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La conscience artificielle replacée dans
la perspective de l’hyperscience
Le
projet de conscience artificielle développé par Alain
Cardon [voir
présentation] se heurte manifestement à
un préjugé métaphysique profondément
ancré chez ceux qui découvrent toute sa portée.
Ce préjugé repose sur une conviction en forme de postulat,
qui n’a rien de rationnelle, mais qui tend à perdurer:
dans le cadre d’une conscience artificielle, on ne peut pas
sans danger laisser des agents robotiques élaborer des "pensées"
dont l’homme ne contrôlerait pas le mode de production
et par conséquent les contenus. Il serait certes toujours
possible de bloquer leur diffusion dans la société
mais le seul fait que ces pensées puissent être produites
et «contaminer» certains esprits représenterait
un risque insupportable.
Il
est vrai que l’objet même de la réalisation d’une
conscience artificielle est révolutionnaire. Il consiste
en effet à produire un mécanisme de création
de pensées et plus généralement d’hypothèses
sur le monde capables d’échapper aux contraintes du
fonctionnement de la pensée humaine traditionnelle. Celle-ci,
façonnée par des cultures anciennes ayant généré
un lourd héritage d’interdits, restreint systématiquement
la capacité de formuler des hypothèses originales,
qu’elles soient ou non scientifiques. L’univers local,
celui dans lequel nous vivons, perd ainsi la possibilité
de faire apparaître des mutations à partir desquelles
de nouvelles formes évolutives pourraient être sélectionnées.
En
formulant des hypothèses véritablement originales,
les humains doivent-ils précipiter l’évolution
du monde dans des directions nécessairement imprévisibles?
Des systèmes de génération de pensées
artificielles peuvent-ils les y aider ? A ces questions fondamentales,
nous verrons que la pensés dominante contemporaine, que ce
soit celle des religions ou celle de la science traditionnelle,
répond par la négative. Seule l'hyperscience, telle
que nous la définissons ici, pourrait répondre au
besoin.
La
conscience artificielle s’inscrit dans le développement
de ce que nous avons nommé par ailleurs l’hyperscience,
seule susceptible selon nous de représenter pour le monde
du XXIe siècle l’équivalent de ce que fut au
XVIIIe siècle occidental la Révolution des Lumières.
Pour le montrer, il faut opposer les postulats de la science traditionnelle
à ceux de l’hyperscience.
La science traditionnelle
Certains
postulats, prenant la forme de dogmes, freinent depuis des siècles
l’évolution de la représentation que l’humanité
se fait du monde et de la connaissance. On les retrouve sous des
formes peu différentes, aussi bien dans les religions que
dans la science traditionnelle. En voici quelques uns(1)
:
Il existe un corps de valeurs distinguant les hommes du reste de
la nature et qu’il ne faut absolument pas transgresser, sous
peine de retomber dans la matérialité la plus basse.
Ces valeurs sont proposées par les religions, dans la perspective
d’un au-delà de la vie terrestre. Pour les athées,
elles s’incarnent dans la philosophie dite de l’ «humanisme».
Les valeurs de l’ «humanisme» n’intéressent
que la seule vie terrestre, mais elles sont produites par un processus
politique qui est censé leur donner un caractère aussi
fondamental et intouchable que les valeurs religieuses. Beaucoup
d’hommes modernes, qui ne se reconnaissent plus dans les religions,
retrouvent l’essentiel des prescriptions de celles-ci dans
l’humanisme, objet d’une sacralisation de même
nature(2). Ils refusent de remarquer que
ces croyances et prescriptions ont été élaborés
au cours d’une évolution bien précise, sous
la pression d’intérêts bien définis, n’ayant
rien d’immanent, et qu’elles devraient aujourd’hui
faire l’objet de révisions.
Dans ces conditions, la science doit imposer à l’évolution
de la société humaine, dont même les religions
ne peuvent nier les manifestations, des cadres qu’elle ne
devra pas transgresser. Elle trouvera ces cadres dans le corps de
valeurs fondant les croyances religieuses, pour les uns, les valeurs
de l’humanisme, pour les autres.
La société humaine est capable d’orienter son
évolution et par conséquent celle de la science. Elle
n’est pas déterminée par des lois dont la maîtrise
lui échapperait. Elle dispose à cette fin d’une
propriété unique, qui est la capacité de s’auto-déterminer
grâce à l’exercice de la conscience volontaire.
En cela la société humaine diffère radicalement
du reste du monde, physique ou biologique. La conscience volontaire
prend naissance dans les cerveaux humains. Elle acquiert une portée
collective par l’intermédiaire des institutions politiques
elles-mêmes éclairées par les découvertes
scientifiques.
La science et les technologies, dans la mesure où elles semblent
augmenter les pouvoirs de l’homme sur la nature, doivent rester
contraintes dans leur créativité par les limites que
leur fixera la conscience volontaire de l’homme, éclairée
si nécessaire par l’esprit divin.
L’hyperscience
L’hyperscience,
dans la définition provisoire que nous proposons ici, comporterait
les traits suivants, qui la distingueraient de la science traditionnelle
:
Elle
multiplierait les hypothèses, sans se laisser embarrasser
par des considérations de convenance. Ainsi serait remis
à l'ordre du jour le concept d'anarchisme méthodologique
lancé par le regretté et aujourd'hui oublié
Paul Feyerabend(3).
Elle multiplierait parallèlement la mise en service d'équipements
lourds ou légers destinés non seulement à tester
les hypothèses déjà formulées mais à
faire naître ce que Michel Cassé appelle des nuages
d'incompréhension, indispensables à l'avancement de
la recherche. Elle laisserait ces équipements se diversifier
librement en fonction des lois évolutives propres aux filières
technologiques.
Elle serait radicalement transdisciplinaire. Non seulement elle
naviguerait hardiment d'une spécialisation à l'autre
au sein d'une discipline donnée, mais aussi d'une discipline
à l'autre, et ceci de préférence quand tout
paraît les séparer. Pour l'aider, il faudrait multiplier
les outils et les réseaux permettant le rapprochement des
connaissances et des hypothèses.
Elle n'hésiterait pas, en fonction du développement
des systèmes évolués d'intelligence artificielle
et de simulation du vivant, à faire appel à leurs
agents intelligents pour relancer l'esprit inventif des scientifiques
humains et aussi pour collecter les fruits d'un raisonnement non-humain
qui pourrait agir en interaction avec l'intelligence humaine. Nous
retrouvons là le projet de conscience artificielle d’Alain
Cardon.
Elle renoncerait au préjugé selon lequel la science
doit unifier et rendre cohérents tous les paysages auxquels
elle s'adresse. Le même individu pourrait se donner du monde
des représentations différentes, selon qu'il décrirait
les horizons de la physique théorique, de la vie, des neurosciences,
des systèmes dits artificiels ou, plus immédiatement,
de l'art, de la philosophie et de la morale. Le préjugé
selon lequel le monde est un et doit être décrit d'une
façon unique est sans doute un héritage du cerveau
de nos ancêtres animaux, pour qui construire cette unité
était indispensable à la survie dans la jungle. Elle
a été reprise par les religions monothéistes,
dont les prêtres se sont évidemment réservés
la représentation du Dieu censé incarner cette unité.
Elle se débarrasserait du préjugé du «réalisme».
Le réalisme, qui inspire encore la plupart des sciences et
plus généralement des discours sur le monde, repose
sur l’hypothèse qu’il existe un réel en
soi, existant en dehors des hommes, dont les scientifiques, grâce
à la science expérimentale déductive, pourraient
donner des descriptions de plus en plus approchées. En fait,
le contenu des descriptions réalistes du monde proposées
par le discours scientifique traditionnel reflète surtout
les « théories » élaborées par
les scientifiques dominants, souvent au mépris des expériences
nouvelles, dont la remise en cause ébranlerait leur pouvoir
et celui des intérêts pour qui ils travaillent. L'hyperscience,
tout au contraire, postule le constructivisme », thèse
selon laquelle la science construit l'objet de son étude,
c'est-à-dire un objet partiel, toujours modifiable, mais
fournissant aux espèces vivantes une niche évolutive
avec laquelle elles sont en interaction dynamique. L’hyperscience
construit d'abord cet objet en le qualifiant comme thème
de recherche puis en vérifiant expérimentalement les
hypothèses qu'elle formule à son sujet. L'expérimentation
a pour objet de maintenir une cohérence entre les hypothèses
précédemment vérifiées et les nouvelles,
sans pour autant s'interdire une remise en question (ou plutôt
une extension) des premières. Elle est nécessairement
et fondamentalement empirique: cela marche ou ne marche pas. Si
elle cherche à regrouper et unifier les causes et leurs expressions
sous forme de lois, c'est sans prétendre rechercher - et
encore moins prétendre avoir trouvé - une cause première
définitive (une loi fondamentale) .
Ainsi l’hyperscience postule que les valeurs proposées
par les religions ou par l’humanisme, quel que soit leur intérêt
éventuel, font partie de ce processus de construction. Il
n’y a pas de raison de les dire immanentes. Elles peuvent
être déconstruites et reconstruites comme toutes les
autres formes de «connaissances».
L’hyperscience fait par ailleurs le constat qu’elle
se déroule de façon globalement inconsciente et globalement
non contrôlable par des processus dits de décision
volontaire. Le scientifique, à l’instar des autres
entités du monde, se borne à constater l’ «émergence»
de nouveaux états du monde produits ou non par son action
et qui ne correspondent pas nécessairement à ce qu’il
avait prévu.
L’hyperscience ne nie pas l’émergence d’états
de conscience, qu’elle qualifiera plutôt d’états
auto-réferrents. Mais ceux-ci peuvent apparaître potentiellement
dans tout système biologique ou technologique, « individuel»
ou «collectif» doté d’une architecture
lui permettant d’observer son fonctionnement et de conférer
aux produits de cette observation des effets rétroactifs
modifiant l’action en cours. Le corps humain doté de
son cerveau, les sociétés humaines composés
d’individus dotés de tels corps et cerveaux, constituent
des exemples d’une architecture de cette nature, mais ils
en sont pas les seuls dans l’univers, au moins en principe.
Ces états de conscience sont par définition limités
dans leur champ et dans leur durée puisque les sociétés
humaines disposent de corps et de cerveaux eux-mêmes limités
et surtout fractionnés. Les déterminismes provoquant
les décisions dites conscientes ou volontaires ne sont pas
tous connus et par conséquent ne peuvent tous être
gouvernés par des décisions conscientes. Autrement
dit, être auto-référent ne veut pas dire être
auto-gouvernable ou auto-pilotable.
Les états de conscience qui émergeront dans le cadre
de l’évolution des sociétés hyperscientifiques
présenteront cependant par rapport à ceux produits
par l’évolution des sociétés scientifiques
ou des sociétés empiriques traditionnelles l’avantage
de parler le même langage conceptuel et instrumental, celui
de l’information calculable. Ceci permettra d’y réintégrer
les productions des consciences artificielles et plus généralement
des automates numériques qui vont se multiplier dans le monde
des réseaux Leur portée et leurs pouvoirs heuristiques
seront donc considérablement accrus. Il en sera probablement
de même de leurs capacités d’auto-référence
et d’auto-pilotage, si celles-ci ne sont pas contraintes a
priori par des limites à ne pas dépasser.
Un
monde posthumain
L’hyperscience est ainsi un des processus émergent
caractérisant l’évolution du monde. Elle ne
peut prétendre éclairer exhaustivement, et moins encore
piloter de façon volontaire, ni ses thèmes ni ses
orientations. Ce qui n’empêche pas que les humains,
dotés, sinon de conscience volontaire, du moins de conscience,
veuillent légitimement réagir à ses productions,
que ce soit pour les freiner ou pour les augmenter. Mais réagir
ne signifie pas pouvoir les commander ni les orienter, sauf à
la marge. Le développement de l’hyperscience semble
commandé par des processus résultant de la compétition
"darwininenne" entre technologies instrumentales, lesquelles
obéissent à des règles évolutives complexes
résultant de l’interaction entre systèmes biologiques
et super-organismes artificiels.
L’hyperscience
fait émerger de nombreux «mondes» qui s’insèrent
de façon à la fois originale et imprévisible
dans les sociétés humaines : mondes des nanotechnologies,
des biotechnologies et de la vie artificielle, des infotechnologies
(parmi lesquelles les systèmes d’intelligence artificielle
évolutionnaire dits aussi systèmes cognitifs, comparables
à celui proposé par Alain Cardon). Les humains, au
nom de la religion ou de l’humanisme, croient pouvoir les
arrêter ou les contraindre dans des limites étroites,
mais c’est une illusion. Tout au plus peuvent-ils s’associer
en réseaux coopératifs avec eux pour bénéficier
des «augmentations» que les technologies proliférantes
apportent aux capacités biologiques des humains.
On
a tendance à dire que l’hyperscience ainsi conçue
fait ou fera apparaître des sociétés et des
individus transhumains ou posthumains. C’est une possibilité,
mais elle n’est pas la seule. Compte tenu du caractère
imprévisible du développement des systèmes
technologiques, on verra peut-être aussi apparaître
des sociétés ou des entités individuelles véritablement
a-humaines (si l’on préfère ce terme à
celui d’in-humaines qui fait peur).
L’avantage
évolutionnaire des sociétés post-humaines et
a fortiori des sociétés a-humaines envisagées
ici sera que se développant en réseaux capables de
traiter de l’information sans les contraintes de support,
de temps et d’espace s’imposant aux systèmes
biologiques, elles pourront sortir des limites de l’environnement
terrestre et « construire » des univers cosmologiques
que les humains, même s’appuyant sur leurs connaissances
scientifiques, sont incapables pour le moment d’imaginer et
à plus forte raison de réaliser(4)
.
Notes (1) Ces postulats se sont imprimés
dans les psychismes et avant cela dans les cerveaux des hominiens
parce qu’ils ont permis la survie des sociétés
primitives dans un monde qu’elles commençaient seulement
à interpréter par la rationalité empirique.
Malheureusement, comme beaucoup d’acquis évolutifs,
ils survivent encore en produisant plus de nuisances que de services.
(2) On ne décrira pas ici les différentes
formes que prend aujourd’hui la sacralisation – souvent
d’ailleurs toute verbale - de l’humanisme.
(3) Paul Feyerabend, Contre la méthode,
esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance (1975).
(4) Pour d’autres considérations,
voir "Bienvenue
au royaume de l’hyperscience"