Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
8 novembre 2007
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin Economie
politique
Le Plan B de Lester Brown
Lester
Brown est peu connu en France, sauf des écologistes. On regrettera
qu’il n’ait pas été invité au Grenelle
de l’environnement. Il aurait pu, différemment de Al
Gore mais avec une expertise bien plus grande, y représenter
une Amérique encore marginale, qui se bat pour faire changer
le rapport de l’homme à la Terre.
Lester Brown a publié en 2006 un livre programme visant cet
objectif, Plan B 2.0: Rescuing a Planet Under Stress and a Civilization
in Trouble. L'ouvrage vient seulement d’être traduit
en français et nous vous le présenterons dans quelques
jours. En attendant, il est possible d’accéder au texte
anglais, téléchargeable à l’adresse suivante
http://www.earth-policy.org/Books/PB2/Contents.htm.
Lester Brown est âgé de 74 ans. Il a commencé
sa vie comme planteur de tomates, avant d’obtenir des diplômes
en économie agricole et en administration publique. Il a
collecté et publié dans plus de 50 ouvrages, depuis
1963, d’innombrables informations économiques et techniques
sur le thème des ressources mondiales face à l’augmentation
de la demande elle-même aggravée par d’innombrables
gaspillages. Il a fondé en 1974 le Worldwatch Institute (http://www.worldwatch.org/),
fondation de recherche dédiée à l’étude
des problématiques environnementales globales. De 1984 à
2001 il a édité annuellement un Etat de la Planète
(State of the Earth) présentant les indicateurs
et les tendances intéressant les ressources mondiales et
l’évolution des populations humaines. S’étant
séparé du Worldwatch en 1999, il a créé
une autre fondation doté d’un objectif voisin, le Earth
Policy Institute (http://www.earth-policy.org/)
composée d’une petite équipe de jeunes
experts passionnés par ce sujet, à la mode américaine.
Avec eux, Lester Brown a rassemblé la documentation du Plan
B. Il promeut ce travail dans les médias, sur Internet et
dans le cadre de multiples conférences et missions auprès
des gouvernements et des instituions internationales.
La démarche du Plan B, laquelle a été aussi
celle ayant inspiré le rapport de Nicholas Stern précédemment
analysé ici, est de montrer qu’il serait possible avec
des moyens réduits d’inverser la tendance à
la paupérisation mondiale qui provoque la détérioration
rapide des ressources de la planète. Les modifications devant
être apportées aux pratiques agricoles, technologiques
et économiques pourraient être limitées, à
condition que l’approche proposée soit systématique
et globale Les 120 premières pages de l’ouvrage résument
les défis à résoudre. Le sujet a été
depuis quelques mois si fréquemment abordé qu’il
ne parait plus très original. Mais la plupart des décideurs
n’ont pas encore tiré de conclusions pratiques des
évènements annoncés: production de pétrole
en baisse alors que les demande chinoise et indienne s’accroissent
rapidement, déclin des ressources en eau, chaos climatique
découlant du réchauffement, érosion des sols
cultivables, épuisement des réserves halieutiques.
Pendant ce temps et jusqu’à 2050, la population mondiale
va continuer à croître inexorablement, jusqu’au
doublement sinon davantage.
La suite du livre est plus originale et c’est elle qui méritera
discussion. Lester Brown y propose un plan d’action global
ne se limitant pas à la résolution de certaines des
difficultés précédemment énumérées.
Il vise à remonter aux causes profondes de la catastrophe
qui se prépare. Il propose des actions visant à s’attaquer
en priorité à celles de ces causes qui découlent
de l’ignorance et de la misère des populations dans
une quarantaine des pays les plus pauvres et les plus peuplés.
Il s’agit de généraliser l’éducation
des enfants, éradiquer l’illettrisme des adultes, fournir
des repas scolaires à tous, assister les femmes enceintes,
généraliser le planning familial et la diffusion des
moyens anticonceptionnels et de lutte contre le sida, organiser
une assistance maladie universelle, etc. Il a chiffré le
coût de ces diverses politiques à 68 milliards de dollars
par an.
Par ailleurs, il propose, des programmes visant à protéger
ou restaurer les écosystèmes : forêts, terres
arables, prairies, nappes phréatiques, ressources marines,
biodiversité. La dépense totale annuelle est estimée
à 93 milliards de dollars.
Il compare le budget global obtenu, soit 161 milliards, à
celui du chiffre d’affaire annuel d’ ExxonMobil (377
milliards ) et au coût des guerres en Irak et Afghanistan
(aujourd’hui estimé à plus de 1.000 milliards).
De telles sommes permettraient de financer 5 ans du Plan B et de
réduire ainsi significativement les tensions belliqueuses.
Les
derniers chapitres du livre ne sont pas les moins intéressants.
Ils envisagent la façon permettant de provoquer, à
l'échelle du monde, ce qu'il appelle une mobilisation de
temps de guerre. On sait que c'est de cet esprit que nous inspirons
nous-mêmes dans l'approche des solutions possibles.
Discussion
Quelles appréciations pouvons nous porter sur un tel programme,
hors une approbation de principe;? On retrouvera les réflexions
suscitées par les recommandations du rapport Stern précité.
En simplifiant beaucoup, nous suggérons les conclusions provisoires
suivantes :
Sur le fond, il n’y a aucune raison de contester le raisonnement
selon lequel, si les grands décideurs acceptaient de consacrer
à l’éducation des populations et à la
restauration des ressources naturelles les sommes qu’ils consacrent
à la guerre ou à des consommations et profits gaspilleurs,
les perspectives d’avenir seraient plus favorables. Ceci évidemment
à partir de données de départ inchangées
(Nous voulons dire par là que si par exemple la détérioration
climatique s’accélérait par effet de feed-back
positif ou emballement, il faudrait revoir tous les calculs). Mais
ce propos n’est pas nouveau. Cela fait des siècles
que de telles constatations ont été faites, sans succès,
par les moralistes et philosophes.
On
peut également admettre les estimations de dépenses
annuelles correspondant aux catégories d’action envisagées.
Discuter de leur détail n’aurait pas d’intérêt.
Cependant, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit
de chiffres globaux ne prenant pas en compte les coefficients de
répartition par grandes régions du monde.
Concernant les actions proposées, les auteurs du Plan B raisonnent
comme si les bénéficiaires de celles-ci les accepteraient
sans difficulté. Cela n’est pas réaliste. D’une
part, concernant des actions visant à protéger l’environnement,
il est probable que des discussions multiples s’élèveraient
quant aux modalités selon lesquelles les mettre en oeuvre.
Ces actions léseraient inévitablement de multiples
intérêts avec lesquels il faudra négocier. Comment
par exemple restaurer les ressources marines ? En instituant des
sanctuaires? En interdisant tel type de pèche ou d’activité
? En ensemençant les mers de molécules nutritives
?
Mais,
d’autre part et surtout, il est à craindre que les
objectifs dits sociaux soient repoussés pour de nombreuses
raisons par les communautés supposées en bénéficier.
Ainsi certaines politiques sont inspirées d’une conception
laïque, féministe et égalitaire de la société
que nous approuvons pour notre part, mais qui sera rejetée
par les pouvoirs qui dominent les sociétés traditionnelles
et qui tirent leur force de l’ignorance et de la soumission
des populations. Ces pouvoirs peuvent être issus des sociétés
dites développées elles-mêmes, comme on le constate
dans le domaine de la lutte pour le contrôle des naissances
et contre les maladies vénériennes, refusée
par toutes les religions, y compris celles des pays riches, avec
des arguments et des motifs différents. Il en est de même
de la question sensible de l’éducation des filles,
dont le pouvoir mâle dominant dans la grande majorité
des sociétés ne voudra pas se dessaisir.
C’est enfin sur la question de la gouvernance collective capable
de mettre en œuvre un tel plan qu’il faut s’interroger.
Les auteurs du Plan raisonnent comme s’il existait ou pouvait
exister une autorité universelle, omnipotente, capable d’imposer
à tous des reconversions radicales. On retrouve là
le rêve depuis longtemps abandonné d’un super-gouvernement
mondial qui jouerait le rôle d’un père bienveillant
capable de prendre en main le destin de ses milliards d’enfants
égarés. Les difficultés du multilatéralisme
ayant légitimé la création de la Société
des Nations et de l’ONU, ainsi que des agences dépendant
de cette dernière (FAO, WHO, Unesco), ont appris la modestie.
Certes, le développement de la crise environnementale a vu
émerger des conseils d’experts tels que le GIEC et
divers organismes publics ou non-gouvernementaux susceptibles de
jouer un rôle dans la prise de conscience. Mais on ne voit
nulle part s’esquisser les pouvoirs supra-nationaux qui seraient
nécessaires pour faire arrêter les guerres et les gaspillages,
puis redéployer les crédits ainsi économisés
vers les différents postes de dépense identifiés
par le Plan B. Même au niveau de l’Union européenne,
aucun accord n’a pu encore se faire pour créer une
Agence de l’environnement qui co-piloterait avec les gouvernements
et les acteurs économiques les mesures de lutte contre le
changement climatique.
Lorsque
l’on jette un regard global sur l’évolution du
monde, incluant la Planète entière avec ses différents
systèmes physiques, biologiques et sociologiques (que représente
bien le mythe de Gaïa créé par Lovelock), s’impose
l’image de mécanismes obéissant à des
déterminismes complexes et véritablement « in-humains
». Les humains, fussent-ils armés des outils fournis
par les sciences les plus modernes, sont incapables de les identifier
en détail, de prévoir leur évolution et, a
fortiori, d’agir sur eux de façon volontaire. Les études
scientifiques et les résolutions politiques les plus pertinentes
apparaissent comme de simples émergences au sein de nombreuses
autres fluctuations dont l’homme n’a pas conscience.
Elles entraînent certes des conséquences, mais celles-ci
sont locales et temporaires, incapables d’influer sensiblement
sur les cycles globaux.
Pour les scientifiques que nous voulons tous être, ceci est
un appel à la modestie mais ne devrait pas être un
argument pour ne rien faire, c’est-à-dire céder
aux intérêts qui prétendent continuer à
détruire les écosystèmes as usual.
Il est incontestable que la formalisation aussi rigoureuse que possible
des problèmes identifiés et des solutions envisagées
aura un effet moteur positif. Elle augmente le niveau de compétence
du super-cerveau dont la mythique Gaïa dispose aujourd’hui,
notamment grâce aux instruments d’observation et aux
moyens de communication modernes. Les auteurs du Plan B estiment
sans doute ainsi que leur démarche se situe en amont des
processus effectifs de prise de décision. C’est l’état
d’esprit qui animait Al Gore quand il a réalisé
le film "Une vérité qui dérange".
On le retrouve à l’inspiration des travaux ayant abouti
au rapport Stern.
Pour
Nicholas Stern et pour Lester Brown, qui sont des libéraux
et ne se résoudront à l’interventionnisme public
qu’à défaut de solutions s’inspirant de
l’initiative privée, il est important de chiffrer les
dégâts que provoquera l’inaction politique et
de mettre en face les sommes nécessaires aux politiques d’intervention.
La disproportion entre l’importance des uns et la relative
modicité des autres devrait convaincre les décideurs
économiques et gouvernementaux de bonne foi, par intérêt
et non par idéologie environnementaliste, à se rallier
aux mesures proposées.
Par
décideurs de bonne foi, nous désignons ceux qui veulent,
sans sacrifier leurs intérêts particuliers, assurer
la viabilité du système global. On en exclura les
organisations et individus paranoïaques qui encouragent le
désordre pour détruire un monde terrestre et des systèmes
sociaux auxquels ils ne croient pas ou dans lesquels ils ne peuvent
trouver leur place.
C’est pourquoi nous continuerons pour notre part à
soutenir les efforts de prise de conscience en vue desquels militent
des hommes comme Lester Brown.