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Evolution et
posthumain
Questions de
vocabulaire, questions de principe
C’'est
une banalité d'affirmer que l'humanisme traditionnel, sinon
l'humain lui-même, sont désormais mis en cause par
un développement irrésistible de technologies oppressives.
La réaction la plus courante, tout au moins dans la culture
française, est de refuser ces technologies souvent qualifiées
de « deshumanisantes », sans pour autant d'ailleurs
chercher à identifier les raisons de leur succès.
On s'en tient ce faisant à la superficialité des choses.
On ne cherche pas à voir les causes profondes de cette apparente
mise en échec de l'humanisme. On ne s'interroge pas davantage
sur ce que représente l'apologie d'un humanisme aux contenus
présentés comme autant de dogmes.
Sans
défendre a priori les abus susceptibles d'être faits
des nouvelles technologies de l'intelligence et de la conscience
artificielle, notamment quand elles sont développées
par des militaires pour le contrôle non seulement des champs
de bataille mais des populations civiles, nous voudrions nous replacer
dans ce qui nous semble être une évolution quasi cosmologique,
dont la Terre est actuellement le théâtre mais qui
se déroule probablement sur bien d'autres planètes.
Cette évolution résulte de la compétition darwinienne
entre organisations biologiques qui, à partir d'un certain
niveau de complexification, maîtrisent les outils techniques
et les langages, se donnant ainsi des capacités d'auto-représentation.
Sur
Terre, les sociétés humaines traditionnelles se sont
perçues, à travers ces capacités d'auto-représentation,
comme l'émanation d'une puissance spirituelle protectrice
qui leur déléguait un certain nombre de ses pouvoirs
tutélaires. De telles croyances ont certainement contribué
à les renforcer dans les luttes pour la survie. Elles se
sont crues porteuses de valeurs méritant de se battre pour
elles au lieu de s'abandonner aux déterminismes naturels,
comme le font les espèces animales. Le prix à payer
en a été la dépendance aux pouvoirs sociopolitiques
qui s'appuyaient sur les religions et sur une conception de l'humain
servant au mieux leurs intérêts.
Aujourd'hui,
les sciences modernes ont élargi le regard porté sur
les sociétés humaines et sur leur éventuel
destin, en les replaçant dans une évolution cosmologique
plus large, relevant de ce que l'on appelle avec il est vrai un
brin de complaisance la typologie des systèmes complexes.
L'humain et une philosophie humaniste lourde d'interdits ont été
relativisés par un regard montrant les erreurs et les oppressions
se cachant derrière une interprétation traditionnelle
de leur signification.
Certes
les sciences modernes, auxquelles nous nous référons
dans ce chapitre, ne peuvent échapper au formatage des esprits
(group thinking) résultant du fait qu'elles émanent
elles-mêmes de ces sociétés qu'elles espèrent
regarder avec plus de recul. Mais par leur voix s'expriment cependant
d'autres forces évolutionnaires que celles ayant fait de
l'humain une sorte de point final évolutif conduisant à
la fin de l'histoire, c'est-à-dire à une eschatologie
ouvrant la porte à l'assomption dans le divin. Si l'humain
devait ne pas être un point final, c'est qu'il faudrait commencer
à envisager un posthumain.
Pour
cela, les mots comptent, même s'ils comportent beaucoup d'ambiguïtés.
Parler de posthumain signifie explicitement que derrière
l'humain tel qu'il avait été défini et tel
qu'il s'était manifesté jusqu'à présent,
il pourrait y avoir un avenir non seulement différent mais
plus fécond.
Cependant,
avant de rêver à ce que pourrait être un posthumain
mythique, les sciences modernes nous invitent à regarder
en quoi les sociétés humaines sont déjà,
à l'insu de ceux qui les observaient avec les outils traditionnels
de la sociologie et de la politique, autre chose que ce qu'elles
semblent être. Replacées dans l'histoire des systèmes,
ces sociétés humaines n'apparaissent plus que comme
l'écume de la vague, cachant des forces infiniment plus profondes
qui ont déterminé et continueront à déterminer
leur évolution. Ces forces n'ont rien d'humain au sens métaphysique.
Ce sont celles d'un cosmos en train d'évoluer. Pour elles,
la vie, les humains, leurs technologies et leurs états de
conscience sont non pas les résultats d'une évolution
passée mais si l'on peut dire des facteurs évolutionnaires
toujours en train d'opérer. Dans cette optique, si l'on tient
absolument à parler de posthumain, pour marquer le refus
d'un humanisme mythologique, il est possible d'affirmer que le posthumain
est depuis longtemps déjà parmi nous. Il s'exprime
certes par des technologies visibles mais aussi par le jeu d'entités
non aisément perceptibles mais qu'un peu d'attention nous
permet d'identifier et même de commencer à étudier
en termes scientifiques.
Ceux
qui nous ont lu sont, il est vrai, bien informés de ce type
d'approche. Ils n'ignorent pas, par exemple, le rôle méthodologique
très éclairant de concepts comme ceux de superorganisme,
de macroprocessus ou de mème. Il faut aller plus loin et
procéder à un bref recensement de ce que l'on pourrait
appeler le bestiaire des forces à l'œuvre dans la construction
de la complexité sur la Terre.
Pour
cela, il n'est pas inutile d'identifier les principaux mécanismes
qui, selon la science moderne, déterminent l'évolution
du monde et paraissent avoir introduit parmi nous ce que nous appelons
le posthumain. Nous parlerons à leur égard de mécanismes
évolutionnaires. Le terme de mécanisme évolutionnaire
est redondant, puisqu'il n'est pas pratiquement concevable d'imaginer
un mécanisme qui ne commanderait aucune évolution,
comme le serait par exemple la machine à mouvement perpétuel.
Il est bon cependant de rappeler en permanence que la science moderne,
contrairement à la philosophie, à la métaphysique
ou aux religions, ne s'intéresse pas à ce qui n'évolue
pas. Certes, dans le cas de la physique quantique, elle est amenée
à faire l'hypothèse d'un univers sous-jacent, le monde
quantique, dont la description exclut les références
au temps et à l'espace de notre univers quotidien. Mais la
seule façon dont la science peut concrètement tenter
de comprendre cet univers est d'étudier les systèmes
évolutionnaires générés par lui, dont
nous faisons partie.
Les
mécanismes évolutionnaires sont nombreux. Pour la
clarté de ce qui va suivre, proposons quelques conventions
permettant de les distinguer. Retenons les catégories suivantes
:
Mécanismes
cosmologiques
Nous qualifierons de mécanismes cosmologiques ceux où
n'interviennent pas de facteurs liés soit au vivant biologique,
soit au sein du vivant biologique, à l'humain. En effet,
pratiquement, de tels mécanismes ne sont observables que
dans le cosmos, hors de portée de ce qui se passe sur la
Terre. Ce sera le cas de l'évolution du Soleil sous sa forme
actuelle. On attribue au Soleil une espérance de vie d'environ
5 milliards d'années et on ne voit pas sérieusement
aujourd'hui comment la science pourrait modifier cette durée.
Cependant, sur Terre même, des mécanismes cosmologiques
importants sont à l'œuvre et influencent directement
ou indirectement l'évolution de notre planète au sein
du système solaire, comme son évolution interne en
tant que système thermodynamique. Là encore la science
n'a pour le moment aucun espoir de pouvoir les influencer. C'est
le cas de l'inclinaison de l'axe des pôles sur l'orbite ou
de la position des pôles magnétiques, dont les changements
peuvent provoquer des catastrophes considérables pour les
organismes vivants actuels.
Mécanismes
biologiques
Appelons
mécanismes biologiques ceux qui résultent du développement
de la vie biologique dans l'environnement terrestre. Ce terme nous
oblige à nous mettre d'accord sur une définition du
vivant, par opposition au non- vivant, lequel inclue l'ensemble
des systèmes physiques et chimiques existants. Elle est difficile,
mais nous n'entrerons pas dans des débats à ce sujet,
qui sont affaire de spécialistes et ne concernent pas directement
notre propos. Par contre, les mécanismes biologiques générant
de la vie doivent aujourd'hui être rangés en deux catégories.
Les premiers, infiniment plus nombreux, sont apparus spontanément
sur Terre depuis environ 4 milliards d'années. Les seconds,
très récents, apparaissent au sein de certains systèmes
anthropotechniques (voir ci-dessous la signification de ce terme).
Ils sont le produit de processus dits de génie génétique,
consistant à créer des organismes biologiques de synthèse
sur le modèle des organismes biologiques naturels. Ces processus
recombinent artificiellement des molécules de la chimie organique,
qui sert de base à la vie biologique naturelle, au sein de
cellules et génomes artificiels. Les plus novateurs de ces
processus cherchent à s'affranchir des molécules de
la chimie organiques utilisées par le vivant, en faisant
appel à la combinaison d'éléments chimiques
autres que ceux composant les systèmes biologiques terrestres
actuellement connus. Nous distinguerons donc au sein de la vie biologique
une vie biologique que l'on qualifiera de naturelle, une vie biologique
que l'on qualifiera d'artificielle et une vie non biologique artificielle.
Toutes trois sont évidemment naturelles, puisque l'artificiel
résulte lui-même de l'activité sociétés
humaines ou systèmes anthropotechniques qui sont des produits
de l'évolution naturelle. Mais on admettra que la vie artificielle
n'existait pas avant ces sociétés, au moins sur la
Terre. Rappelons que la science de la vie extraterrestre ou exobiologie
postule qu'il existe d'innombrables formes de vie dans le cosmos
proche ou lointain, dont certaines doivent être proches des
différentes formes de vie artificielle se développant
sur Terre. Sur Terre, la multiplication probable de systèmes
vivants artificiels provoquera nécessairement des changements
importants au sein des équilibres biologiques terrestres
actuels.
Mécanismes
bioanthropologiques
Les
mécanismes résultant du développement au sein
de la vie biologique de systèmes découlant directement
ou indirectement de l'activité des systèmes anthropologiques
ou humains peuvent être qualifés de mécanismes
bioanthropologiques, le préfixe bio- marquant le fait que
jusqu'à présent les systèmes anthropologiques
résultent de l'évolution darwinienne de systèmes
biologiques les ayant pour l'essentiel précédés
dans l'histoire évolutive. Cette nouvelle catégorie
nous oblige, comme celle faisant appel au concept de vie, à
définir un nouveau concept, considérablement plus
complexe, celui d'anthropos ou humain, humanité,
espèce humaine. Pour ne pas nous engager à ce stade
dans des débats sans fins, nous essaierons de nous en tenir
à la définition génétique de l'espèce
humaine, celle dont les phénotypes, les individus humains,
sont les produits de l'expression d'un génotype ou génome
n'ayant semble-t-il, guère évolué depuis quelques
centaines de millions d'années ou n'évoluant spontanément
qu'à la marge (cas des enfants surdoués ?). Si ce
génome était modifié dans l'avenir, se poserait
évidemment la question de savoir si l'espèce est conservée
et si les nouveaux produits en font encore partie. Mais cette question
ne se posera que dans la perspective des recherches intéressant
la vie biologique artificielle évoquée ci-dessus dont
elles seront un aspect certes très troublant mais particulier.
La
composition et le rôle du génome humain dans la reproduction
sont loin d'être encore complètement élucidés.
De plus, l'expression des gènes composant ce génome
prend des formes très différentes selon l'organisation
des sociétés où naissent et où grandissent
les jeunes humains, organisation que l'on nomme culture. Une combinatoire
complexe se produit donc, elle-même affectant des formes très
diverses et en évolution continue, que l'on qualifie aujourd'hui
d'épigenèse. Au niveau de généralité
où nous nous situons ici, nous négligerons cette diversité
d'origine épigénétique. Nous poserons en principe
que les mécanismes évolutifs naturels s'exerçant
sur Terre sont de plus en plus influencés par les mécanismes
évolutifs résultant du développement d'une
« espèce humaine » dont les caractéristiques
évoluent au fil du temps. Ce serait donc une illusion métaphysique
que poser en principe l'existence d'une espèce humaine intangible,
dotée de caractères conférés ou acquis
une fois pour toutes.
Mécanismes
bioanthropotechniques
Nous
appellerons mécanismes bioanthropotechniques les mécanismes
résultant du développement au sein des systèmes
bioanthropologiques de systèmes industriels et de systèmes
technologiques, que nous rassemblerons sous le terme de systèmes
techniques. Ce terme apparemment inutilement compliqué vise
en fait à rappeler que ces mécanismes conjuguent des
facteurs biologiques propres à toutes les formes de vie existant
sur Terre et des facteurs résultant de l'utilisation par
les systèmes bioanthropologiques d'outils techniques dérivés
des premiers instruments dont l'usage avait émergé
dans certaines sociétés de primates, il y a environ
3 à 2 millions d'années. Les systèmes bioanthropotechniques
ont pris un développement fulgurant avec les explosions technologiques
apparues depuis un siècle environ. Nous formulons l'hypothèse
qu'ils évoluent spontanément selon des logiques propres,
mais en interaction avec les mécanismes bioanthropologiques.
Leur influence s'exerce aujourd'hui, de proche en proche, sur pratiquement
tous les mécanismes évolutionnaires se produisant
sur Terre ou dans son environnement spatial proche. Le concept de
système bioanthropotechnique permet de mettre en évidence
une constatation que la science moderne ne peut plus s'éviter
de faire. Nous sommes soumis, en tant qu'espèce humaine,
à des déterminismes qui tiennent à la combinaison
ou de la superposition de trois séries de facteurs résultant
des mécanismes générateurs que nous venons
de présenter : les facteurs biologiques (l'influence directe
de nos gènes, nous permettant par exemple de disposer de
corps et d'organes sensoriels organisés d'une certaine façon),
les facteurs culturels anthropologiques générés
par le fonctionnement des sociétés humaines, les facteurs
résultant au sein des systèmes anthropologiques, de
l'influence de plus en plus grande des systèmes industrialo-technologiques
ou, pour simplifier, techniques.
Mécanismes cognitifs
Nous appellerons mécanismes cognitifs les mécanismes
résultant de l'apparition de facultés cognitives au
sein des systèmes bioanthropologiques et des systèmes
bioanthropotechniques. Nous définirons le système
cognitif (de l'américain Cognitive system) comme
une organisation biologique ou artificielle dotée d'un corps
et d'un cerveau (ou de l'équivalent) lui permettant de construire
au niveau de son cerveau des modèles du monde incluant une
image d'elle-même (ou de soi). Ces modèles ne sont
pas faits de matière physique ou biologique, mais d'informations.
Plus précisément, il s'agit d'informations résumant
les connaissances sur le monde acquises par le système cognitif.
On dira donc qu'il s'agit de systèmes de connaissances. Nous
pourrions pour céder à l'habitude parler de système
conscient, mais le terme de système cognitif est préférable
car il évite de faire référence à la
conscience, propriété trop ambiguë pour permettre
d'en proposer des définitions opérationnelles. Le
terme cognitif, au contraire, implique seulement que le système
a la connaissance de quelque chose dont l'importance est telle qu'elle
permet de le différencier de tous les autres systèmes.
On
sait par ailleurs que les capacités cognitives ne peuvent
naître que des activités exploratoires en réseau
de plusieurs systèmes cognitifs reliés par des langages
s'étant imposés à l'usage comme les plus efficaces
pour créer des communautés. Leurs résultats
les plus significatifs sont mémorisés spontanément
et rendus ensuite accessibles sous la forme de systèmes de
connaissance. Les systèmes de connaissances ainsi produits
et accumulés, mis constamment à l'épreuve de
nouvelles expériences, peuvent donner naissance à
des modèles du monde très riches et très performants.
Les plus générales et les plus rigoureuses de ces
connaissances sont dites connaissances scientifiques. L'importance
de celles-ci est si grande dans l'accélération de
l'évolution affectant les systèmes cognitifs que nous
pouvons créer le terme de systèmes cognitifs scientifiques,
qu'il faudra évidemment distinguer des systèmes cognitifs
non scientifiques.
Les systèmes cognitifs sont, contrairement aux divers autres
systèmes que nous venons de mentionner, capables de laisser
émerger en leur sein des représentations ou images
d'eux-mêmes. Ceci explique que les différentes catégories
de systèmes cognitifs apparus dans l'histoire des systèmes,
individus et groupes humains en premier lieu, possèdent des
informations sur le monde et sur eux dont l'origine leur échappait.
A une époque où leur science des systèmes complexes
était rudimentaire, ils les ont attribuées à
des sources non terrestres, autrement dit révélées
ou divines. Il s'agit de la conscience. Si l'on ne donne pas une
signification métaphysique au concept de conscience, on peut
dire que ces représentations participent à l'élaboration
de consciences primaires et de conscience de soi, Les contenus conscients
ou états de conscience influent sur le comportement des organismes
qui en sont le siège. Mais les représentations qu'ils
fournissent sont toujours partielles et souvent illusoires. Ainsi
en est-il de l'illusion selon laquelle les états de conscience
pourraient permettre la prise de décision dite « libres
», c'est-à-dire sans causes identifiables. Ajoutons
que la science moderne est conduite à supposer que des capacités
cognitives existent sous des formes rudimentaires dans certaines
sociétés animales.
Mécanismes cognitifs artificiels
Les
mécanismes nés du développement au sein des
systèmes bioanthropotechniques de systèmes cognitifs
artificiels et autonomes (robots autonomes pour simplifier) terminent
cette liste. Nous les nommerons mécanismes cognitifs artificiels.
Les systèmes cognitifs artificiels sont des systèmes
dont les composants sont techniques et non biologiques. Nés
de l'activité des systèmes cognitifs anthropotechniques,
ils seront dans un premier temps dotés par ces derniers de
capacités cognitives imitées des leurs, y compris
en ce qui concernera leur faculté d'autoreprésentation
consciente. Ces facultés seront sous contrôle des systèmes
anthropotechniques dont ils émaneront. Mais rien n'interdit
de penser que ces facultés en s'enrichissant de façon
spontanée puissent leur permettre de s'émanciper progressivement
du contrôle des systèmes anthropotechniques. Ceci donnera
naissance à de nouvelles générations d'entités
vivantes et conscientes relevant principalement du non-biologique,
autrement dit de l'artificiel. Du fait de leur autonomie, elles
entreront en compétition darwinienne avec les systèmes
bioanthropotechniques. Certains scientifiques font l'hypothèses
que ces entités existent déjà sous des formes
frustes au sein de ces derniers systèmes, induisant chez
ceux-ci des comportements dont la logique échappe à
l'observation scientifique, tant du moins que la science des systèmes
n'aura pas radicalement modifié ses instruments d'observation.