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La conscience des professeurs de science et celle
des conducteurs de train
Mariela Szirko, dans un texte en français publié par
la revue argentine Electroneurobiologie, défend l’autonomie
de la conscience individuelle contre les tentatives des sciences
de l’automatisme et de la robotique qui veulent y voir le
produit d’un mécanisme neurologique lui-même
conditionné par l’existence de superorganismes menant
le monde. Elle affirme que ces sciences, envahissant le domaine
de l’anthropologie et de la sociologie afin de les dépouiller
de leur regard traditionnellement politique, sont des constructions
idéologiques. Elles permettent aux multinationales nord-américaines
de démobiliser les résistances des individus qu’elles
cherchent à transformer en consommateurs passifs.
Dans
ce texte, elle cite un certain Antoine Courban (Les Chroniques de
l'Irréparable, I) qui selon elle « affirme avec
beaucoup de pertinence » que « Il faut choisir
: soit on considère l'Homme comme Sujet de l'Histoire ; soit
on le considère comme Objet de l'Histoire. Dans le premier
cas, c'est l'Homme qui fait l'Histoire parce qu'il est libre, dans
le deuxième cas, il n'est plus libre, il ne fait que subir
le déterminisme de l'Histoire» .
J’ajouterai
en ce qui me concerne que, sur le site de la Société
francophone de mémétique, un intervenant, s’appuyant
sur un article de moi repris par ce site (La révolution du
zootechnocène) me reproche quasiment de prendre le parti
des conducteurs des trains de la mort, sous la Shoah, lesquels ne
se rebellaient pas contre les ordres donnés par la compagnie
ferroviaire sous la pression des nazis. Je pourrais répondre
que jeune sous-lieutenant, je n’avais pas accepté en
Algérie de pratiquer la torture, mais ce serait donner un
côté personnel à un débat qui doit rester
neutre.
Le
point important que je voudrais souligner ici est que les sciences
des systèmes, notamment la mémétique, doivent
en fait refuser le choix imposé par Antoine Courban. A nos
yeux, l’Homme n’est ni sujet ni objet de l’histoire.
Il n’est ni libre ni déterminé. Antoine Courban
et ceux qui pensent comme lui voudraient nous obliger à choisir
entre deux philosophies aussi éculées et dangereuses
l’une que l’autre, le dualisme pour lequel l’âme,
reflet de Dieu, doit servir de référence à
l’action humaine et le matérialisme historique marxiste
pour qui les pensées ne sont que des superstructures découlant
des infrastructures économiques elles-mêmes mises en
œuvre par la lutte des classes. Nous avons la prétention
de penser le monde différemment, notamment à la lumière
des sciences de ce qu’il faut bien nommer la conscience artificielle.
Je
pourrais reprendre pour en discuter l’exemple des conducteurs
des trains de la mort ou, plus généralement, celui
de tous les travailleurs, fonctionnaires ou non, qui de tous temps
ont choisi à un moment de leur vie de résister à
des ordres qu’ils considéraient comme injustes. Mais
on peut rajeunir un peu ces exemples en développant le cas
des professeurs de sciences américains de l’enseignement
public choisissant « librement » soit d’enseigner
le darwinisme soit d’enseigner le créationnisme (source
NewScientist 24 mai 2008, p. 4).
Une
enquête réalisée par un sociologue des sciences
américain, Michaël Berkman, de l’Université
d’Etat de Pennsylvanie, a montré que sur les 939 professeurs
de science enseignant dans les écoles d’Etat (High
School) interrogés :
- 2% ont répondu qu’ils n’enseignait pas l’évolution
- 25% ont répondu qu’il enseignaient le créationnisme
et l’ID au même titre que le darwinisme, la moitié
de ceux-ci ajoutant qu’ils les présentaient comme une
alternative scientifique opposable au darwinisme pour expliquer
l’origine des espèces (PloS Biology, DOI : 10.1371/journal.pbio.0060124).
Michaël Berkman en conclut qu’il conviendrait de généraliser
les cours sur l’évolution dans la formation des professeurs
de science pour diminuer ce pourcentage qui lui parait inquiétant
Cette
enquête pose la question du poids particulier joué
par les croyances d’inspiration biblique dans l’enseignement
public américain, ainsi que celle des offensives fondamentalistes
contre la laïcité identiquement à l’œuvre
au sein des sociétés européennes. . Mais nous
voudrions l’utiliser à un tout autre usage : s’interroger
sur le rôle de la conscience individuelle dans la détermination
des comportements des sociétés humaines (systèmes
bioanthropiques pour reprendre la terminologie que nous avons retenue
par ailleurs).
Appelons
conscience individuelle des professeurs de science le fait qu’interrogés
par Michaël Brockman, ces professeurs paraissent tous convaincus
qu’ils disposent d’un Moi libre de décider, soit
qu’ils doivent enseigner exclusivement un contenu de connaissance
collective d’origine scientifique, soit qu’ils doivent
parallèlement, voire exclusivement, enseigner un contenu
de connaissance d’origine métaphysique. Nous ferons
l’hypothèse que lorsqu’ils expriment leur position,
ces professeurs transcrivent sous forme langagière des contenus
cognitifs inscrits dans leurs cerveaux, cerveaux eux-mêmes
mettant en forme (formalisant) des « décisions »
plus générales sur le monde et la société
prise par leur corps individuel au sein du corps social dont ils
émanent. Les spiritualistes dualistes verront là une
hypothèse matérialiste, mais comme nous sommes nous-mêmes
matérialistes et non spiritualistes dualistes, on ne pourra
pas nous reprocher de la formuler.
Suivant
la terminologie que nous avons adoptée dans divers articles,
nous appelons contenu de connaissance d’origine scientifique
les connaissances mémorisées par ce que nous avons
nommé un superorganisme cognitif scientifique. Nous n’énonçons
pas là une simple lapalissade, mais le fait que le superorganisme
cognitif scientifique a obtenu ses contenus de connaissance au terme
d’un processus faisant appel à la méthode scientifique
expérimentale (que nous ne décrirons pas ici). Si
le système a sélectionné, mémorisé
et s’il continue à utiliser ces connaissances, c’est
parce qu’elles se sont révélées à
l’usage les mieux adaptées à assurer sa survie
sur le long et le très long terme. Les connaissances scientifiques
ne garantissent pas qu’elles mèneront obligatoirement
les sociétés scientifiques au succès et au
bonheur. Elles peuvent même un jour générer
des catastrophes. Mais dans l’immédiat, elles se révèlent
plus efficaces que les divers obscurantismes quand il s’agit
de protéger les humains d’un certain nombre de maux.
Les
acquis cognitifs des souris
La
méthode scientifique expérimentale, développée
sur le mode dit des essais et erreurs, constitue en fait un processus
universellement répandu au sein des systèmes biologiques.
Mais dans ces systèmes, hormis l’espèce humaine,
ce processus ne se manifeste pas de façon explicite, c’est-à-dire
par des productions langagières (production de concepts communicables
par des langages générationnels). Ainsi l’espèce-souris
possède des connaissances sur le monde mémorisées
au sein de divers supports, génétiques ou culturels
(comportementaux), qui permettent aux individus-souris de savoir
qu’ils doivent éviter les contacts avec les chats.
Les individus-souris qui ne respectent pas cette règle meurent.
Ne restent donc en vie que ceux pour qui la règle ne doit
pas être discutée, mais doit être appliquée
au mieux des circonstances.
Par
ailleurs, il se trouve que les individus-souris ne possèdent
pas (à notre connaissance) un cerveau autoréflexif
qui leur permettrait de se regarder eux-mêmes en train d’appliquer
la règle et moins encore de les inciter à enseigner
cette règle aux autres souris par un discours langagier performateur.
Autrement dit, l’espèce-souris n’est pas dotée
d’un processus en miroir permettant de générer
collectivement des règles de survie sous forme langagière
et de les transmettre d’individus en individus avec le cas
échéant des renforcements de type affectif (altruistes)
les présentant comme bonnes à appliquer et donc présentant
ceux qui ne les appliquent pas comme se comportant de façon
"immorale", c'est-à-dire dangereuse pour l’espèce.
Nous
pouvons donc considérer que si le superorganisme cognitif
qu’est l’espèce-souris a survécu dans
un monde peuplé de chats, c’est parce qu’il avait
acquis par essais et erreurs au long des générations
des connaissances scientifiques (nous dirons pour rester prudents
des connaissances préscientifiques) qui représentent,
sous une forme non verbalisée, ses contenus de connaissance
sur le monde. Remarquons que contrairement à ce qui se passe
dans les supersystèmes cognitifs que sont les sociétés
humaines, les cerveaux associatifs des individus- souris composant
le superorganisme cognitif qu’est l’espèce-souris
sont doute moins doués pour multiplier les hypothèses
susceptibles d’expliquer les régularités du
monde que ceux des individus humains. Ils sont aussi moins doués
que les individus humains pour se rassembler en groupes sociaux
puissants animés par la volonté de propager ces hypothèses
afin d’acquérir un pouvoir au sein de la société-souris
globale. Autant que l’on sache, aucun individu-souris n’a
imaginé, grâce à un cerveau particulièrement
créatif, qu’il existerait peut-être un Dieu Chat
très puissant que l’on pourrait apaiser par des sacrifices.
Aucun n’a tenté de bâtir une religion au service
de cette vision ni de collecter des offrandes à cette fin.
A supposer qu’il l’ai fait et se soit comporté
conformément à cette hypothèse, cet individu-souris
serait mort, très vite dévoré. Son hypothèse
et son amorce de religion auraient disparu avec lui.
La
marge relative d’apport de complexité acquise par le
cerveau humain
Mais
revenons au superorganisme cognitif humain. Il s’agit d’un
organisme dont les contenus de connaissances sur le monde ont été
acquis au fil des générations par des processus longs
et difficiles, initialement non verbalisés bien que fortement
engrammés, analogues à ceux mis en œuvre par
les souris. Mais avec l’apparition de cerveaux capables d’auto-réflexion,
des possibilités bien plus riches sont apparues. L’auto-réflexion
consiste à se voir soi-même faisant telle action, à
l’instar de ce que fait le voisin que l’on voit faisant
cette chose. On a évoqué à tort ou à
raison pour expliquer ce nouveau regard une mutation dans l’architecture
des réseaux de neurones permettant à certains de ceux-ci
de fonctionner en miroir. Mais peu importe la cause. L’essentiel
est que le cerveau y gagne en autonomie – relative –
à l’égard du monde extérieur. Par autonomie,
il ne faut pas comprendre que le cerveau puisse se mettre à
faire n’importe quoi. Il apporte par contre une certaine complexité
à la séquence des comportements de l’organisme.
Cette complexité est pratiquement imprévisible de
l’extérieur (voire de l’intérieur), mais
elle reste déterminée par des causes qu’un observateur
très bien outillé pourrait analyser. Il s’agit
d’un exemple d’émergence faible, pour reprendre
un terme que nous avons discuté précédemment.
Dans
ce cas, le cerveau ne se borne plus à enregistrer passivement
certaines des conséquences des forces s’exerçant
sur le corps. Il se comporte en système réactif et
même proactif, capable par exemple d’anticiper les effets
de certaines forces et tenter de les prévenir. Quand il utilise
le langage, ce passage de l’enregistrement à la réactivité
puis à la proactivité se traduit immédiatement
par des formulations spécifiques. Celles-ci induisent chez
les semblables, par imitation, des comportements analogues. On passe
de la phrase « Aïe, ce salaud de chat m’a griffé
» à la phrase « Fiche le camp, sale
bête » puis enfin à la phrase « Je
ne veux plus de chats dans la maison ». Mais cette proactivité
reste limitée à la sphère d’influence
permise soit à l’individu soit à l’espèce.
Ainsi, nul militant de la guerre contre les chats n’ira jusqu’à
tenter de purger le monde de tous les chats qui s’y trouvent.
L’autonomie
acquise par le cerveau s’est traduite par l’émergence
au niveau des formulations langagières (et peut-être
au niveau des zones corticales associatives) d’un macroconcept
symbolisant le champ des actions où la proactivité
du cerveau peut s’exercer au mieux. C’est le Moi. Le
Moi est très bavard, car en tant que macroconcept réactivé
en permanence par ce que certains neurologues appellent l’espace
neuronal de travail conscient, il explore et externalise sous forme
de contenus langagiers un certain nombre des connaissances acquises
par l’organisme. Les contenus qui sont « bien reçus
» par le milieu, c’est-à-dire qui correspondent
aux besoins de survie de l’individu et du groupe, seront «
renforcés » par habituation et pourront prendre la
forme d’exemples et de règles de comportement que le
sujet s’efforcera de proposer au groupe.
A
ce niveau de l’analyse du processus d’action du Moi
conscient, nous devons rappeler que le processus fondamental de
toute acquisition de connaissance par essais et erreurs, que ce
soit au niveau individuel ou collectif, n’a pas cessé
de jouer. Il s’agit pour ce processus de mettre les hypothèses
à l’épreuve de l’expérience et
de ne retenir à long terme que celles contribuant à
la survie. C’est la raison pour laquelle les connaissances
vérifiées par l’expérience collective,
dites scientifiques, se sont peu à peu imposées pour
une raison de fait simple, c’est que les individus qui s’y
référaient avaient plus de chances de survie que ceux
se référant à la multiplicité inefficace
des explications mythologiques. Les professeurs de science enseignant
le darwinisme savent parfaitement que s’ils veulent expérimenter
avec succès sur le vivant, ils doivent en respecter les principes.
Pour créer de nouvelles souches de bactéries, ils
ne pourront le faire qu’en soumettant les souches existantes
à des contraintes de mutation sélective. Ile ne pourront
pas le faire en faisant appel à l’intervention d’un
Créateur supposé capable de descendre sur la paillasse.
Les
impératifs de carrière des professeurs de science
Pourquoi
en ce cas, des professeurs de sciences persistent-ils à enseigner
le Créationnisme ? Pourquoi, question plus troublante, leur
Moi persiste-t-il à refuser d’admettre que le Créationnisme
n’est pas scientifique ? Nous pouvons supposer que les sociétés
humaines étant bien plus riches, diversifiées et protectrices
pour leurs membres déviants que les sociétés
animales, les comportements allant à l’encontre des
forces du monde et compromettant de ce fait les chances de survie
à long terme de ceux qui s’y réfèrent
peuvent, pendant un certain temps, non seulement se maintenir mais
assurer un succès sélectif à court terme au
profit de leurs promoteurs.
Que
cherche un professeur de science américain, à une
époque où, comme le montre Naomi Klein dans ses livres
(par exemple The Shock Doctrine ), le système américaniste
vise à privatiser tous ces services publics, afin de maximiser
le profit des firmes privées telles qu’Halliburton
? Cherchent-ils à se faire bien voir de sources de financement
de l’enseignement privé telles que la Templeton Foundation,
militant pour le rapprochement des sciences et des religions ? Dans
ce cas, ils se convaincront eux-mêmes assez vite, en toute
bonne conscience, que le Créationnisme est une bonne et saine
doctrine. Cherchent-ils au contraire à conserver l’estime
des vieilles administrations publiques locales en charge de l’éducation,
tout en restant fidèle à l’image d’eux-mêmes
acquise dans leur milieu social ou simplement dans leur famille,
nourrie au lait du savoir académique intransigeant ? Dans
ce cas, ils défendront, toujours en toute bonne conscience,
l’enseignement du Darwinisme.
Les
conducteurs de trains de la mort étaient placés, toutes
choses égales d’ailleurs, devant un dilemme semblable.
La plupart ont fait le choix qu’ils ont fait.