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L’Europe doit proposer au monde une nouvelle
évaluation des contenus des Produits Nationaux
C’Nicolas
Sarkozy avait, plus par opportunisme que par conviction, demandé
à l’économiste américain Joseph Stieglitz
de participer à un groupe de travail visant à proposer
une nouvelle évaluation des valeurs économiques et
sociales applicable à un pays comme la France. Il s’agissait
sans doute dans son esprit d’échapper au piège
dans lequel il s’était lui-même enfermé,
en se présentant comme le champion de la hausse du pouvoir
d’achat et de la consommation, hausse de plus en plus hors
de portée. Ceci dit, l’idée était plus
que bonne. Elle était et demeure essentielle, aussi bien
d’ailleurs pour l’Europe, sinon pour le monde tout entier,
que pour la France. Joseph Stieglitz, de passage à Paris,
a démontré par ses propos au 8/10 de France Inter
le 15 mai qu’il était un des seuls économistes
américains ayant exercé de hautes fonctions dans l’administration
financière capable d’idées originales dans ce
domaine.
Sans
attendre les résultats hypothétiques de ses bons conseils
à Nicolas Sarkozy, dont on peut craindre que celui-ci ne
saisisse pas la portée, il nous parait urgent de revenir
et préciser la question reprise dans le titre de cet article.
De quoi s’agit-il ? Tout simplement de proposer une nouvelle
façon de mesurer les produits nationaux (PIB ou produit intérieur
brut et PNB ou produit national brut), en s’affranchissant
d’estimations qui faussent de plus en plus les jugements devant
être portées sur les activités économiques
et sociales des nations. Le procès a été fait
depuis longtemps par les opposants à des modes de calcul
imposés par les Etats-Unis depuis la fin de la seconde guerre
mondiale, repris par les institutions financières sous contrôle
américain, Fonds monétaire international, Banque mondiale
et finalement acceptées dans le cadre de la globalisation
libérale par l’ensemble des banques centrales et des
gouvernements.
Rappelons
que les valeurs économiques entrant dans le calcul des Produits
nationaux, des budgets publics et des balances extérieures
ne prennent en considération que les biens et services faisant
l’objet d’échanges commerciaux dans le cadre
de marchés non réglementés. Il s’agit
pour l’essentiel des matières premières et énergétiques,
des produits manufacturés et des services financiers (produits
bancaires et d’assurance principalement). De plus, ces biens
et services sont évalués en dollars, du fait de la
prédominance internationale encore très forte de cette
monnaie, sur laquelle d’autres monnaies sont alignées,
notamment le Yuan chinois. Ceci donne à la Banque fédérale
de réserve américaine la possibilité d’intervenir
sur le taux directeur du dollar au mieux des orientations définies
par l’administration américaine, conférant aux
Etats-Unis un pouvoir politique que n’ont pas les autres Etats.
Depuis
longtemps donc, il a été reproché aux normes
imposées aux comptabilités nationales par la pensée
économique libérale de ne pas prendre assez en considération
des activités productrices et des modes de consommation portant
sur des valeurs dites immatérielles parce que non cotées
en bourse, valeurs qui portant sont tout autant essentielles à
la bonne tenue d’une société que les productions
matérielles. Nous pensons en particulier aux activités
d’enseignement et de recherche scientifique comme à
certaines formes de production culturelles ou provenant de l’économie
associative non marchande. Plus généralement, on rattachera
à ce domaine les services rendus par les administrations
de toutes natures, dans le domaine régalien, en matière
de santé et aussi dans les mise en place des grands investissements
en infrastructures (transports, aménagement du territoire,
spatial) qui font aujourd’hui la force des « vieilles
» sociétés européennes. Or on sait que,
contrairement à tout bon sens, l’esprit libéral
impose de considérer ces services comme des dépenses
qu’il faut réduire au maximum pour « assurer
la croissance ».
Une
nouvelle exigence doit dorénavant être prise aujourd’hui
en considération. Elle s’impose à tous, pays
riches et pays pauvres, plus encore peut-être aux seconds
qu’aux premiers. Il s’agit de comptabiliser ces «
richesses collectives » actuellement gaspillées par
les industriels privés et les citoyens que sont l’eau,
l’air pur, la biodiversité, l’intégrité
des sols face à l’érosion et à la hausse
du niveau des mers. Les crises climatiques et environnementales
en cours interdisent désormais que les sociétés
puissent considérer ces facteurs comme ne participant pas
à un capital commun qu’il faut préserver par
des mesures réglementaires et des investissements adéquats.
Des changements fondamentaux en résulteront, comme ceux consistant
à verser aux pays pauvres la contre-valeur de la protection
de leurs richesses forestières et marines.
On
voit que la caricature de l’indispensable réforme des
comptabilités nationales qui s’impose, caractérisée
par le propos superficiel de Nicolas Sarkozy, remplacer l’évaluation
de produit national brut par celle d’un hypothétique
« bonheur national brut », est très en dessous
des besoins. C’est l’ensemble des modes de mesure des
richesses du monde et des activités consistant soit à
les dilapider soit à les préserver qu’il faut
transformer. Ceci se traduira nécessairement par des estimations
en fonction d’un instrument monétaire commun dont la
valeur ne soit pas déterminée par les seuls marchés
monétaires et financiers.
Il
s’agira donc d’une véritable révolution,
qui multipliera les opposants provenant des milieux économiques
profitant actuellement des différences entre économie
monétaire et économie réelle, entre activités
de consommation gaspilleuses et investissements à long terme.
Mais il n’est pas exclu que des soutiens venant des Etats-Unis
puissent accélérer la révolution nécessaire.
L’Amérique découvre actuellement la «
tiers-mondialisation » affectant l’ensemble de sa population,
à l’exception des plus favorisés. Celle-ci ne
découle pas seulement de la crise des crédits immobiliers
ou du chômage provoqué par la concurrence asiatique.
Elle résulte aussi de l’effondrement des grandes infrastructures
collectives, abandonnées comme non rentables depuis la fin
de la 2 guerre mondiale. Elle résulte aussi de la déliquescence
des services administratifs, de santé et de protection sociale,
considérées comme des dépenses publiques inutiles.
Le recours à la sous-traitance confiée à des
officines et agences privées en vue de remplir certaines
de ses fonctions coûte plus cher que leur financement par
le budget. Il accroît par ailleurs dramatiquement les inégalités
sociales, entre ceux qui peuvent payer et ceux qui ne le peuvent
pas. Le « bonheur » des Américains en souffre.
De l’avis général, ils sont plus inquiets et
malheureux que les Européens vivant encore de l’héritages
de vieilles civilisations n’ayant jamais négligé
le collectif – tant du moins qu’elles ne sacrifiaient
pas tout dans des guerres intraeuropéennes.
Cette
nouvelle évaluation des valeurs économiques et sociales
ne s’imposera pas seulement aux Etats-Unis. D’ores et
déjà la Chine, l’Inde, la totalité des
pays d’Amérique Latine, la Russie, même lorsqu’ils
présentent des taux de croissance exemplaires compte tenu
des modes de calcul actuels des Produits Nationaux, souffrent de
déséquilibres de plus en plus importants entre le
développement des activités marchandes et le sous-développement
des secteurs publics et des infrastructures. Les populations ne
supporteront pas longtemps, on peut l’espérer, de continuer
à être sacrifiées aux perspectives de profit
des exportateurs. Les pays où la tradition régalienne
est restée la plus forte, la Chine et la Russie notamment,
seront sans doute les premiers à militer en faveur d’une
réévaluation des critères de la croissance
et d’une augmentation des investissements internes, même
s’il en résulte une diminution des excédents
comptables.
Ce
serait pourtant à l’Europe, et en son sein à
la France, de prendre l’initiative de la véritable
révolution économique qui s’imposerait pour
remettre sur leurs pieds les indices des équilibres économiques
et sociaux. Disposant malgré les efforts de dérégulation
libérale d’acquis encore solides dans le domaine des
infrastructures, de l’administration et des services publics,
elle pourrait faire inscrire les résultats apportés
par ces secteurs aux actifs des comptabilités nationales
plutôt que persister à les faire inscrire aux passifs.
Il ne s’agirait pas d’encourager la création
de secteurs publics échappant à toute recherche de
productivité, mais seulement de lutter contre les politiques
économiques visant à supprimer purement et simplement
ce qui fera de plus en plus la force des Etats et des peuples.
Les
gauches européennes qui cherchent leurs voies actuellement
face à la montée de droites obscurantistes pourraient
trouver là un terrain d’opposition solide. Mais comme
le montrent les propos de Joseph Stieglitz, le débat ne devrait
pas rester seulement politique. Il devrait devenir essentiellement
économique, sous la forme comme nous l’avons indiqué
ci-dessus d’une réévaluation en profondeur des
comptabilités nationales et des comptabilités budgétaires.
Si l’Europe considère que les véritables valeurs
d’avenir sont les investissements intellectuels ou infrastructurels
à long terme, elle renoncera ainsi à payer aux prix
forts les fausses valeurs représentés par l’accès
au pétrole et au gaz, dussent ses modes de vie et de consommation
s’en trouver profondément bouleversés. Par contre
elle recrutera davantage d’enseignants, de chercheurs et d’ingénieurs.
15/05/08
PS:
Une amie socialiste voyageant en Amérique Latine confirme
le fait que ces pays ne devraient pas être considérés
comme des modèles par les gauches européennes. Comme
quoi les taux de croissance des PNB affichés par certains
pays ne sont guère significatifs. Je cite:
"Le
hasard fait que je suis à Buenos Aires en ce moment, dans
cette Amérique Latine que la gauche française regarde
avec des yeux de Chimène. Je pense que ce qui fait rêver
nos politiques du PS c'est la victoire électorale de la gauche
dans un grand nombre de pays. Ce qui frappe ici, à Buenos
Aires, au Brésil, et ailleurs c'est la faiblesse de l'Etat:
les écoles, les hopitaux, les routes, l'énergie,...
tout est sinistré.
L'autre mirage qui aveugle nos politiques est le développement
économique, spectaculaire au Brésil, bon au Chili
et chaotique en Argentine où
l'inflation est galopante. Mais dans tous les cas, les écarts
entre les classes sociales ne se réduisent guère,
les laissés pour compte, émigrés du Paraguay,
de Bolivie, de Colombie ou défavorisés locaux n'en
profitent pas. Les classes privilégiées sont de plus
en plus riches, elles vivent en
regardant le modèle américain qui est leur exemple
absolu. Ici tout semble se jouer autour du pétrole, seule
source de revenus réelle pour l'Etat. Or la façon
de gérer cette manne n'est pas exemplaire.
La gauche défendant le renforcement de l Etat a le vent en
poupe mais ses moyens d'action sont très limités.
L'armée est presque partout indépendante du pouvoir
politique qui doit composer avec elle, les patrons de l'économie,
aux mains des grands groupes, font des chantages incessants à
l'égard du pouvoir. La corruption est toujours aussi présente
et les scandales éclatent en permanence.
Comme modèle, pour ma part, je préfère la Suède
ou le Danemark. Hasta pronto"