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Nous
publierons périodiquement sous cette rubrique, quelques articles
économiques ou de politique économique. Après
tout, ces disciplines devraient aussi être considérées
comme des sciences. Automates-Intelligents
Le
cœur de développement économique et technologique
du monde va-t-il migrer vers l’Arabie saoudite et les Emirats
? La question doit être posée. On sait en effet que
l’Arabie saoudite a depuis longtemps compris qu’elle
devait utiliser les revenus de ses exportations de pétrole
pour se donner des bases industrielles et technologiques capables
de prendre le relais du développement quand le pétrole
s’épuisera. Les Emirats du golfe Persique font de même.
Pour
le moment, ces projets n’éveillent pas d’inquiétude
particulière chez les puissances géopolitiques visant
à la maîtrise du monde de demain. Les Etats-Unis comptent
sur la solidité de leur tissu industriel et scientifique
pour ne pas se trouver déclassés par les futurs centres
de compétences que les Etats arabes édifient à
grande vitesse. Au contraire, ils espèrent bénéficier
les premiers, grâce à la délocalisation de leurs
laboratoires et entreprises, du boom de la région. La Chine
et secondairement l’Inde, elles aussi très actives
sur place, en tirent de nombreux avantages, notamment en termes
d’acquisition de marchés où exporter leurs biens
de consommation et leur main-d’œuvre. Elles ne s’inquiètent
pas, vu la puissance des économies-monde qu’elles représentent
à elles deux, de la concurrence d’Etats arabes qui
restent petits par rapport à elles. Quant à l’Europe,
qui n’a toujours pas de perspectives stratégiques à
long terme en quelques domaines que ce soit, elle se borne à
regarder avec curiosité la croissance des futurs mégapoles
de la mer Rouge et du Golfe persique, en espérant en profiter
très marginalement. C’est ainsi que la France s’est
mobilisée pour des projets qu’il faut bien qualifier
de dérisoires au regard des enjeux en cause, comme l’ouverture
du Louvre d’Abou Dhabi ou l’implantation d’un
quartier imité du vieux Lyon à Dubaï.
On peut penser cependant que cette insouciance partagée trahit
une véritable inconséquence, celle par laquelle les
vieux empires précipitent leur fin par aveuglement. Il faut
bien voir que l’addiction au pétrole des pays occidentaux,
comme d'ailleurs celle de leurs concurrents asiatiques, aboutit
à donner aux Etats producteurs, quasiment gratuitement en
termes de contrepartie de leur part, les briques avec lesquelles
ils construisent actuellement leur future domination du monde. Jusqu’à
présent, les Etats industriels n’avaient construit
leur puissance que dans la sueur et le sang, en comprimant férocement
la consommation de leurs populations. Le même processus se
poursuit à bien plus grande échelle en Chine et en
Inde. Chaque euro investi se paye par des souffrances énormes
au sein de la population. Les Pays arabes n’ont au contraire,
si l’on peut dire, qu’à se baisser non pas seulement
pour s’enrichir, mais pour se donner les usines monstrueuses
et les laboratoires énormes grâce auxquels ils pourront
jouer dans la cour non seulement des grands mais des super-grands.
Il leur suffit de vendre leur pétrole et d’acheter
la compétence mondiale avec les sommes ainsi accumulées.
Les
pays capitalistes occidentaux commencent à s’inquiéter
de voir les fonds d’Etat riches de milliards de pétro-dollars
menacer de racheter toutes leurs entreprises cotées en bourse.
Mais ils devraient s’inquiéter bien davantage de voir
que dans un futur de quelques années, cet argent ne se limitera
pas à des achats et des délocalisations D’ores
et déjà, l’appât du gain facile attire
un nombre croissant d’entreprises et d’hommes venant
d’Amérique et d’Europe. Des sites industriels
et commerciaux, des équipements urbains se créent.
Ils jouent un puissant rôle d’attraction pour d’autres
à venir. Tout ceci une fois implanté ne disparaîtra
pas avec la diminution des réserves de pétrole. Ces
installations prendront tout naturellement le relais d’un
certain nombre de sites américains et bien plus encore des
sites européens vieillis, sous-équipés et progressivement
abandonnés par la jeunesse productive. Ajoutons que les Etats
arabes ne séparant pas l’expansion économique
de celle de leur religion, ils se feront plus que jamais les propagandistes
de leurs croyances dans le reste du monde, dollars à l’appui,
ce qui leur ouvrira d’innombrables portes et marchés
dans le monde musulman.
Manque
de réaction des Européens
C’est pourquoi on peut s’étonner de
voir le manque de réaction des Européens, pour ne
mentionner qu’eux, à l’énoncé des
projets de l’Arabie Saoudite, pour ne mentionner qu’elle.
Citons quelques éléments. Un plan de 500 milliards
de dollars d’investissement vient d’être arrêté
pour les 20 prochaines années. Il créera de nombreuses
nouvelles villes et usines, avec des millions d’emploi. Les
usines ne seront pas seulement pétro-chimiques. Sur une base
pétrochimique, tel le projet Petro Rabigh, joint venture
entre le pétrolier public Saudi Aramco et l’entreprise
japonaise Sumitomo Chemicals, ces complexes produiront toutes la
gamme des produits industriels et de grande consommation vendus
dans le monde.
Or
les revenus du pétrole ne cessent d’augmenter. Selon
l’Institut de Finance Internationale basé à
Washington, ils ont atteint 1,5 trillions de dollars de 2002 à
2006. L’essentiel n’a pas servi à constituer
les fonds d’Etat que l’on commence, fort justement,
de redouter en Occident. Ila été réinvestis
sur place, et pas seulement dans des équipements touristiques
ou des tours géantes. Ils servent à financer des équipements
de télécommunication, des routes, des ports et aéroports,
ainsi que – le plus important pour l’avenir –des
universités qui bien que se voulant islamiques ne négligeront
aucune discipline technologique importante. Nous avions indiqué
précédemment que l’achat par les Emirats de
gros porteurs Airbus, dont l’Europe, à juste titre,
s’est félicitée, permettra en fait de faire
fonctionner, avec la bénédiction des Européens,
un immense « hub » entre l’Asie et l’Amérique,
destiné à se substituer progressivement à Londres,
Francfort et Paris, au profit des activités de transport
mais aussi des implantations commerciales et industrielles associées.
Le
Royaume Saoudien, actuellement peuplé de 24 millions d’habitants
dont 7 millions d’étrangers, attend compte tenu de
son taux élevé de natalité 40 millions de citoyens
vers 2025. Pour occuper tout ce monde, l’objectif est de faire
pour cette date du Royaume une puissance industrielle majeure. A
coup de milliards de dollars, le plan patronné par le Roi
Abdullah vise à construire 6 nouvelles villes sur le territoire
du pays, dont la King Abdullah Economic City à l’ouest,
la Knowledge Economic City près de Médine
et la Prince Abdulaziz bin Mousaed Economic City au nord.
Ces villes devraient vers 2020 ajouter 150 milliards par an au produit
national, créer 1 million d’emplois qualifiés
et loger 5 millions de personnes.
Certes,
ces projets susciteront beaucoup de difficultés, inflation
rampante, manque de main-d’œuvre, risques pour un environnement
déjà fragile. Ils pourront aussi provoquer des réactions
religieuses fondamentalistes. Mais avec beaucoup de dollars, ces
problèmes peuvent se résoudre. Que devrait dans ces
conditions faire l’Amérique ? Plus particulièrement,
que devrait faire l’Europe, dont les perspectives économiques
dans la région sont bien moindres ? La réponse de
bon sens serait de cesser de consommer autant de pétrole,
autrement dit de diminuer les cadeaux faits à des Etats qui,
comme aurait dit Lénine, tissent la corde pour nous pendre.
Avec les sommes économisées, les Etats européens
devraient investir dans les énergies de remplacement (sans
oublier le nucléaire) et les industries où ils ont
conservé quelquesmaîtrise. Mais diminuer la consommation
de pétrole signifierait s’engager dans des processus
de décroissance rationnelle portant sur certaines consommations
et relancer des politiques industrielles et de recherche impossibles
en dehors d’un protectionnisme sélectif lui-même
décidé au niveau Européen.
Nous
en sommes loin – pour le moment. Dans quelques années,
nécessité faisant loi, les points de vue changeront
sans doute. Mais ne sera-t-il pas trop tard ?