions et plus généralement
à l’irrationnel. Le précédent Symposium
2006(1) avait discuté et généralement
approuvé la position défendue par Richard Dawkins
et Sam Harris selon laquelle on peut être moral sans être
croyant et que la science n’a aucun intérêt à
interférer avec les religions.
Il s’agissait d’une des premières réactions
un peu organisées des scientifiques athées anglo-américains
face à la montée de l’ID dans le discours scientifique.
Le Symposium 2007, sans remettre en cause ce postulat, a voulu montrer
plus d’ouverture au regard du fait religieux, en s’efforçant
de comprendre les raisons pour lesquelles les religions non seulement
sont présentes partout dans le monde mais reprennent de l’influence
là où elles en avaient perdu. Les participants ont
discuté de la façon dont la science peut prendre en
compte la dimension morale et le besoin de sacré caractérisant
la plupart des humains. Ils ont voulu ce faisant échapper
au reproche de réductionnisme ou scientisme qu’encourrait
une science se limitant aux seuls faits susceptibles d’une
analyse objective du type de celle s’adressant aux phénomènes
physiques.
Compte-rendu
sommaire
Nous
ne participions évidemment pas à ce symposium, mais
on en trouve un résumé à la signature de Michaël
Reilly dans le Newscientist, numéro du 10 novembre
2007, p. 7. En voici une transcription:
Edward Slingerland, linguiste et cogniticien à
l’Université de Colombie Britannique, constate la remontée
de l’influence des religions. Il observe pour l’expliquer
que ceux qui comme lui se veulent rationalistes et scientifiques
se réfèrent pourtant à des valeurs morales
relevant selon lui de convictions non scientifiques. Ainsi la croyance
dans la valeur universelle des Droits de l’Homme ne diffère
pas de celle en la Sainte Trinité. Elle repose sur des bases
aussi mystérieuses. Ce n’est pas une réalité
empirique que l’on pourrait identifier dans le cerveau avec
l’aide d’un scanner. Il s’agit d’une entité
purement métaphysique.
Le biologiste évolutionnaire David Sloan Wilson(2)
de l’Université de Birmingham, N.Y. considère
que les croyances religieuses sont apparues au cours des âges
et ont été conservées par l’évolution
compte-tenu de leur rôle utile dans la lutte pour la vie.
Il ne se prononce pas sur le fait de savoir si la religion est bonne
ou mauvaise en soi. Il constate seulement qu’elle est «
câblée » très solidement dans les cerveaux
et que ce fait ne peut être ignoré par la science.
Aujourd’hui encore, face à un monde très largement
imprévisible et inconnaissable, il n’est pas possible
de s’en tenir aux seules connaissances rationnelles pour faire
les choix de survie. Il faut aussi faire appel aux croyances irrationnelles,
à l’imagination et aux affects.
Stuart Kauffman, de l’Université de
Calgary, et expert mondialement connu des systèmes complexes,
commente pour sa part un long article qu’il avait déjà
publié en 2006 et qui n’avait pas alors retenu suffisamment
l’attention(3). Observons que cet
article est difficile à interpréter, car il peut sembler
contradictoire. D’une part, Stuart Kauffman y montre que des
questions fondamentales posées à la science, concernant
notamment l’apparition de la vie et de la conscience, n’ont
pu encore être modélisées et reproduites en
laboratoire. Autrement dit, elles ne sont pas encore explicables
en termes rationnels. Par ailleurs, les systèmes vivants
évoluent d’une façon imprévisible, qui
fait une large part à l’aléatoire. Cette constatation
n’est en rien compatible avec la théorie darwinienne
mais interdit que l’on puisse s’appuyer sur des faits
scientifiquement prouvés pour prendre des décisions
vitales. Il faut le plus souvent faire confiance aux affects et
donc à l'irrationnel.
Aucun scientifique matérialiste ne niera cela. Mais Stuart
Kauffman, qui pourtant tient à s’affirmer athée,
pense qu’il serait de bonne politique, face à ces «
vides béants de connaissance », de ne pas s'en tenir
à constater les limites de la raison. Il propose de faire
appel au « sens du sacré » que réveille
selon lui chez l’homme la confrontation avec l’Inconnu.
A cette fin, il recommande de nommer "Dieu" tout ce que
l’homme ne comprend pas. Ce ne serait pas pour recourir à
des explications surnaturelles mais seulement pour réactiver
l’inventivité humaine face aux aspects encore incompris
de l’univers naturel. Il n'ignore pas que le concept de Dieu
est lourdement connoté par des millénaires de croyances
et pratiques religieuses, mais il préfère éveiller
en lui un sentiment de respect révérenciel plutôt
que se laisser distraire par de petites trivialités.
Le Chimiste Peter Atkins, de l’Université
d’Oxford, un des athées les plus convaincus du groupe,
ne veut pas accepter ce point de vue. Il reproche à ses confrères
de ne pas avoir assez foi en la science. Celle-ci, selon lui, avec
un peu plus de temps et d’obstination, pourra progressivement
donner des explications rationnelles aux phénomènes
qui nous apparaissent encore mystérieux.
Ce point de vue est aussi celui de Daniel Dennett,
de l’Université Tuft. Pour lui, aussi porté
à l’irrationnel que soit l’esprit humain, un
apprentissage résolu de la rationalité dès
les premières années de scolarité pourrait
purger les sociétés de la tentation d’en appeler
en permanence aux diverses formes d’irrationnel.
Jonathan Gottschall qui enseigne la littérature
au Collège Washington et Jefferson de Pennsylvanie, montre
que cette approche devrait être étendue aux disciplines
qui ne sont pas directement scientifiques. Ainsi la critique littéraire
fait un appel excessif à la subjectivité et à
la pensée irrationnelle pour interpréter les textes,
au lieu de recourir à des analyses de type scientifique.
Celles-ci pourraient mettre en évidence, notamment, des contraintes
actuellement ignorées concernant la nature humaine et les
comportements.
Sam Harris, auteur de The End of Faith, Religion,
Terror and the Future of Reason , présente ses réponses
aux critiques exprimées à l’encontre de la thèse
principale de son livre, publié en 2004. Selon ce livre,
les religions sont la source de la plupart des maux qui accablent
les sociétés humaines. La science doit absolument
refuser de se compromettre avec elles(4).
Commentaires
Ces
discussions sont intéressantes, rassemblant des scientifiques
de haut niveau, dont l’athéisme est argumenté
sur un solide raisonnement et une pratique scientifique étendue.
Il est regrettable que de tels colloques n’aient pas lieu
en Europe. Est-ce parce que l’athéisme ou, tout au
moins, la neutralité de la science à l’égard
des religions ne fait pas problème. Serait-ce au contraire
parce que l’irrationnel sous toutes ses formes, depuis l’astrologie,
les thérapies alternatives jusqu’au catholicisme et
à l’islam ont tellement pénétré
les esprits que se poser la question de ses relations avec le rationnel
scientifique pourrait être considéré, d’une
certaine façon, comme blasphématoire ?
Quoi
qu’il en soit, d’un point de vue matérialiste
(qui n’est, nous nous empressons de le dire, pas nécessairement
partagé par l’ensemble de nos lecteurs), nous pourrions
faire les commentaires suivants :
Il est indiscutable que les diverses sciences s’intéressant
à l’humain, tel qu’il a évolué
de façon darwinienne à partir des formes de vie plus
simples, peuvent et doivent étudier la façon dont
les croyances et les comportements relevant de ce que l’on
appelle au sens large l’irrationnel sont apparus dans l’espèce
humaine. Ces traits, présents sans doute chez les animaux
sous des formes plus primitives, sont commandés par des «
câblages » cérébraux sous contrôle
génétique et s’expriment par des comportements
culturels d’une très grande richesse et en évolution
permanente. Affirmer que l’irrationnel ne devrait pas être
un objet de science serait une absurdité absolue.
Il est également indiscutable que le scientifique matérialiste
athée puisse être accessible à des impératifs
moraux, à des perceptions esthétiques, à des
affects et à des attachements de type amoureux dont l’explication
rationnelle immédiate ne lui apparaîtra pas, mais qu’il
considérera comme inséparables du reste de sa personnalité.
Il s'agit de traits contribuant tout autant que son esprit rationnel
à la construction de son rôle en société.
Ce même scientifique admet sans peine que la société
(le groupe) puisse exprimer et ressentir de telles valeurs, mutualisées
au niveau collectif.
On
retrouve là une des conclusions de la sociobiologie moderne
lorsqu’elle analyse le concept de la sélection de groupe(2).
Des sociétés reconnaissant et encourageant les valeurs
morales (dites aussi altruistes) peuvent se révéler
plus compétitives que celles se référant à
des valeurs « matérielles » (dites aussi égoïstes).
Mais il n’existe pas de règles absolues en ce domaine.
Les comportements altruistes ne sont pas définis par une
Table de la Loi transcendante d'inspiration divine.
Aucun scientifique enfin n’affirmera que la science puisse
prétendre tout comprendre et tout expliquer. Elle ne le peut
pas aujourd’hui et rien ne permet d’affirmer qu’elle
le pourra dans l’avenir, qu’il s‘agisse du cosmos,
de la matière physique, de la vie, du cerveau et de la conscience.
Aussi, confronté à ces limites de la science, c’est-à-dire
à l’inconnu, l’individu, qu’il soit scientifique
ou non, peut ressentir un grand respect, pouvant être teinté
de peur selon les personnalités. Mais il serait très
dangereux d’évoquer comme le suggère Kauffman
un éventuel sens du sacré, voire d’utiliser
le terme de Dieu pour désigner l’au-delà des
connaissances. Le vieux terme de «métaphysique»
devrait suffire.
En effet les concepts de « sacré » et de «
Dieu » sont tellement connotés par des millénaires
de croyances que le scientifique acceptant de faire appel à
eux pour symboliser les domaines de son ignorance sera submergé
par un retour d’irrationalités millénaires.
Il les déchaînera sans même sans rendre compte.
En particulier, comme les religions apportent des réponses
immédiatement accessibles à la personne la plus fruste,
il sera tenté d’abandonner le dur labeur de la recherche
scientifique ou de la méditation philosophique pour rejoindre
les rangs de ceux qui croient à l'inneffable de façon
moutonnière et se rassurent en partageant leurs certitudes
avec d’autres fidèles.
Dans
la pratique, le scientifique matérialiste ne refusera pas
de travailler main dans la main avec le spiritualiste quand ils
auront l’occasion de se retrouver au sein de valeurs morales
communes. Mais il n’attribuera pas la motivation morale qu’il
l’anime à l’intervention d’on ne sait quelle
transcendance. Il y verra une manifestation parmi d’autres
de la complexité évolutive caractérisant les
systèmes biologiques dotés d’un système
nerveux central et de capacités langagières.