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29 juillet 2008
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Nouvelles de la décroissance
Les politiques de décroissance
et les sciences
Le thème
de la décroissance s’impose de plus en plus dans les
débats politiques contemporains. Il recoupe en partie mais
surtout dépasse celui de la protection de la nature autour
duquel se sont construits les mouvements écologistes. Il
ne peut pas laisser indifférents les scientifiques, que ceux-ci
se consacrent à des recherches fondamentales ou qu’ils
participent au développement des applications de la recherche,
souvent dites, avec une volonté de rejet, technosciences.
Notre
revue ne doit pas rester en dehors de ces discussions, bien que
d’innombrables voix, en France et partout ailleurs dans le
monde, y expriment des points de vue plus compétents que
ceux que nous pouvons exprimer ici. Comme cependant ces points de
vue sont souvent contradictoires, il nous semble que nous pouvons,
à titre très provisoire, essayer d’y apporter
un peu d’ordre.
Nous
voudrions distinguer à cette fin les points qui nous paraissent,
sinon incontestables (car rien ne l’est) mais fondés
sur des observations difficilement discutables, et ceux relevant
d’interprétations politiques auxquelles il peut être
légitime d’adhérer, mais qui relèvent
en grande partie de convictions individuelles elles-mêmes
inspirées à celui qui les formule par son statut dans
le monde.
I.
Les points incontestables (ou difficilement contestables)
1.
La consommation des ressources terrestres
croit dorénavant plus vite que la capacité de ces
ressources à se renouveler ou à être renouvelées.
Cela tient à deux facteurs principaux :
- l’augmentation des besoins élémentaires ou
de survie, provenant d’une population mondiale dont la croissance
démographique ne se stabilisera pas avant au moins un demi-siècle
et dont au moins la moitié des effectifs sont aujourd’hui
aux alentours du seuil de survie.
- l’augmentation des exigences de biens et services que l’on
pourrait qualifier de confort, émanant de populations de
plus en plus larges s’inspirant des modèles de consommations
propres aux sociétés s’étant à
ce jour appropriées l’accès aux ressources.
2.
Il en résulte des situations de
raréfaction ou crise, susceptibles de dégénérer
en catastrophes. Elles se conjuguent:
- Crise énergétique, notamment concernant les énergies
fondées sur l’exploitation des combustibles fossiles,
dont la raréfaction ou en tous cas l’augmentation du
coût rendra l’utilisation de moins en moins rentable.
- Crise des ressources alimentaires.
- Crise des ressources en eau et en sol cultivable.
- Crise des matières premières industrielles et des
matières premières rares
- Crise des écosystèmes traditionnels avec perte massive
de la biodiversité. Celle-ci résulte principalement
de la surexploitation des ressources et de l’accumulation
des déchets.
3.
Les ressources disponibles peuvent certainement augmenter, pour
faire face à l’augmentation de la demande. Les sciences
et technologies jouent certainement un rôle essentiel à
cet égard. Mais cette augmentation se heurte à trois
limites :
- des limites dans la chronologie : il faut compter de longs délais
pour que de nouvelles technologies produisent les effets de masse
qui seraient nécessaires. En attendant, la croissance rapide,
sinon exponentielle des besoins, provoquera des conflits entre pauvres
et riches, qui risqueront de rendre inopérants les programmes
de substitution.
- des limites économiques : pour trouver de nouvelles solutions,
il faut investir lourdement, que ce soit dans la formation des hommes
ou dans la mise en place de laboratoires. Ces investissements ne
peuvent être financés que par des épargnes portant
sur les consommations. Ils ne rapporteront pas pendant de longues
années. Ces épargnes seront-elles acceptées
par ceux qui pourraient les supporter ?
- des limites systémiques, tenant aux risques et nuisances
mal étudiées pouvant découler de nouvelles
technologies dont les effets seraient à terme pire que les
maux combattus. Ce point est évoqué par principe,
mais il est évident que c’est à ce sujet que
se déchaînent les campagnes de rejet des «technosciences».
Il conviendra donc de le reprendre dans la seconde partie de ce
document, consacrée à l’exposé des interprétations
politiques. Disons ici qu’il appartient aux scientifiques
et au dialogue social de distinguer entre les risques contrôlables
valant la peine d’être courus et les risques à
refuser parce que les conséquences des technologies proposées
paraissent susceptibles d’entraîner des effets destructeurs
à grande échelle et/ou irréversibles. On donnera
comme exemple de telles technologies celles visant à ensemencer
les océans d’intrants divers pour modifier la capacité
de la mer à nourrir de la vie ou à jouer un rôle
nouveau dans les équilibres thermiques.
4.
La façon la plus immédiate
et sans doute aussi la seule permettant de faire face à la
surexploitation des ressources serait la réduction des consommations
jusqu’à des niveaux assurant le renouvellement ou la
préservation de ces ressources. Dans la mesure
où la « croissance », assimilée aussi
au « progrès », est conçue comme supposant
une augmentation sans fin des consommations matérielles,
il conviendrait donc de la limiter, sinon de la faire décroître.
Mais cette réduction se heurte à de nombreuses limites
:
- Egoïsme des « possédants » (les «
have ») qui ne veulent ni se restreindre ni partager.
- Besoins de survie des démunis (les « have not »)
qui refuseront de plus en plus de se laisser éliminer par
la maladie et la famine.
- Conflits entre « have » et « have not ».
Ces conflits prendront la forme de guerres dites de survivance,
de la part des premiers visant à préserver leurs approvisionnements,
et de guerres de la misère, de la part des seconds. Ces guerres
accroîtront les gaspillages et les destructions.
5.
Les risques sont d’autant plus grands
que les facteurs de risque demeurent mal connus ou volontairement
cachés. Seule la science, associée si besoin
était aux observations des populations traditionnelles, peut
fournir les instruments et méthodes permettant d’observer
et comprendre les évolutions de la Terre et des espèces
vivantes, humanité comprise. Or ces instruments et méthodes
sont encore trop rares. Leur développement se heurte à
deux grands obstacles :
- Au plan technologique, l’instrumentation suppose des programmes
lourds, multipliant les capteurs terrestres, océaniques et
spatiaux. Elle suppose aussi de nombreuses équipes hautement
qualifiées et polyvalentes.
- Au plan économique et plus généralement des
sciences humaines, le besoin est différent mais aussi grand.
Il faut définir les outils permettant d’évaluer
le plus objectivement possible les différentes retombées
des pratiques économiques et sociales : empreinte écologique,
effets sur la croissance ou la décroissance, efficacité
des politiques administratives d’incitation ou de prévention.
Il faut aussi multiplier les réseaux d’informations
et d’alerte.
Toutes ces recherches devraient, pour éclairer les politiques
globales ou locales, mobiliser un nombre considérable de
chercheurs et de crédits. Or elles ne sont pas encore considérées
comme prioritaires, au regard de recherches entraînant des
bénéfices à court terme ou moins politiquement
engagées. Elles doivent en effet être conduites dans
une approche aussi indépendante que possible des influences
politiques, économiques et religieuses visant à dicter
aux scientifiques des réponses conformes aux intérêts
de ceux qui financent la science.
6.
Les risques connus et documentés
ne peuvent être combattus que par des comportements collectifs
et individuels définis spécifiquement à cette
fin, notamment avec l’éclairage des scientifiques.
Au-delà des bonnes volontés des militants, des politiques
publiques locales, nationales et mondiales s’imposent donc.
Ces politiques devraient être conçues de façon
participative, intégrant le plus possible d’intérêts
et de personnes concernés. Mais de telles politiques suscitent
d’innombrables rejets :
- Les rejets nés de l’idéologie libérale,
générée par les entreprises capitalistes soumises
à la loi du profit immédiat, pour qui les initiatives
publiques ne peuvent qu’être inefficaces, au regard
des avantages apportés par la liberté du commerce
et de l’industrie..
- Les rejets nés des abus de pouvoir des gouvernements centralisés,
qui n’ont pas contribué, dans l’histoire à
valoriser le rôle des autorités administratives en
matière de politique économique.
- Les craintes face à un éventuel « pouvoir
scientifique » de type faustien, qui perdrait la conscience
des limites à ne pas dépasser.
II.
Les points faisant l’objet de débats politiques
Appelons
débats politiques ceux où se confrontent les opinions
relatives à la façon dont devrait être organisée
la cité, autrement dit la société, que ce soit
au plan local ou global. Ces débats s’expriment à
travers la discussion de grands types de questions.
1.
Que sont les objectifs à donner
à la «croissance», au «développement»,
au «progrès» ? Même si ces termes
sont des constructions intellectuelles, ils correspondent à
la « tendance à croire en l’avenir» apparemment
inscrite dans l’organisation des cerveaux humains au cours
de l’évolution. Les hommes sont donc portés
à les sous-tendre par des buts et valeurs permettant de les
concrétiser.
En fonction des définitions données aux termes de
croissance, développement, progrès, on précisera
les objectifs et les limites des politiques inverses, dites globalement
de décroissance.
On peut distinguer trois grandes catégories de contenus,
intéressant des populations souvent différentes :
- Le développement de la connaissance scientifique et philosophique.
Pour ceux qui se retrouvent dans les valeurs de la rationalité
scientifique collective, il s’agit d’objectifs sur lesquels
ils ne sauraient compromettre. La décroissance ne serait
pas acceptable en ce domaine.
- Le développement d’ascèses personnelles, intéressant
le corps et/ou l’esprit. On rangera dans cette catégorie
les valeurs de la vie en société, de l’art ou
de la morale. Ces ascèses ne sont pas nécessairement
austères. Elles peuvent s’inscrire dans l’hédonisme
partagé. Là aussi, aucune décroissance ne parait
s’imposer a priori.
- Le développement des consommations matérielles,
alimentaires, de produits industriels ou de services. Chez ceux
qui n’ont rien, ce développement parait légitime.
On devrait néanmoins veiller à ce qu’il ne mette
pas en danger l’équilibre général de
la planète. Il doit par contre être contesté
plus ou moins fortement s’il provient de populations déjà
favorisées, dont les prélèvements sur les ressources
communes inextensibles sont déjà disproportionnés
par rapport à leurs effectifs.
2.
Qui définit les objectifs que devraient
selon les cas poursuivre la croissance ou la décroissance
?
- Idéalement, au regard des principes de la démocratie
occidentale, ce devrait être des gouvernements convenablement
représentatifs, conseillés par des autorités
scientifiques et morales objectives. Ces gouvernements, relayés
par des organisations de la société civile, devraient
viser l’intérêt général, non seulement
de l’humanité dans sa globalité, mais de toute
la biosphère. Ce n’est pas parce que cet idéal
parait encore loin des réalités qu’il faudrait
y renoncer. Il n’est pas impossible que, sous la pression
des nécessités de survie, l’on puisse s’en
rapprocher.
- Les Etats conduisant des politiques de puissance dites aussi de
souveraineté visant à imposer au reste du monde des
contraintes favorables au maintien ou au développement de
leurs pouvoirs et de ceux des collectivités dont ils émanent.
Il peut s’agir aussi bien d’Etats dits démocratiques
à l’occidentale, que de dictatures ou d’organisations
politico-religieuses dictatoriales. Ces organismes agissent principalement
par la force, complétée par la propagande.
- Les entreprises capitalistes libérales à la recherche
du profit à court terme. Celles-ci sont loin de rechercher
en priorité le bien-être des consommateurs. Beaucoup
exploitent toutes les faiblesses de ceux-ci, toutes leurs addictions
fussent-elles mortifères, afin d’en faire des «
clients » dépendants. Elles agissent principalement
par la publicité, directe ou s’exerçant à
travers les industries culturelles modernes. Les entreprises s’abritent
souvent sous l’autorité des Etats précités.
Mais beaucoup sont de plus en plus transnationales.
- A la frontière entre les deux types d’intérêt,
on doit mentionner l’importante catégorie des entreprises
maffieuses ou criminelles, qui détournent à leur profit
environ 30% des flux économiques.
3.
Que peut-on attendre des compétitions
entre tous les organismes énumérés ci-dessus
? Il est indiscutable que chacun d’entre eux poursuit
pour sa part des objectifs inspirés par un minimum de rationalité,
mais cette rationalité est d’abord au service de leurs
intérêts propres et non à celui de la survie
des écosystèmes. Dans une optique darwinienne, l’évolution
du système global dépendra du poids compétitif
que prendront les facteurs d’accroissement des déséquilibres
au regard des facteurs de restauration de nouveaux équilibres.
En simplifiant beaucoup, on verra donc s’imposer des résultats
très différents, selon les poids respectifs de ces
facteurs :
- Une dégradation de plus accélérée,
se traduisant par des catastrophes en chaînes, impulsées
par des sociétés humaines incontrôlables et
relayées par des emballements aux plans géologiques,
climatiques et biologiques.
- Le maintien d’équilibres fragiles entre ressources
et consommations, supposant des politiques extrêmement strictes
de contrôle des dépenses et d’encouragement aux
investissements scientifiques. En aucun cas, ces équilibres
maintenus ne pourront signifier le retour aux principes du «
business as usual » encore considérés comme
des impératifs incontournables. Ils pourront par contre supporter,
voire inciter des développements quasi-illimités dans
la créativité scientifique, artistique, d’expression
personnelle dont le coût écologique devrait être
réduit au regard des immenses bénéfices sociétaux
pouvant en découler.
Cette
dernière perspective, un peu idéalisée certes
ici mais qui paraît envisageable, devrait donner des raisons
d’agir à long terme aux militants de la décroissance.
NB Ci dessous, commentaire reçu
de Guillaume de Lamérie etnotre réponse:
G. de L.:
Une chose me frappe régulièrement
dans les articles que je lis autour des questions de lévolution
de léconomie mondiale, de la raréfaction
des ressources, de la surpopulation, cest labsence
totale de prise en compte du fait que la terre nest
pas un système clos ! Rien que dans le système
solaire, il existe des ressources colossales de matière
première, de surface potentiellement habitable, dont
lexploitation pourrait transformer radicalement la donne
actuelle.
Or il me semble que nous sommes actuellement
dans une phase de transition, avec lémergence
sur le secteur spatial, y compris celui des lanceurs, dacteurs
privés (le dernier en date, spectaculaire, étant
Google) dont la taille financière leur permet denvisager
des projets avec des espoirs de retour sur investissement
positif.
Lespace nétant plus le
pré carré des Etats, celui-ci va progressivement
passer du statut dun espace dédié principalement
aux applications scientifiques, militaires et aux télécommunications
tournées vers la terre à celui dun espace
économique tourné vers lespace dont limportance
ne pourra que croitre au fur et à mesure que lespace
et les ressources terrestres se raréfierons.
Dès lors, la question qui me semble
pertinente à poser est celle de savoir si il est possible
danticiper de façon plus précise cette
évolution :
- Léconomie mondiale sera-t-elle
capable de trouver et de concentrer les ressources nécessaires
pour franchir de façon durable (c'est-à-dire
économiquement rentable) cette redoutable barrière
quest lattraction gravitationnelle terrestre ?
- Quels seront les acteurs privés
ou étatiques susceptibles de compter dans la bataille
qui se profile ?
- Quelles innovations technologiques en cours
de développement ou à venir seraient susceptibles
de modifier la donne de façon importante ?
Je suis en grande partie daccord avec
votre article et limpérative nécessité
de reconsidérer nos modèles économique
en appuyant notre réflexion sur la rationalité
et la démarche scientifique, sous peine de désordre
graves. Mais nenvisager notre avenir quà
lhorizon de notre petite planète me semble à
la fois trop réducteur et psychologiquement néfaste
!
Notre réponse
: Merci de votre commentaire. Nous sommes
d'accord avec vous sur le fond. Mais la question que l'on
doit poser concerne la vitesse relative des deux courbes qui
se croisent, celle de l'augmentation des demandes ne pouvant
être satisfaites à long terme sauf désastres
et celle de l'arrivée de nouvelles ressources, qui
demandent des investissements considérables (investissements
que bien entendu le privé seul ne pourra pas et ne
voudra pas satisfaire). A cette question, même Kurzweil,
l'apôtre de la Singuarité, ne répond pas.
Nous pensons que pour laisser du temps aux nouvelles solutions
pour se mettre en place, il faudrait dès maintenant
réduire les croissances, sélectivement, certes,
mais massivement. On en est encore loin.