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Crise alimentaire, gouvernance mondiale et déterminismes
génétiques
La
prise de conscience progressive de l’imminence d’une
crise alimentaire mondiale suscite divers projets de réforme
des politiques agricoles existantes. Mais ces projets se heurteront
à ce qu’il faut bien appeler des déterminismes
génétiques forts. Lesquels l’emporteront ?
L’existence dans le monde actuel de réseaux d’informations
relativement bien informés permet de faire apparaître
les prémisses d’une crise mondiale caractérisée
par l’insuffisance des ressources alimentaires au regard des
besoins de consommation. Cette crise ne sera pas seulement nutritionnelle
et économique, mais politique. On pronostique en effet le
développement d’émeutes dites de la faim, voire
de véritables guerres. C’est une bonne chose que les
réseaux d’informations modernes puissent alerter les
opinions sur un phénomène qui dans les décennies
passées serait sans doute resté inaperçu. On
ne peut pas reprocher au superorganisme global qu’est l’humanité
de se diriger à l’aveugle vers des gouffres qu’elle
aurait elle-même creusée. De plus, alerter suscite
tout naturellement des projets de réforme.
On
énumérera ici les plus importants de ces projets,
en évoquant les questions techniques et politiques qu’ils
posent. Nous nous interrogerons ensuite sur les chances de succès
des remèdes envisagés au regard des déterminismes
lourds, de nature bioculturelle, qui pèsent sur les comportements
sociaux et politiques de l’humanité
Questions
et projets
1.
La Terre pourra-t-elle nourrir les 9 millions d’humains attendus
(au minimum) vers 2050 ? La réponse est négative.
La FAO, il y a seulement quelques mois, répondait par l’affirmative.
Elle énumérait diverses mesures apparemment faciles
à mettre en œuvre pour mieux tirer parti des ressources
des sols et des espèces vivantes. Aujourd’hui, il apparaît
que cet optimisme était excessif. L’augmentation des
rendements de la production agricole et de l’élevage
se heurtera très vite à des difficultés physiques
insurmontables en l’état actuel des techniques, dont
par ailleurs le coût (notamment en pétrole et dérivés)
ne cesse d’augmenter. Elle se heurtera parallèlement
à la dégradation accélérée des
écosystèmes. Si cependant il n’apparaissait
pas possible de contenir l’expansion démographique
(que l’on devra recommencer à nommer la bombe démographique),
il faudra qu’au niveau mondial se généralisent
des comportements alimentaires fortement économes des ressources
rares, qui seront impopulaires aussi bien dans les pays riches que
dans les grands pays émergents dont le modèle de consommation,
du fait de la hausse du niveau de vie, se rapproche de celui des
pays riches.
2.
Peut-on parler de politiques agricoles en les séparant de
l’ensemble des politiques qui s’imposent désormais
pour éviter que la crise alimentaire ne dégénère
en guerres ? La réponse est également négative.
On ne peut pas séparer la politique agricole qui est une
politique de l’offre, des diverses politiques de la demande.
La première relève des politiques démographiques.
Il faudra renforcer les mesures visant à limiter les naissances,
sur le modèle de la politique de l’enfant unique adoptée,
avec beaucoup de difficultés, en Chine et en Inde. Inévitablement,
les pays qui accepteront les sacrifices imposés par le contrôle
de leurs naissances seront appelés à demander des
sanctions à l’égard de ceux qui continueront
à encourager la croissance démographique, afin d’en
faire une arme géostratégique et idéologique.
Une autre politique de la demande qu’il conviendra de réviser
concerne l’encouragement aux agro-carburants. Si ceux-ci sont
produits au détriment des usages alimentaires, ils seront
de plus en plus condamnables et condamnés. Les politiques
enfin de contrôle des capitaux financiers mondiaux, pour lutter
contre la spéculation sur les produits rares, devront être
relancées. On voit que, sur ces divers plans, c’est
la gouvernance d’ensemble de l’humanité qui devra
être repensée. Nécessairement le néolibéralisme
sera mis en cause et la demande pour une gouvernance mondiale globale
renforcée.
3.
A quel niveau devraient être étudiées, puis
décidées et mises en œuvre des politiques globales
visant à adapter la demande alimentaire à l’offre
? On répondra qu’il faudra le faire à tous les
niveaux institutionnels existants. Ces politiques se heurteront
à de si nombreux obstacles qu’elles devront être
entreprises partout. Certes, les opinions et les ONG auront un grand
rôle à jouer, mais les bonnes intentions ne se traduiront
en réglementations et en nouveaux comportements que si elles
émanent des divers lieux où s’élaborent
des politiques globales. On devra envisager une gouvernance mondiale
à plusieurs étages.
Au
plan de l’ONU, on propose aujourd’hui un Conseil de
Sécurité Alimentaire, qui serait un complément
voire le remplacement de l’actuel Conseil de Sécurité
devenu obsolète. La coordination avec les organismes tels
que le GIEC qui luttent pour la défense des écosystèmes
sera indispensable. Il faudrait aussi remobiliser les diverses institutions
existantes, Banque Mondiale, FMI, PNUD, etc. Par contre, l’Organisation
Mondiale du Commerce, qui est faite pour privilégier la concurrence
et le profit immédiat des opérateurs privés,
devrait être dessaisie de ses compétences dans le domaine
agro-alimentaire et dans les domaines adjacents.
Au
plan régional, les organisations existantes, notamment l’Union
européenne, devront se voir renforcées et dotées
de plus de pouvoirs dans leur domaine de souveraineté. On
ne pourra pas toujours leur demander de privilégier d’hypothétiques
besoins mondiaux aux exigences des populations et des Etats regroupés
par elles. Elles devront cependant se faire le relais des besoins
exprimés au plan mondial. Pour ce qui concerne l’Europe,
la refonte de la PAC doit être inscrite dans les priorités
de l’Union européenne. Mais il ne s’agira pas
de reconduire l’ancienne PAC dont les insuffisances sont aujourd’hui
évidentes. Comme nous l’avons indiqué en ce
qui concerne les institutions internationales, la PAC ne sera pas
concevable sans une mise en cohérence étroite avec
les autres politiques européennes, en matière d’énergie,
de protection de l’environnement, de transports, de démographie,
de sécurité. Malheureusement, en l’état
actuel, les institutions européennes ne sont pas organisées
en vue d’édifier une puissance souveraine, ce qui ne
leur permet même pas d’arbitrer entre Etats membres
et intérêts économique en contradiction les
uns avec les autres.
Au
plan des Etats enfin, la prise en compte des effets dévastateurs
de la crise alimentaire devra être inscrites dans les politiques
publiques nationales. Dans un premier temps, ce ne sera pas le cas,
au contraire. On voit pour le moment la plupart des Etats, soumis
à leurs lobbies professionnels, encourager les spéculations
internationales, soutenir les exportations excédentaires
en déstabilisant les agricultures des pays pauvres, favoriser
les biocarburants, mettre l’embargo sur leurs exportations
de céréales, tolérer la surpêche, etc.
Mais la prise en compte des exigences du développement durable,
si ce mot avait un sens, devrait progressivement mieux armer les
partis politiques et les ONG militant pour des changements.
N’est-il
pas illusoire de s’imaginer pouvoir braver les déterminismes
lourds ?
Envisager
comme nous venons de le faire différentes mesures pour prévenir
la crise alimentaire et instaurer une gouvernance mondiale, fut-elle
à étages, peut être considéré
comme traduisant l’émergence d’une prise de conscience
par le superorganisme qu’est l’humanité d’exigences
de survie rendues plus évidentes du fait de l’existence,
évoquée en introduction, de nouveaux réseaux
mondiaux d’information, véritables faisceaux neuronaux
associatifs d’un supercerveau global. Mais le superorganisme
regroupe des organismes, que nous avons baptisés ailleurs
du terme de systèmes bioanthropotechniques, dont la composante
biologique reste encore très forte.
Par
composante biologique, nous avons notamment désigné
dans des articles précédents les comportements individuels
commandés par la persistance de déterminismes génétiques.
Ceux-ci ont été conservés par l’évolution
parce qu’ils correspondaient à des exigences de survie
au sein des sociétés humaines primitives. Nous parlons
de déterminismes génétiques pour simplifier,
mais comme toujours en la matière, ils se sont combinés
avec des créations culturelles donnant naissance à
des déterminismes qu’il vaudrait mieux qualifier de
déterminismes bioculturels ou épigénétiques.
Ces déterminismes peuvent aujourd’hui contribuer à
la perte des sociétés humaines modernes. On citera
la pression à la multiplication démographique jusqu’à
épuisement des ressources, illustrée par le fameux
« Croissez et multipliez vous » de la Bible(1).
Mais il faut mentionner aussi le besoin de défendre son territoire
et les usages qui en sont faits contre les intrusions des voisins.
De même, conserver ses richesses pour soi est un réflexe
plus répandu que celui du don – lequel don est pourtant
encouragé, notons le, par des traditions également
puissantes, mais s’effaçant en cas de conflits pour
les ressources. L’inscription dans les déterminismes
sociaux des effets de domination hiérarchique, avec le prélèvement
par les puissants de l’essentiel des ressources du groupe,
y compris pour de simples manifestations de prestige, continue aussi
à peser lourdement sur les efforts pour rationaliser demande
et offre dans le domaine agroalimentaire et plus généralement
économique.
La
domination de ces composantes biologiques primaires au sein des
organismes bioanthropotechniques conduira probablement l’humanité,
comme beaucoup l’envisagent aujourd’hui sérieusement,
à une marche au suicide collectif d’abord inconsciente,
puis progressivement acceptée. Mieux vaut mourir que changer
ses petites habitudes et ses petites et grandes sources de profit.
Avouons ici que nous sommes incapables de donner une opinion argumentée
sur les chances de succès des politiques visant, par la gouvernance
mondiale, à introduire de la raison dans les comportements
destructeurs.
La
difficulté, si l’on souhaite rester conforme à
une approche évolutionnaire de type darwinien, est que la
sélection de comportements de conservation énumérés
sous ce titre de gouvernance mondiale au détriment de comportements
autodestructeurs hérités du passé, ne pourra
pas se faire dans le cadre d’une compétition pour la
survie engageant l’humanité avec une autre entité.
L’humanité, considérée au niveau global,
est par définition unique en son genre et ne peut, si l’on
peut dire, entrer en compétition qu’avec elle-même.
Mais dans ce cas, on réanime les compétitions inter-Etats
pour la survie que l’on voudrait précisément
éliminer.
Une
perspective toute théorique pourrait être évoquée,
mais elle sera certainement mal comprise. On pourrait envisager
que les exigences de survie de l’humanité, se heurtant
aux blocages imposés par l’humanité sous sa
forme actuelle, se concrétisent par l’esquisse de ce
que serait une humanité de rechange, que certains nommeront
une posthumanité. Le risque serait grand
que cette posthumanité se construise (au moins virtuellement)
en sacrifiant des exigences considérées comme indissociable
d’une éthique humaniste à maintenir contre vents
et marées. Elle pourrait par exemple proclamer très
haut la nécessité de ne pas venir au secours de populations
ayant refusé de contenir leur natalité ou n’ayant
pas pu le faire.
Cependant,
rien ne nous oblige à exclure d’emblée la perspective
optimiste, selon laquelle un certain nombre de leaders d’opinion
(quels qu’ils puissent être) se persuadent en étudiant
les données disponibles concernant l’avenir du monde
que des changements profonds de comportement sont inéluctables.
S’ils le font savoir publiquement, y compris lorsqu’ils
supporteront eux-mêmes en partie la charge de ces changements
et si par contamination, ils recrutent des millions d’autres
esprits, le corps profond du superorganisme qu’est l’humanité
pourrait modifier ses comportements dans le bon sens. Nous aurions
l’équivalent de ce qui se passe chez un individu isolé,
quand son cerveau est envahi d’informations de type éducatif
qui modifient progressivement la conscience que cet individu a de
lui-même et par conséquent les ordres que son cerveau
donne à ses organes moteurs.
C’est
en suivant cette voie, longue mais démocratique, que les
défenseurs de la puissance européenne procèdent,
plus instinctivement que rationnellement(2),
pour disséminer chez les citoyens européens la conviction
qu’il convient d’abandonner les préjugés
nationalistes quand ils nuisent à la construction du superorganisme
Europe.
Rien
ne nous empêcherait alors, pour marquer la rupture entre l’image
de l’ancienne humanité qu’il conviendrait de
rejeter et celle de la nouvelle humanité qu’il conviendrait
de construire, de qualifier cette dernière de posthumanité.
Notes
(1) Certains représentants de l’Eglise
de Rome, bien inspirés, au contraire de leurs homologues
d’autres religions, voudraient que le pape revienne sur ce
mot d’ordre. On peut douter qu’il le fasse, mais l’affaire
est à suivre.
(2) La raison les convainquant que les populations
européennes ne sauront jamais regarder au-delà des
frontières nationales. On le voit aujourd’hui à
propos de la pêche, quand les pêcheurs des divers pays
européens affirment que « l’ennemi c’est
l’Europe » alors que les mesures proposées par
les institutions européennes pour sauver à la fois
la ressource et la pêche sont les seuls viables.