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28 juillet 2008
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Dossier
Les coopérations entre la robotique et les
sciences émergentes
Vers le robot augmenté
ou le post-robot
Ce
dossier fait suite à ceux déjà présentés,
dans le précédent numéro et consacrés
à l'IA et à la robotique autonome(1).
Nous avions dans d'autres numéros examiné à
plusieurs reprises les apports des sciences et technologies dites
émergentes et convergentes au développement de ces
deux disciplines. Il s'agit de rapports aussi étroitement
et réciproquement imbriqués que ceux déjà
entretenus entre ces sciences et l'informatique. Les questions philosophiques
et politiques posées par ces rapports déborderont
largement les domaines de l'informatique, de l'IA et de la robotique.
Avec
les progrès de la robotique et des interfaces hommes-machines
en résultant, nombre d'observateurs estiment que nous sommes
entrés dans l'ère de l'homme augmenté (enhanced)
ou du post-humanisme. Nous suggérons qu'il convient de faire
la même hypothèse concernant les robots. Les différentes
"augmentations" dont ils bénéficieront prochainement
du fait des autres sciences, annoncent l'ère du robot augmenté
ou du post-robotique... ceci au regard de la conception traditionnelle
que l'on se fait encore du robot.
1.
Les prothèses corporelles et mentales associant robots et
organismes vivants au sein de "cyborgs"
Comment définir un cyborg ? Est-ce un homme ou un animal
doté de prothèses robotiques ? Est-ce un robot incorporant
des composants biologiques ? Le choix entre ces deux solutions dépendra,
comme en ce qui concerne le pâté d'alouette, de l'importance
des parts prises par l'artificiel et le vivant dans le produit final.
Les cyborgs humains de demain (ou leurs prototypes ludiques ou expérimentaux
d'aujourd'hui) incorporent de nombreux ajouts de type artificiel
sous forme de greffes diverses. Ils font également appel
à de nombreuses drogues ou stimulants complétant les
ressources d'ores et déjà abondantes de la pharmacopée
et de l'industrie. On peut craindre que beaucoup des comportements
en résultant soient jugés asociaux dans les sociétés
policées, et soumis à la répression des autorités
chargées de la prévention des grandes pathologies
et du suicidaire. Mais, dans une approche plus darwinienne de l'évolution
sociale, on peut les considérer comme les manifestations
d'une heuristique inconsciente visant par essais et erreurs à
susciter des mutations éventuellement fondatrices
Tous
les cyborgs ne seront pas agressifs, loin de là. En ce qui
concerne cependant les relations de la robotique avec les comportements,
déviants ou non, des cyborgs, il faudra prendre garde au
fait que ces comportements pourraient influencer des robots autonomes
à la recherche de modèles. Ils provoqueraient chez
eux des réactions imprévues qui se répercuteraient
sur l'ensemble de la société. Mais de tels risques
existent déjà. Un militaire ou un chercheur sous l'empire
de la drogue, plus banalement même un automobiliste sous imprégnation
alcoolique ou hallucinogène, peut se révéler
une redoutable machine à tuer. Le véhicule plus ou
moins robotisé que pilote ce dernier peut difficilement échapper
à son influence.
2. Les réseaux intelligents (cerveau
dit global)
La
littérature mondiale sur ce sujet est immense. Dès
les origines du web, on a voulu y voir l'équivalent d'un
cerveau biologique, disposant de neurones individuels dotés
d'une autonomie locale (pro-activité), reliés par
des canaux interneuronaux plus ou moins denses en fonction de la
fréquence des trafics, et s'organisant autour de centres
serveurs eux-mêmes distribués, sans contrôle
hiérarchique central. La génération de contenus
informationnels circulants sur le réseau dans une compétition
relative a par ailleurs été comparée à
celles des idées crées par des cerveaux individuels
et échangées par les outils de la communication sociale.
On s'est demandé enfin si les virus informatiques, dont l'apparition
et la prolifération éventuelles sur le web ressemblent
beaucoup aux modes d'action des virus biologiques, ne seraient pas
l'indice d'un début d'autonomisation de la part de certains
éléments du web lui-même considéré
comme un cerveau global.
Il est certain que la réflexion sur les réseaux artificiels,
que ce soit ceux du web, des simples communications téléphoniques
et postales ou des échanges de trafic entre centres urbains,
présente beaucoup d'intérêts pour les neurologues.
Ils peuvent ainsi mieux comprendre les échanges entre composants
cellulaires du cerveau. Mais la question qui nous intéresse
ici est un peu différente. Un réseau comme le web
et plus généralement tous lesréseaux électromagnétiques
reliant les humains peuvent-ils donnernaissance à desrobots
numériques qui prendraient de l'autonomie par rapport aux
utilisateurs humains de ces
réseaux, quitte à éventuellement se retourner
contre eux ? Une autre façon de poser la question consiste
à se demander si des robots autonomes connectés au
web, comme beaucoup le seront, pourraient profiter de ces connexions
pour se regrouper, renforcer leurs autonomies et devenir de plus
en plus indépendants des humains, voire hostiles.
Ces
deux questions sont un peu différentes, mais se complètent.
La première consiste à se demander si un réseau
comme le web pourrait s'auto-structurer en entités virtuelles
acquérant des corps, des organes d'entrée sortie
et des cortex associatifs virtuels les transformant en véritables
entités artificielles. De telles entités pourraient
alors se développer et se complexifier dans le cadre
d'une compétition darwinienne ressemblant à celles
que les méméticiens croient déceler entre
mèmes et mèmesplexes dans les actuels systèmes
sociaux(2). Nous pensons qu'en
théorie, rien n'interdit de penser que cette situation
se produise. Nous avons vu, en étudiant l'IA, que de
nombreux programmes auto-générateurs et auto-complexificateurs
existent déjà. Leur population pourrait s'étendre,
si un monde du virtuel et des réseaux en pleine expansion
leur offrait un terrain favorable. Ceux qui s'intéressent
à la détection d'éventuelles formes de
vie et d'intelligence extra-terrestre les rechercheront d'abord
sous de telles formes. Les tenants d'une vie terrestre post-biologique
pensent également que celle-ci pourrait émerger
spontanément sur des réseaux automatisés,
en se superposant à la vie biologique.
L'opacité du monde des réseaux contemporains, dont
la complexité n'est analysable qu'en termes statistiques
globaux, incite certains observateurs à penser que des centres
de décision autonomes, échappant aux humains, sont
déjà en cours d'émerger sur le web. La puissance
des moteurs de recherche, le caractère touffu des réseaux
de serveurs, pourraient favoriser la naissance discrète de
telles entités. Nous pensons pour notre part que rien, pour
le moment, ne semble justifier de telles hypothèses. Ces
entités se révéleraient très vite par
des manifestations explicites suscitant des résultats «aberrants»
dont l'on ne manquerait pas d'analyser les causes, comme on le fait
des multiples «bugs» générés en
permanence par les systèmes actuels. Il faut davantage craindre
les pouvoirs politiques ou économiques s'infiltrant sciemment
et discrètement sur le web pour contrôler les comportements
et pensées de ses usagers. Nous sommes alors là en
terrain plus connu.
La
seconde question, concernant les «augmentations» que
les robots pourraient acquérir en étant branchés
sur le web (voire se branchant spontanément sur le web),
est beaucoup plus actuelle. Nous avons déjà indiqué
qu'un robot autonome de demain, disposant d'une connexion permanente
sur Internet, capable d'interroger les différents moteurs
de recherches, bases d'images et de connaissances y figurant, deviendrait
dans les relations quotidiennes ou professionnelles avec les humains,
un compétiteur redoutable. Le web fera de tels robots ce
que l'on pourrait nommer des post-robots, de même que le web
a fait incontestablement de nous des post-humains, par comparaison
avec les humains des sociétés traditionnelles. Ces
facultés pourraient être exploitées par les
humains. Ils utiliseraient alors les robots et les IA associées
comme de super- machines à inventer, grâce à
leur puissance dans la recherche d'idées et dans la génération
d'hypothèses. Ils s'éviteraient ainsi le mal de collationner
eux-mêmes des informations et de les regrouper en modèles
heuristiques. Si les humains prenaient prétexte de l'assistance
des robots pour s'éviter de penser, ce serait grave. C'est
un reproche que l'on fait déjà aux addicts de la télévision.
Nous croyons cependant que, pour le moment, le risque est faible,
sinon inexistant. Les cerveaux humains sont ainsi faits que, dans
des corps bien portants, ils ne se laissent pas submerger par l'afflux
d'idées neuves. Au contraire, ils les retraitent spontanément
pour en extraire des idées nouvelles enrichies. Rien n'est
pire que l'isolement sensoriel et informationnel pour la santé
du cerveau. Si les robots de demain devenaient capables d'explorer,
non seulement de nouveaux espaces physiques, mais de nouveaux espaces
théoriques, ils apporteraient beaucoup à la cognition
collective.
3. Les univers
virtuels ou de synthèse
Nul
n'ignore l'importance que prend désormais ce que l'on nomme
en simplifiant la réalité virtuelle dans la création
artistique, la recherche scientifique, les pratiques professionnelles
et plus généralement la vie quotidienne. On peut la
définir simplement comme une technique consistant, grâce
à des algorithmes mathématiques et informatiques,
à reproduire sur un écran des univers et des entités
en 3 dimensions semblables ou au contraire très différents
de ce que nous rencontrons dans le monde réel. La plupart
des créatures du monde virtuel prennent l'apparence d'animaux
ou d'êtres humains avec lesquels les humains proprement dits
ont la possibilité d'interagir. On pourrait penser qu'il
n'y a pas lieu ici de les distinguer des robots. Ils posent les
mêmes questions que ces derniers quant aux possibilités
d'introduire dans les sociétés humaines traditionnelles
des agents artificiels dotés d'aptitudes à l'autonomie,
face auxquels les individus et les groupes devront mieux définir
leurs spécificités, s'ils en ont. Leur autnomie dans
notre monde physique quotidien est par contre infiniment moindre,
puisqu'ils ne peuvent pas (encore) se détacher des écrans.
Nous
ne détaillerons pas ici les différentes techniques
permettant de construire un monde virtuel et y interfacer un être
humain en lui donnant l'impression qu'il y perçoit et agit
de manière naturelle : perception en 3 dimensions, immersion
sensori-motrice (systèmes «haptiques»), inter-action
en temps réel, etc. Ces techniques sont des dévelop-pements
de ce qui a été fait à plus petite échelle
dans le multimédia éducatif et ludique ou dans les
simulateurs industriels, destinés notamment à la formation
des pilotes. La conjonction de ces techniques conduit tout naturellement
à la réalité dite "augmentée"
("augmentée" dans la mesure où elle utilise
les techniques du virtuel puisque toute réalité, en
principe, peut-être dite augmentée par celui qui la
perçoit avec un instrument quelconque). On aboutit à
la "télé-présence" ou "sortie
du corps", qui n'ont pas là de dimension mystique, mais
signifient simplement que l'expérimentateur est complètement
détaché par le système des pesanteurs de sa
cognition habituelle.
Un
auteur comme Denis Berthier (Méditations
sur le réel et le virtuel, Collection Impact des nouvelles
technologies, L'Harmattan 2004) s'est attaché
à étudier ce qu'il appelle le "clonage de
l'univers semiotico-cognitif'" réalisé par l'IA
appliquée à la création virtuelle. Il ne faut
plus désormais distinguer les modèles mobilisant les
perceptions sensorielles de ceux s'adressant, via les agents de
l'IA, aux contenus de connaissance, c'est-à-dire à
«l'univers des signes, des savoirs et de la raison".
Cette IA aboutit à une augmentation sémiotico-cognitive
du réel, qui duplique ou complète l'augmentation sensorielle
permise par le virtuel. Ainsi par exemple le robot peut-il être
considéré comme l'habillage perceptible par les sens
d'un agent virtuel opérant dans notre monde, c'est-à-dire
être considéré comme une augmentation sémiotico-cognitive
du réel aisément perceptible du fait de son aspect
humanoïde.
La
réalité virtuelle, qui elle aussi est dite «augmentée»,
pose à grande échelle la question de la prolongation
des capacités sensorielles des organismes biologiques par
divers moyens artificiels. On sait que le cerveau, s'il ne dispose
pas de repères extra-sensoriels, peut se montrer incapable
de distinguer entre un monde réel et un monde virtuel. Il
n'y a là rien d'étonnant, si les messages en provenant
sont identiques ou quasi identiques. Faut-il alors s'en inquiéter
ou s'en réjouir. Le risque vient de ce que, aussi parfaite
que soit l'imitation du réel par le virtuel, cette imitation
ne peut à elle seule embrasser les infinis aspects de l'univers
réel. Elle concentre l'attention sur une toute petite lucarne
en la détournant des risques et opportunités du monde
réel. Le cerveau infecté par le virtuel vit alors
dans une étroite bulle au sein de laquelle il finira par
dépérir.
Les
films en réalité virtuelle, comprenant ou non des
acteurs réels, donnent une bonne idée de la philosophie
qui sous-tend la cosmogonie des mondes virtuels dans la production
cinématographique et les jeux vidéo : notamment la
difficulté à distinguer le virtuel du réel,
la dimension mythique voire mystique de l'histoire, la récursivité
de la virtualité c'est-à-dire le fait qu'un monde
virtuel donne accès à un autre. Ils permettent d'étudier
aussi les répercussions de la fréquentation des mondes
virtuels sur les personnalités des personnages. Celle-ci
se traduit par la difficulté à sortir du monde dans
lequel ils sont immergés, la compulsion à faire certaines
actions, pouvant aller jusqu'à un "verrouillage"
dans le virtuel, selon le mot de Denis Berthier qui est un peu à
l'image du verrouillage que subit le spectateur. D'une façon
générale, on retrouve l'idée qu'il est difficile,
sinon impossible de faire la preuve de ce qu'un phénomène
est réel face à son double virtuel. Certains physiciens
ont émis l'hypothèse que nous ne serions nous-mêmes,
dans notre monde supposé réel, que des acteurs virtuels
verrouillés dans un univers créé par des intelligences
émanant d'un super-univers extérieur à nous.
Ces
films ou jeux vidéo, malgré leur apparente diversité
foisonnante, posent la question, importante de l'aptitude qu'ont
ou non les auteurs à imaginer des mondes virtuels véritablement
innovants. Nous avons un peu l'impression qu'ils se répètent
tous en exploitant un effet de mode. Au début, le caractère
original de ces films leur a permis de créer leur public,
en faisant sensation. Mais se renouvellent-ils aujourd'hui ? On
retrouve dans ces films le même défaut qui a frappé
les films et série de science-fiction présentant des
robots, chaque nouvelle œuvre semblant un remake de StartTrek.
De plus, l'originalité n'est-elle pas finalement plus dans
la forme que dans le fond. Les thèmes sont transposés
du vieux fond, mélange de mystique, de préjugés
et de manque d'ouverture aux autres sociétés, qui
se retrouve depuis une cinquantaine d'années dans toutes
les formes d'expression de la société américaine,
roman et cinéma notamment. La question nous semble plus importante
qu'il ne paraît. Pourrait-on inventer, ou plutôt voir
apparaître un virtuel qui remette radicalement en cause les
croyances et certitudes intellectuelles établies ? Sans doute
pas, si dans ce domaine comme dans tous les autres de la création,
on veut rester fidèle à des convenances qui sont,
pense-t-on, le prix à payer pour réaliser un chiffre
d'affaires suffisant.
Cette
contrainte peut expliquer, en partie, la difficulté à
faire, au moins dans ces films, la différence entre le réel
et le virtuel. ‘est qu'il s'agit un peu du même monde.
Si l'on était capable de laisser des agents autonomes (comme
le seraient par exemple des extraterrestres, ou des animaux), nous
proposer des versions virtuelles de leur monde à eux, peut-être
pourrions nous identifier des logiques radicalement différentes
à l'œuvre. Techniquement, c'est aujourd'hui impossible.
Cependant, si on considère que la sphère du virtuel
s'étend ou à vocation à s'étendre bien
au-delà de la cognition humaine actuelle, il faut garder
cette idée en tête.
Les
raisons de la difficulté à distinguer le réel
du virtuel s'expliquent en partie, avons-nous indiqué, par
le fait que le réel et le virtuel émettent des messages
sensoriels voisins, que notre cerveau n'a pas la possibilité
de distinguer. On en a eu la preuve depuis longtemps en étudiant
les images produites par un miroir, ou diverses illusions d'optique.
Mais alors se pose la question de la consistance de ce que nous
appelons le réel. Pour la philosophie scientifique moderne,
il n'existe pas des entités réelles en soi ou ontologiques,
indépendantes de l'homme, que celui-ci pourrait observer
en se situant en dehors d'elles. Tout pour lui se traduit par des
représentations internes à son cerveau, qui font l'objet
de traitements différents selon l'expérience de chacun.
Il est donc important de se rendre compte que les garde-fous mis
par le bon sens traditionnel, permettant de ne pas confondre le
réel et l'imaginaire, les choses et leurs apparences, sont
en train de disparaître. Il faudra vivre dans un monde tout
différent, dont les contours apparaissent à peine.
Une
deuxième question vient dans la suite de celle-ci. Est-il
possible de distinguer le virtuel du potentiel. On répond
généralement par la négative. Le virtuel vise
très souvent à présenter des univers futurs,
probables ou improbables, comme s'ils étaient réels.
Il fait tout pour empêcher de les distinguer du réel.
Il construit de véritables «hallucinations» qui
risquent d'enfermer en elles-mêmes ceux incapables d'en sortir.
Mais n'y a-t-il pas là un élément favorable
au renouvellement de notre monde quotidien ? Les scénarios
explorant des mondes virtuels qui soit n'existent pas encore, soit
même paraissent aujourd'hui impossibles ne vont-ils pas créer
les conditions favorables à leur réalisation, dans
le sens où l'on dit que ce que l'homme imagine finit toujours
pas se réaliser ?
Beaucoup
de prévisionnistes, nous l'avons vu, envisagent le développement
exponentiel des moyens de calcul, qui se traduira par le développement
lui-même exponentiel des applications faisant appel au virtuel.
Ceci s'accompagnera de la possibilité croissante d'interagir
directement avec les cerveaux, dans les deux sens, soit pour créer
des illusions sensorielles et cognitives, soit pour donner une consistance
matérielle aux créations de l'imaginaire. Il paraît
indéniable que, sauf catastrophe dans le développement
technologique, ces perspectives se réaliseront un jour, peut-être
même dans la première moitié de ce siècle.
Dans quels mondes vivrons-nous alors ? Les gens préféreront-ils
voyager dans des paysvirtuels, reproduction ou non de pays réels,
plutôt qu'affronter les frais et les risques du tourismesur
une planète surpeuplée et agressive. Préférera-t-on
fréquenter des partenaires artificiels,humains ou animaux,
si ceux-ci offrent
autant de ressources que des êtres vivants, sans imposer leurs
contraintes ? On serait tenté de répondre par l'affirmative,
quand on voit la préférence déjà affichée
par beaucoup de nos contemporains pour l'illusion. Nous avons effleuré
cette question à propos des robots utilisés comme
des partenaires de jeu ou de sexe, d'autant plus facilement qu'ils
seront de plus en plus capables d'autonomie.
On
peut répondre à cette question en rappelant que l'homme
a toujours construit sa niche dans l'univers en combinant inextricablement
les ressources offertes par son organisation biologique, les constructions
cognitives de son cerveau, les ressources de ses moyens de computation
et finalement la mise en place de mondes virtuels s'enracinant dans
un réel dont on ne peut rien dire, sauf qu'il paraît
riche d'infinies possibilités (réel symbolisé
aujourd'hui par le concept de vide quantique). Plus généralement,
le monde dans lequel nous vivons serait fait d'une intrication permanente
entre le quantique, le cognitif, le biologique et le virtuel, dont
la pensée humaine contemporaine devra inévitablement
tenir compte. Ceci d'autant plus qu'en tous ces domaines se manifeste
un aspect fondamental de la rétroaction homme-machine : le
prétendu clonage modifie l'original.
4. Les hybrides robots-vivants génétiquement
modifiés
Avec les manipulations génétiques, nous retrouvons
des perspectives proches de celles de la robotique : la possibilité
de créer des entités réelles qui seraient proches
bien que différentes des humains et des animaux actuels.
Par contre, ces entités ne seraient pas artificielles (à
base de composants non biologiques). Au contraire, elles appartiendraient
au monde biologique, mais à une biologie détournée
des voies évolutives jusqu'ici suivies par la vie sur Terre.
Ces détournements seront
le fait des sociétés humaines poursuivant différents
buts : l'intérêt économique, la curiosité
scientifique et plus généralement la volonté
d'intervenir dans des méca-nismes jusque là réputés
s'étendre dans des domaines jusque là considérés
comme inabordables ou ne devant pas être abordés.
Les manipulations génétiques auront un autre point
commun avec la robotique. Elles permettront de créer des
hybrides entre le vivant et le robot qui augmenteraient éventuellement
considérablement les domaines d'action de l'un et de l'autre.
Il en résulterait en effet des symbioses qui pourraient bénéficier
des qualités respectives de chacun des ordres pour se développer
dans le domaine d'action naturel de l'autre. On sait qu'il existe
déjà
de nombreuses expériences visant à implanter des électrodes
ou des puces électroniques dans les cerveaux d'hommes et
surtout d'animaux. Des recherches militaires assez poussées
visent actuellement, par cet intermédiaire, à «piloter»
des mammifères, des oiseaux voire des insectes afin de leur
faire accomplir des missions offensives ou de surveillance. Mais
les animaux ainsi transformés restent en général
sous le contrôle d'opérateurs humains. Le temps n'est
pas loin cependant ou, grâce à la miniaturisation,
il sera envisagé de remplacer une partie de leurs fonctions
cérébrales par de véritables robots autonomes.
Cependant, les animaux ainsi «utilisés», «
détournés », souffriront de diverses incapacités
naturelles que des généticiens essaieront de pallier
grâce à des manipulations génétiques.
De plus en plus, les recherches en ce domaine s'intéressent
à la possibilité de réaliserdes hybrides ou
chimères entre individus d'espèces voisines
ou même différentes visant à cumuler dans une
même espèce au génome artificiellement modifié
les qualités des espèces parentes. De tels animaux
nouveaux, que l'on considérera très facilement comme
du matériel de laboratoire, pourront se voir greffer des
composants robotiques plus ou moins intrusifs. On aboutira à
des résultats qui seront, selon la proportion des composants
biologiques et artificiels, soit des animaux robotisés soit
des robots animalisés.
Le génie génétique n'envisage pas encore, pour
des raisons éthiques, de procéder à des hybridations
véritables entre animaux et hommes. Par contre, nous l'avons
vu, les "augmentations" de capacité offertes aux
humains par l'apport de compléments chimiques ou robotiques
sont considérées en général comme ne
posant pas de trop graves problèmes. Ceci tant que ces ajouts
n'ont pas d'influence sur les génomes reproducteurs et ne
risquent dont pas de modifier l'espèce humaine en profondeur.
Cependant, là encore, le génie
génétique a commencé à proposer des
méthodes permettant d'éliminer l'expression de gènes
supposés apporter des invalidités ou maladies chez
le sujet adulte. On le fait et on le fera de plus en plus aussi
chez l'embryon, pour prévenir la naissance de sujets jugés
non désirables. Certains parents enfin réfléchissent
sérieusement à l'intérêt que représenteraient
des interventions sur leurs propres systèmes reproducteurs
afin d'éliminer d'emblée des gènes «nuisibles»
ou d'y introduire des gènes «souhaitables».
Tout ceci, on le sait relève encore d'acrobaties médicales
et n'offre aucune garantie de résultats. Mais il ne faut
pas se bercer d'i'illusion. Ce que la génétique et
la biologie associée pourront faire pour «améliorer»
l'espèce humaine, ou certains de ses représentants,
sera certaniement fait un jour, à plus ou moins grande échelle.
On verra donc s'imposer la tentation de réaliser des hybrides
biologico-robotiques, non plus cette fois avec des animaux mais
avec des humains. Ces hybrides, contrairement aux «hommes
augmentés» actuels, seront dotés de qualités
génétiquement programmées leur permettant de
coexister durablement et utilement avec des robots. Ceci pour le
plus grand bénéfice supposé des deux espèces
concernées, l'humaine et l'artificielle.
De telles évolutions, évoquées aujourd'hui,
soulèvent en général l'indignation. Mais seront-elles
décidées «volontairement» par des chercheurs
ou des entrepreneurs sachant très bien sur quel terrain glissant
ils s'avancent et soucieux de respecter des limites d'ordre éthique
? Seront-elles au contraire engagées au hasard, sans finalités
affichées et sans souci des suites possibles, en prolongement
des processus évolutifs subis par la Terre depuis qu'elle
est stabilisée sur son orbite. Nous pensons que cette seconde
hypothèse est la plus probable. Cependant, rien n'exclut
aujourd'hui que parmi de tels organismes mutants apparaissent certaines
forces capables d'influencer l'évolution globale, dont l'action
régulerait certains comportements anarchisants susceptibles
de détruire complètement les écosystèmes.
5.
Le vivant artificiel ou synthétique
On
désigne par ce thème les expériences visant,
non plus à intervenir sur les génomes des espèces
vivantes afin de créer de nouvelles variétés
ou espèces, mais à créer avec des composants
entièrement artificiels des entités qui se comporteraient
de façon plus ou moins fidèle comme des vivants. On
dira que c'est bien l'objectif de l'IA depuis les années
1970 (avec par exemple le Jeu de la Vie de John Conway utilisant
des automates cellulaires(3)). C'est
très exactement aussi, avec des moyens autrement puissants,
l'ambition de la robotique. En fait, on désigne par biologie
synthétique une démarche apparemment à la fois
plus simple et plus compliquée. Elle consiste à faire
travailler ensemble des molécules ou atomes appartenant à
la chimie minérale et non à la biochimie, afin de
recréer des entités artificielles ayant exactement
les propriétés de la vie au niveau le plus fin, celui
de la cellule et de ses composants (par exemple les ribosomes).
Les recherches sur la vie synthétique ont toujours intéressés
les biologistes cherchant à connaître le fonctionnement
des systèmes vivants naturels. L'espoir à plus long
terme est de réussi une synthèse de la vie. Une manière
simple et directe de vérifier notre compréhension
actuelle des mécanismes du vivant est de construire un exemplaire
(ou une version) d'un système selon notre compréhension
de ce dernier. Le travail avant-gardiste de Michael Elowitz du Caltech
est un bon exemple d'une telle approche. Michael Elowitz avait élaboré
un modèle du fonctionnement de l'expression génétique
dans les cellules vivantes. Pour le vérifier, il construisit
un morceau d'ADN selon son modèle, le plaça dans les
cellules vivantes et observa les résultats. De tels travaux
utilisent beaucoup de mathématiques pour prédire et
étudier les dynamiques des systèmes biologiques avant
de les construire de manière expérimentale.
Les systèmes biologiques sont des systèmes physiques
composés de matériaux chimiques. Il y a environ cent
ans, la chimie passa de l'étude des matériaux chimiques
naturels à la conception et l'élaboration de nouveaux
matériaux chimiques. Cette transition inaugura le domaine
de la chimie de synthèse. Certains aspects de la biologie
de synthèse peuvent être vus comme une extension et
une application de la chimie de synthèse à la biologie,
allant jusqu'à
créer de nouveaux matériaux biochimiques pouvant non
seulement éclairer les origines de la vie sous sa forme actuelle
mais proposer de nouvelles formes de vie biologique De nombreux
travaux américains explorent avec succès ces perspectives.
Les ingénieurs pour leur part voient la biologie comme une
technologie. La biologie de synthèse(4)
inclut une large redéfinition et extension de la biotechnologie,
avec le but ultime d'être capable de concevoir et construire
des systèmes biologiques fabriqués qui traitent l'information,
manipulent les éléments chimiques, produisent de l'énergie,
fournissent de la nourriture et maintiennent et améliorent
la santé humaine et l'environnement. Un des aspects qui distingue
la biologie de synthèse de l'ingénierie génétique
traditionnelle est son souci de développer des technologies
fondamentales rendant l'ingénierie biologique plus facile
et plus fiable. Les «réécrivains» sont
des biologistes synthétiques souhaitant vérifier l'idée
que, puisque les systèmes biologiques naturels sont si compliqués,
nous ferions mieux de reconstruire le système naturel qui
nous intéresse à partir de zéro, afin de fournir
des produits plus faciles à comprendre et avec lesquels l'interaction
serait plus facile.
Concernant l'avenir de la robotique, on voit que la biologie synthétique
ne présente pas les inconvénients éthiques
ou les difficultés scientifiques obligeant à réaliser
des symbioses viables entre de l'artificiel ou du biologique. On
peut très bien envisager de doter les robots de demain de
corps exploitant les propriétés de la biologie synthétique
et leur permettant d'interagir plus facilement avec les humains
et les animaux. Ces interactions pourraient avoir des finalités
thérapeutiques. Plus généralement, elles poursuivraient
l'objectif de faire apparaître des robots compagnons beaucoup
plus acceptables par les sociétés humaines traditionnelles
et plus efficaces qu'ils ne sont actuellement.
On devra cependant se poser la question des risques pouvant éventuellement
résulter de la mise en circulation dans nos écosystèmes
de robots biosynthétiques pouvant se reproduire par emballement.
Ces risques sont aussi à rendre en considération concernant
les relations entre la robotique et les nanotechnologies.
6. Les nanomatériaux et nano-objets
Les
nanosciences et nanotechnologies (NST) peuvent être définies
comme l'ensemble des études et des procédés
de fabrication et de manipulation de structures, de dispositifs
et de systèmes matériels à l'échelle
du nanomètre (milliardième de mètre). Dans
ce contexte, les nanosciences sont l'étude des phénomènes
et de la manipulation de la matière aux échelles atomique,
moléculaire et macromoléculaire, où les propriétés
(physico-chimiques) diffèrent sensiblement de celles qui
prévalent à une plus grande échelle. Les nanotechnologies,
quant à elles, concernent la conception, la caractérisation,
la production et l'application de structures, dispositifs et systèmes
par le contrôle de la forme et de la taille à une échelle
nanométrique.
On considère très généralement aujourd'hui
que les nanosciences ouvrent des perspectives considérables
aux sciences de l'ingénieur et à la robotique, en
permettant soit de réaliser de nanomachines ou nanorobots
capables d'opérer par exemple à l'intérieur
du corps, soit d'obtenir des matériaux de grande résistance
(par exemple des
nanotubes de carbone) offrant une grande résilience pour
la réalisation des éléments physiques des robots.
Nous pensons que ces perspectives sont intéressantes mais
que pour le moment elles relèvent encore de la recherche
fondamentale. Il est difficile de concevoir des nanorobots, faits
d'une ou plusieurs nanoparticules, si l'on ne sait pas comment les
doter de propriétés les rendant aptes aux opérations
logiques.
La presse confond souvent à cet égard les nanomachines
avec des machines travaillant à l'échelle micro-électronique,
les MEMS. Un MEMS ou microsystème électromécanique
comprend un ou plusieurs éléments mécaniques,
utilisant l'électricité comme source d'énergie,
en vue de réaliser une fonction de capteur et/ou d'actionneur
avec au moins une structure présentant des dimensions micrométriques.
Issus de la technologie de la micro-électronique, les MEMS
font appel pour leur fabrication appel à ces dernières,
lesquelles permettent une production à grande échelle..
Leurs applications sont désormais nombreuses, notamment en
robotique.
L'avenir
des nanotechnologies en robotique repose sur la capacité
d'utiliser les nanocomposants non de façon isolée
maisen essaims de millions d'unités de base. Ces essaims
pourraient alors se comporter comme des robots macroscopiques, disposant
de corps et d'unités logiques leur permettant d'agir de façon
coordonnée. Des applications militaires ou spatiales (smart
dust) sont déjà à l'étude. De tels essaims
pourraient en effet survivre sans les contraintes des organismes
biologiques et préfigurer des formes de vie et d'intelligence
en milieu hostile ou extraterrestre.
On sait que les chercheurs s'intéressent par ailleurs aux
possibilités de l'ingénierie moléculaire. Certaines
nanomolécules pourraient se reproduire spontanément,
sur un mode quasi biologique. La science fiction a exploité
des scénarios selon lesquels des nuages de nanomatière
dotés de propriétés organiques pourraient envahir
notre environnement (grey goo). Dans une perspective plus
concrète, il s'agirait d'une formule permettant d'obtenir
des robots auto-réplicants susceptibles de coloniser le système
solaire. Le risque d'un emballement mettant en péril la vie
sur Terre existera à terme, comme dans tous les domaines
de la science, mais il ne nous paraît pas justifier les peurs
quasi religieuses que suscitent actuellement les nanotechnologies
dans certains milieux.
7. Les « objets » quantiques
Les progrès des calculateurs quantiques sont lents mais indéniables.
Il faut les connaître car la possession d'un ordinateur quantique
révolutionnera les perspectives de l'IA et de la robotique.
Le premier pays qui maîtrisera complètement de tels
dispositifs se donnera une avance stratégique indépassable
sur les autres. Il pourra, en cas de conflit, rendre inutilisables
la plupart des ordinateurs et réseaux actuellement en place.
On
ne décrira pas ici un ordinateur quantique(5).
Disons seulement qu'il utilisera les propriétés des
bits quantiques ou qbits. Le thème étant encore peu
connu, nous pouvons fournir ici quelques précisions. Un qbit
est un système quantique monté en laboratoire. Il
peut s'agir d'un atome ou d'une particule, entouré d'un champ
magnétique intense et subissant des impulsions radio de haute
fréquence qui modifient sa rotation (son spin). On attribuera
la valeur 1 à une rotation dans le sens des aiguilles d'une
montre et la valeur 0 à la rotation en sens inverse, c'est-à-dire
les deux valeurs utilisées dans le langage binaire des informaticiens.
Compte tenu de la difficulté que l'on rencontre pour manipuler
de tels atomes, le nombre maximum des qbits qui ont pu être
mis en œuvre dans les prototypes les plus récents d'ordinateur
quantique ne dépasserait pas 7 - ce qui paraît risible
au regard des dizaines de millions d'unité composant le processeur
d'un simple micro-ordinateur. [Notons toutefois que la société
D-Wave System aurait annoncé avoir réalisé
un ordinateur quantique à 16 qbits(6)...]
Mais la particule isolée peut, comme l'enseigne la mécanique
quantique, se trouver dans deux états à la fois. C'est
ce que l'on appelle l'état de superposition cohérente.
Si on veut s'en servir comme unité de représentation
de l'information (bit) elle peut donc présenter simultanément
l'état 1 et l'état 0. L'ordinateur quantique calcule
ainsi en manipulant des bits pouvant prendre soit la valeur 1, soit
la valeur 0, soit la superposition 1 et 0. Avec deux bits, un ordinateur
classique peut représenter un des 4 nombres traduits en binaire
par 00, 11, 01 ou 10. L'ordinateur quantique, lui, peut représenter
simultanément ces 4 nombres. Trois qbits, de même,
pourront représenter simultanément 8 nombres, au lieu
de 1 nombre à la fois. La suite en proportion, chaque nouveau
qbit ajouté aux autres doublant la quantité de nombres
représentés par la séquence: quatre qbits représentent
16 nombres, cinq qbits 32 nombres… dix qbits 1.024 nombres
(au lieu de 1, répétons-le, dans un calculateur classique).
N qbits peuvent mémoriser 2 puissance N nombres. Il en résulte
que si on utilise trois qbits comme donnée d'entrée
en vue d'un calcul (diviser par 2 ou extraire la racine carrée),
comme ils représentent 8 nombres, ils feront 8 calculs à
la fois chaque fois que l'on changera l'état d'un des bits.
L'ordinateur quantique est donc d'abord un calculateur massivement
parallèle. Avec 13 atomes (ce qui n'est pas envisageable
pour le moment), il atteindrait la puissance de calcul en parallèle
de l'ordinateur Blue Mountain d'IBM.
Un ordinateur quantique peut utiliser n'importe quelle particule
susceptible d'avoir deux états en superposition. Des ordinateurs
quantiques peuvent être construits à partir d'atomes
qui sont à la fois excités et non excités au
même moment. Ils peuvent être construits à partir
de photons de lumière qui sont à deux endroits au
même moment. Ils peuvent être construits à partir
de protons et de neutrons ayant un spin soit positif soit négatif
ou les deux en même temps. Une molécule peut contenir
plusieurs millions de protons et de neutrons. Elle peut donc, théoriquement,
être utilisée comme ordinateur quantique doté
de plusieurs millions de qbits. Les capacités potentielles
de calcul correspondraient, avec un ordinateur classique, à
des durées de plusieurs fois l'âge de l'univers. On
imagine ainsi le gain de temps calcul et d'utilisation mémoire
à laquelle peut conduire cette nouvelle technologie. Mais
elle promet aussi beaucoup plus : les vrais progrès viendront
aussi de nouveaux algorithmes qui vont permettre de résoudre
des problèmes jusqu'alors inaccessibles pour l'informatique
classique.
Il y a donc un intérêt stratégique majeur à
maîtriser cette puissance, sachant que les nombres et les
calculs sont aujourd'hui à la source de toute connaissance
et de toute action sur le monde. De nombreux laboratoires se sont
donc mis en piste. Mais une énorme
difficulté a jusqu'ici arrêté les chercheurs
: la difficulté de maintenir en état de superposition
un ensemble de plus de 1 particule. La localisation ou l'impulsion
d'une particule quantique en état de superposition ne peuvent
être définies que par une probabilité statistique
découlant elle-même de la fonction d'onde de la particule.
Pour connaître exactement ces valeurs, il faut faire interférer
la particule avec un instrument, comportant par définition
une grande quantité d'atomes. Mais alors, la fonction d'onde
s'effondre et l'observateur n'obtient qu'une seule des deux valeurs,
l'autre étant définitivement perdue, en application
du principe d'indétermination. C'est ce que l'on appelle
aussi le phénomène de la décohérence.
Pour
qu'un ou plusieurs qbits conservent leur caractère quantique,
et puissent donc travailler en état de superposition, il
faut les isoler de toute matière ou énergie avec lesquels
ils interféreraient - ce qui paraissait impossible ou très
difficile dès que le nombre de qbits dépassait deux
ou trois. Aujourd'hui cependant, en utilisant diverses techniques,
un certain nombre de laboratoires ont annoncé (comme un grand
succès célébré unanimement par la communauté
des physiciens) avoir maintenu à l'état quantique
de courtes séquences de bits (4 à 7) et pour des durées
de temps suffisantes à la réalisation de quelques
opérations.
L'avenir de l'ordinateur quantique repose donc sur les technologies
qui seront utilisées pour générer et maintenir
en état de superposition cohérente des chaînes
de bits de plus en plus longues. La démarche consiste à
réaliser d'abord une porte logique quantique (ou système
microscopique), généralement de 2 qbits, capable de
réaliser une opération quantique élémentaire
dans une longueur de temps donnée. Les physiciens ont depuis
longtemps réussi à maintenir en état de superposition
un atome ou un photon isolé. Mais si on veut créer
des circuits avec ces portes, en les ajoutant les unes aux autres,
les risques de décohérence augmentent rapidement,
du fait de l'interaction avec les atomes de l'environnement. L'information
utile se trouve donc dissipée. Il faut donc réaliser
des systèmes microscopiques ou les qbits interagissent avec
eux-mêmes et non avec ceux de l'environnement. C'est là
l'enjeu essentiel de la course à l'ordinateur quantique,
engagée depuis une dizaine d'années dans les principaux
pays du monde. Différents substrats et différentes
méthodes de détection (par exemple la résonance
magnétique nucléaire) sont actuellement expérimentés.
Même
si l'état actuel de la technique ne permet pas de l'envisager
à brève échéance, nous devons conclure
cet article en évoquant la perspective d'un robot dont le
cerveau serait constitué d'un ordinateur quantique. Comme
indiqué plus haut, peu d'organismes vivants ou matériels
seraient alors capables d'entrer en compétition avec lui
dans le domaine des facultés logiques, voire de la création
affective. Faudrait-il alors parler d'un robot parfait, comme on
parle de la tempête parfaite (Perfect storm)?