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Nous
publierons dorénavant sur ce site des « Nouvelles de
la décroissance ». Nous y évoquerons des thèmes
ou donnerons la parole à des militants qui illustrent la
pertinence de ce concept, souvent encore trop mal compris et donc
ridiculisé. Nous essaierons de nous placer, évidemment,
dans une approche aussi scientifique que possible de la question,
dans la suite de nos actuels centres d'intérêt. A.I.
Le
livre de Monique Dannaud « La Teuf, Essai sur le désordre
des générations, Seuil, 01/2008, vient éclairer
une actualité significative : la Commission européenne,
au prétexte de la liberté de circulation des biens
et services, a refusé au gouvernement français, qui
s’est incliné, toutes restrictions à la vente
d’un produit dit récréatif autrichien, qui est
en fait un produit dopant, dangereux quand associé à
l’alcool, le Red Bull. Les jeunes ciblés par la publicité
pour ce produit lui assurent un grand succès commercial
Il nous
paraît intéressant de replacer ces deux débats,
celui sur la « fête » et celui sur les boissons
excitantes, dans une recherche plus générale, que
nous résumerions ainsi :
-
Les excitants divers, alcool, tabac, drogues, produisent des «
effets de récompense » dans l’organisme, bien
connus car très documentés, notamment chez le rat.
A terme, en abuser entraîne des dépendances et des
destructions. Il s’agit sans doute de processus dont les racines
sont à la fois génétiques et culturelles (épigénétiques).
Il existe pourtant chez l’homme – comme chez les animaux
- des mécanismes antagonistes d’auto-limitation sélectionnés
par l’évolution parce qu’indispensables à
la survie des espèces. Ces mécanismes, semble-t-il,
fonctionnent bien chez les animaux mais mal chez l’homme.
Pourquoi ?
-
La question des abus de consommation de produits destructeurs s’insère
directement dans une interrogation plus large qui doit devenir une
priorité pour la survie même de l’humanité
: est-il possible de limiter les comportements qui, sous prétexte
de croissance ou de progrès, mènent l’humanité
à épuiser rapidement les ressources mondiales et finalement
à se détruire elle-même? Autrement dit, est-il
possible d’envisager des politiques dites de « décroissance
», si les motivations génétiques d’une
part, l’organisation sociale favorisant l’hyper-compétition
et les intérêts commerciaux d’autre part, se
conjuguent pour rendre impossibles les restrictions de consommation
qui paraissent nécessaires ?
La
teuf
Revenons
sur la Teuf et les excitants « festifs » en général.
Qu’en dit Monique Dannaud, dans la prière d’insérer
de son ouvrage: « Traditionnellement,
la fête était un temps de compensation et de respiration
dans une vie de travail et d'activités diverses. Pour une
partie croissante de la jeunesse actuelle, elle désigne tout
autre chose : un état durable, un mode de vie où se
joue moins une compensation qu'un oubli du monde. Les noms qui lui
sont associés - la " déjante ", la "
défonce " - traduisent par ailleurs une recherche d'expériences
extrêmes et de mise en danger de soi. Des conduites à
risques qui peuvent avoir des issues dramatiques. Fondé sur
une vaste enquête de terrain, ce texte décrit et interprète
un phénomène émergeant où résident
quelques-uns des symptômes les plus préoccupants du
désordre des générations ».
Sur
France Inter, le 21 juillet 2008, l’auteur s’est faite
plus précise. Elle a incriminé le système éducatif
français. Elle le considère comme excessivement sélectif,
si bien qu’il rejette une grande partie de ceux qui sont passés
par lui. Les rejetés se considèrent comme dépourvus
d’avenir professionnel ou social valorisant et se livrent
donc à des activités compensatoires. D’où
le succès des fêtes de déjante, façon
facile d’oublier les problèmes de la vie quotidienne
et de se projeter dans un imaginaire plus ou moins halluciné.
En
faveur de la Teuf, on peut faire également valoir qu'elle
décomplexe des individus encore corsetés par les interdits
religieux, sexuels, ethniques imposés par les sociétés
traditionnelles, dont ils sont loin d'être libérés.
Mais ne pourrait-on imaginer des pratiques décomplexantes
qui n'imposeraient pas le recours à des stimulants technologico-chimiques
ni à l'obligation de pratiquer des rites sociaux de convivialité
encore réservés aux favorisés?
Une
école trop sélective
Le reproche fait au système éducatif français,
le même étant fait au système japonais dont
l’hyper-sélectivité aboutit aux mêmes
dégâts, relève pensons nous d’une nécessaire
critique de la « croissance », considérée
comme une course sans issue à des objectifs fondamentalement
destructeurs. Dans une société de la décroissance
matérielle, l’école ne se bornerait pas à
sélectionner des individus hautement rentables pour les entreprises
commerciales. Elle viserait plus généralement à
produire des individus capables d’exploiter leurs qualités
dans des activités socialement utiles mais ne visant pas
nécessairement à générer des chiffres
d’affaires commerciaux.
Une
société trop marchande
Mais ce que ne dit peut-être pas suffisamment Monique Dannaud,
c’est que l’école et plus généralement
la société dont elle émane s’est faite
hyper-sélective sous la pression des intérêts
économiques qui veulent pouvoir recruter des « battants
» ou des « gagneurs » afin de l’emporter
sur leurs concurrents dans la compétition libérale
mondialisée. Or c’est cette compétition qui
menace la civilisation en encourageant l’exploitation sans
limites des ressources terrestres. Nous ne prétendons pas
que l’école ne doive pas encourager l’effort
ni l’acquisition de compétences. Mais elle devrait
pouvoir le faire en considérant que chacun, quelles que soient
les spécificités de son profil, pourrait jouer un
rôle utile dans le nécessaire équilibre entre
les sociétés humaines et le milieu. On ne fera croire
à personne que les « teufeurs », convenablement
encouragés, ne pourraient pas faire montre de qualités
de créativité dont la société aurait
besoin mais que, sous la pression des intérêts commerciaux,
ils ne seront pas encourager à développer.
Concrètement,
quels sont les intérêts commerciaux qui encouragent,
derrière la Teuf et autres pratiques dites récréatives,
le gaspillage sinon la destruction des qualités humaines
des individus. Quels sont les intérêts qui font du
profit en encourageant les déterminismes génétiques
et culturels auto-destructeurs de cette nature, comme tous ceux
dont on a montré depuis longtemps le caractère suicidaire
? Dans le cas de la Teuf, comme dans le cas du cyclisme et des Jeux
Olympiques générateurs de dopage et de surexploitation
des corps, ce sont des industriels du spectacle et de la publicité,
travaillant eux-mêmes pour des industriels de la croissance
destructrice, tels Mac Donald ou Coca Cola.
La
complicité des pouvoirs publics
Mais la chaîne des engrenages pervertisseurs se boucle quand
ce sont les pouvoirs publics eux-mêmes qui encouragent au
nom du libéralisme les abus de ces industriels, ceci alors
même que les produits vendus se révèlent dangereux.
L’exemple de Red Bull est tristement exemplaire. Un produit
dénoncé par tous les médecins et sociologues
comme nuisible est autorisé à la vente sans restrictions
par l’Union Européenne. Ceci parce que le fonctionnement
de l’Union a été placé dès le
début sous la dépendance du principe aujourd’hui
de plus en plus insupportable de la liberté du commerce et
de l’industrie. Ce principe, qui dans beaucoup de cas se traduit
par la liberté de tuer, ne peut donc plus être contré,
ni par les institutions européennes elles-mêmes, ni
par les gouvernements nationaux qui comme le ministère de
la Santé français actuel, aurait (trop timidement)
voulu établir des limites.
Si
les institutions se conjuguent avec les intérêts commerciaux
pour promouvoir, de l’alcool au Red Bull, sous prétexte
de libéralisme économique, des produits et des comportements
consommateurs destructeurs, quelles solutions trouveront ceux qui
voudraient échapper à ces déterminismes forts
? L’ascèse personnelle ? Je ne consommerai pas d’alcool
ni de Red Bull ? Bien sûr, de telles résolutions doivent
être encouragées. Mais on sait depuis longtemps qu’elles
manquent encore de portée collective, n’encourageant
donc pas la mise en action de motivations plus « altruistes
».
Nous
pensons qu’aujourd’hui, c’est l’idéologie
désintéressée et valorisante de la décroissance
qui parait la plus apte à encourager l’insertion de
comportements d’auto-limitation dans des politiques éco-stratégiques
plus générales. Il appartiendrait alors aux pouvoirs
publics du monde de traduire ces politiques en régulations
incitatives puis contraignantes. Mais il faudrait pour cela que
nos sociétés se montrent capables pour survivre de
s’imposer des contraintes directement en contradiction avec
les pulsions primaires de la plupart des individus.