Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Le scénario des deux scénarios.
Vers le post-humain ?
Nous
avions indiqué dans un précédent éditorial
que la Terre était engagée depuis quelques milliers
d’années dans une période d’évolution
intitulée anthropocène, succédant aux miocène,
pliocène, pléistocène et holocène. On
appelle désormais ainsi la période de l’histoire
terrestre qui a débuté avec le développement
à large échelle des humains et les modifications qu’ils
ont progressivement apporté au milieu physique et vivant.
Chacun peut dater le début de l’anthropocène
ainsi entendue en fonction de ses préoccupations. On peut
le situer à la disparition des grands mammifères sauvages,
due à une chasse intensive, vers 5.000 ans avant le présent.
Mais c’est indéniablement depuis 2.000 ans, voire seulement
200 ans, que l’évolution des systèmes naturels
résultant de l’activité humaine est devenue
plus rapide et s'est étendue à tous les continents
et les mers. Nul n’est capable de dire ce que produira cette
évolution dans les prochaines années. Elle semble
s’accélérer et l’on peut craindre que
les milieux naturels auxquels nous sommes habitués, voire
les sociétés humaines sous leurs formes actuelles,
en soient gravement affectés.
Le
pire est vraisemblable, mais nul ne pourrait affirmer qu’il
soit certain. Nous pensons que l’évolution de monde
pourrait résulter de deux scénarios opposés,
se déroulant non seulement en parallèle mais en conflit.
Nous appellerons le premier celui du « suicide collectif accepté
» et le second celui de la « transition de phase vers
une autre forme d’humain ». Il est impossible de prévoir
lequel de ces scénarios prédominera. Rien n’empêche
pourtant d’envisager un futur optimum, dans l’hypothèse
où cette autre forme d’humain, certains diront le post-humain,
réussirait à s’implanter. Pour décrire
par anticipation ce que deviendrait la Terre dans cette hypothèse,
nous pourrions la qualifier de « Gaïa intelligente »
.
Le scénario du suicide collectif
accepté
De nombreux indicateurs scientifiques fiables, largement diffusés
par les réseaux d’information, montrent que, depuis
quelques décennies, l’évolution de la Terre,
sous l’influence des humains, des technologies qu’ils
développent et des superorganismes sociaux qui les déterminent,
conduit à des désastres en chaîne. Ceux-ci pourraient
provoquer l’effondrement des civilisations sous leur forme
actuelle. Ces désastres sont dorénavant bien identifiés
: explosion démographique, épuisement des ressources,
destruction de la biodiversité et des écosystèmes,
conflits interhumains généralisés. Le dernier
apport de l’OCDE conduit aux mêmes conclusions, tout
en rapprochant à 2030 au lieu de 2050 l’échéance
du non retour.
On pourrait qualifier cette marche au désastre de suicide
collectif accepté (ou d’une apoptose, le terme désignant
la mort programmé, quasi volontaire, d’une cellule
devenue incapable d’évoluer). En effet, comme indiqué
ci-dessus, les messages d’alertes sont très nombreux
et convergent, mais les humains, à titre individuel ou au
sein des superorganismes qui les réunissent, ne veulent pas
ou plutôt ne peuvent pas en tenir compte.
Les superorganismes sociaux, armés des technologies de plus
en plus efficaces qu’ils développent, sont devenus
des machines très puissantes se disputant la maîtrise
de l’anthropocène. Chacun d’eux vise, très
intelligemment, son intérêt propre, mais ce faisant
aucun d’eux n’est capable de prendre en considération
la survie de la biosphère mise en danger par leurs stratégies
égoïstes. Emportés par la compétition
darwinienne, aucun de ces organismes n’est capable, malgré
les avertissements des scientifiques et des philosophes, de se réformer
pour assurer un développement global bénéficiaire
à l’ensemble. Tout se passe comme si la devise de chacun
était « Plutôt mourir que se contraindre
».
Ces superorganismes sont également bien identifiés,
de même que les processus (macro-processus) grâce auxquels
ils fonctionnent en interne et interagissent collectivement. Il
s’agit des administrations publiques étatiques ou locales,
des entreprises grandes ou petites, des groupements divers d’intérêt.
Mais on doit y mettre aussi les organisations religieuses, les partis
et les groupes de pression. Ils présentent deux faces, une
face ouverte et une face cachée. La face ouverte (overt
en anglais) est révélée par leurs statuts,
leurs politiques de communication et plus généralement
leurs comportements visibles. Leur face cachée (covert)
est de double nature. Elle découle de structures et comportements
maintenus volontairement confidentiels, pour des raisons de compétition
stratégique. Mais elle est aussi fonction de déterminismes
sous-jacents échappant aux représentants de ces organismes
et qui ne peuvent être analysés que par des recherches
scientifiques extérieures. Ainsi les déterminismes
génétiques et culturels qui fondent l’attachement
au territoire, le rejet de l’autre et les pulsions soit altruistes
soit agressives.
Le scénario de la transition
de phase vers une autre forme d’humain
On appelle transition de phase le changement brusque d’état
affectant un corps soumis à des forces internes ou externes
importants. C’est ainsi que de l’eau refroidie se transforme
brutalement en glace. Les molécules d’eau sont les
mêmes, mais leur organisation est radicalement différente.
Nous ferons ici l’hypothèse que le développement
au sein de l’anthropocène de réseaux dits d’intelligence
répartie (ex. Internet et ses extensions), de robots évolutionnaires
et autres technologies de l’intelligence en réseau
pourrait donner à un certain nombre d’humains la capacité
de développer leurs aptitudes à l’esprit critique,
aux rejets des contraintes imposées et à l’inventivité.
Ils pourraient ainsi construire, en s’appuyant à leur
tour sur les technologies émergentes, des nœuds d’auto-contrôle
et d’innovation capables de contrer l’action des superorganismes
suicidaires décrits dans le scénario 1.
Les premières versions de ces nouveaux types d’humains,
que nous pourrions appeler des post-humains (tout en nous méfiant
des clichés déjà attachés à ce
terme par certains théosophes de type New Age), sont déjà
identifiables dans toutes les sociétés technologiques.
Mais leur réseau n’est pas encore assez dense pour
constituer le futur cerveau global auquel ceux qui voudraient faire
appel à la raison aspirent. Si cependant cette évolution
se confirmait, elle pourrait aboutir à la construction, mi-réfléchie
mi-spontanée, d’entités socio-technologiques
susceptibles de changer en profondeur la structure et le mode évolutif
de l’anthropocène.
Pourquoi parler de post-humains. On désigne habituellement
par ce terme des humains « augmentés » de toutes
les prothèses et capacités permises par les nouvelles
technologies de l’artificiel (vie et intelligence artificielle
notamment). Leurs performances physiques et cognitives sont déjà
et seront de plus en plus supérieures – y compris en
termes affectifs et « moraux », à celles des
humains actuels. Elles le seraient d’autant plus que les post-humains
rejetteraient l’image restrictive de l’humain que les
organisations religieuses ou politiques aujourd’hui dominantes
veulent imposer aux hommes pour en faire des esclaves passifs.
Les futures entités post-humaines sont encore mal connues.
Elles sont souvent envisagées avec crainte. La peur qu’elles
inspirent est généralement nourrie par les pouvoirs
et les « humains » traditionnels qui veulent ainsi se
défendre à l’avance de la compétition
d’entités mieux adaptées qu’eux à
un monde en voie d’auto-destruction. Mais ces craintes paraissent
bien moins fondées que celles suscitées par l’évolution
aveugle des humains actuels et de leurs organisations.
Pour en discuter, il faudrait décrire sans a priori, ni optimiste
ni critique, les formes de technologies actuellement envisagées
par certains laboratoires et pouvant intervenir dans la construction
d’un monde post-humain. Il faudrait aussi envisager les grandes
formes d’organisation collective pouvant structurer l’anthropocène
au cas où ces technologies se développeraient librement.
Nous y avons souvent fait allusion dans cette revue. Il s’agit
des « prothèses » produisant un « homme
augmenté », au plan instrumental et cognitif. Il s’agit
des recherches intéressant la vie la vie artificielle, l’intelligence
et la conscience artificielle. Il s’agit aussi des symbioses
et mutations susceptibles de naître entre ces diverses formes
de vie du futur, l’humaine, l’animale et les nouvelles.
On doit aussi réfléchir aux modalités selon
lesquelles ces formes de vie « augmentées » pourraient
interférer avec l’environnement géophysique
de la planète, avec la biodiversité (ou ce qui en
restera), avec les espaces encore mal connus tels que le grand sous-sol,
l’océan profond et l’environnement planétaire
de la Terre.
L’émergence d’une
« Gaïa intelligente »
L’écologie profonde, « deep ecology
», utilise depuis plusieurs décennies le terme de Gaïa
inventée par le scientifique James Lovelock. Il désigne
la Terre, supposée dotée de caractères d’auto-adaptation
qui la rendent capable, comme un organisme vivant dans un milieu
évolutif, de résister aux agressions que lui font
subir les évènements endogènes et exogènes,
intérieurs et extérieurs. On considère qu’il
s’agit d’un mythe dangereusement rassurant. Les capacités
d’adaptation de la Terre ne sont pas telles qu’elle
puisse faire face à toutes ces agressions. Ceci en partie
parce qu’elle n’est pas dotée, contrairement
à un organisme même simple, d’un système
nerveux centralisateur, coordinateur et susceptible d’héberger
des représentations d’elle-même.
On peut espérer par contre que, plus se développeront
des centres nerveux individuels « ouverts », capables
de réflexion critique et d’invention (nous pourrions
reprendre pour les qualifier le terme de « noyaux citoyens
»), plus s’éloigneront les risques de crises
provoquées par les conflits d’intérêts
à court terme incapables de prendre soin du long terme et
de la vie dans sa globalité.
Dans la perspective résultant du second scénario envisagé
ici, on peut espérer que les réseaux post-humains
qui se développeraient dans l’anthropocène en
changeant profondément sa nature, doteraient la Terre (ou
Gaïa pour conserver cette image sympathique) du cerveau global
qui lui manque encore. Il s’agirait d’un cerveau «
émergent », dont nul grand architecte ne définirait
les éléments ni les finalités. Mais du seul
fait de son existence, il apporterait à Gaïa l’équivalent
d’un cortex cérébral associatif analogue à
celui dont l’évolution a doté les cerveaux humains.
Certes, l’irruption des post-humains ne serait pas un long
fleuve tranquille. Des conflits multiples naîtraient, sans
lesquels d’ailleurs aucune évolution darwinienne ne
serait concevable. Mais on peut espérer que la multiplication
d’individus et de groupes dotés de capacités
considérablement augmentées permettrait aux futurs
humains et à leurs sociétés d’introduire
plus d’intelligence collective et de sens moral global dans
leurs comportements. Les cerveaux des hommes d’aujourd’hui,
qui sont encombrés de prescriptions mythologiques et commerciales
destinées à en faire des objets soumis, pourraient
devenir les nouveaux territoires où se développeraient
des modèles du monde profondément créatifs
voire révolutionnaires. Autrement dit, ils deviendraient,
pour reprendre le terme technique, des agents proactifs de la nouvelle
évolution. Dans la terminologie de l’intelligence artificielle,
l’ « agentification », comme on le sait, s’oppose
à la « réification ».
Décrire certaines de ces perspectives ne permettra pas de
faire surgir de nouveaux comportements capables à eux seuls
de sauver la planète. L’on pourrait par contre organiser
à leur sujet (fortement controversé aujourd’hui),
notamment grâce à la démocratie en réseau,
de véritables conférences de consensus permettant
d’orienter d’une façon collectivement réfléchie
l’évolution aussi bien des sciences que des philosophies
et des morales. Rien ne garantit que ces consensus seraient ni toujours
rationnels ni les plus opportuns possible. Du moins ils ne seraient
pas imposés aux esprits par des églises ou des sociétés
commerciales n’ayant qu’un but, assujettir la nature
à leurs intérêts immédiats.
Inutile d’ajouter que ces nouvelles perspectives pourraient,
mieux que le recyclage à l’infini des vieux thèmes,
inspirer les partis politiques européens en mal de refondation,
notamment à gauche.