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Nous avions déjà abordé cette question, sous
un autre angle, à partir d'un article
précédent de Mark Buchanan
Le
grand public informé est maintenant convaincu de l’indéterminisme
fondamental qui caractérise le monde quantique. Les propositions
développées par Niels Bohr dans une interprétation
dite de l’Ecole de Copenhague dans les années 1924-1927
ont provoqué une véritable révolution dans
la physique en particulier et dans la philosophie des sciences en
général. Elles posent en principe incontournable l’existence
d’une frontière entre le monde ordinaire, régi
par les lois déterministes héritées de Newton,
et un monde quantique sous-jacent, dit microscopique, dont les «
objets » sont marqués par l’incertitude de certaines
de leurs propriétés. En conséquence, les entités
décrites par la physique quantique ne peuvent pas être
considérées comme des particules ordinaires, dont
on pourrait à la fois mesurer, par exemple, la position et
la vitesse. Elles sont représentées par une équation
complexe, la fonction d’onde, qui n’en donne qu’une
description probabiliste. Lors de l’observation, cette fonction
d’onde s’effondre en ne faisant apparaître qu’une
des propriétés de l’entité, par exemple
sa position. Mais son autre propriété, sa vitesse,
ne peut plus être connue. Il en résulte que toute prédiction
sur l’avenir de telles entités devient impossible,
sauf à considérer un très grand nombre d’entités
analogues sur lesquelles la loi des grands nombres permettra de
faire des prévisions vérifiables.
On
connaît les conséquences philosophiques innombrables
qui avaient été tirées de ces propositions,
toujours vérifiées depuis par la physique expérimentale.
Le concept d’un réel en soi existant en dehors de l’observateur
et obéissant à des lois susceptibles d’être
découvertes par celui-ci n’était plus recevable,
tout au moins au niveau microscopique. Les déterministes
héritiers du mathématicien français Laplace
s’étaient inquiétés. A contrario, tous
ceux qui refusaient de voir dans le monde le produit de déterminismes
rigoureux ne laissant pas de place pour une hypothétique
liberté s’étaient réjouis. Ils avaient
prétendu trouver dans l’indéterminisme quantique
la preuve que le monde avait été et pouvait toujours
être créé par la volonté humaine –
ou la volonté divine.
Sans
tomber dans un mysticisme sur un modèle oriental qui fit
fortune dans les années 1970, la plupart des physiciens ont
admis que de nombreux phénomènes ne peuvent pas être
décrits ni prévus par la science. Le concept récent
d’émergence (quelquefois dite forte) est de plus en
plus utilisé pour signaler la limite au-delà de laquelle
la science ne se sent pas capable d’aller, non pas pour des
raisons matérielles tenant au manque de moyens de calcul,
mais pour des raisons fondamentales. Nous avons indiqué dans
un article précédent (1) que les
scientifiques admettent volontiers le déterminisme d’un
phénomène complexe, tel que le jeu de dés.
Même si calculer la face sur laquelle retombera le dé
est pratiquement impossible, compte tenu du nombre des variables
qu’il faudrait connaître et traiter, il n’existe
pas de loi physique l’interdisant. Au contraire, face à
un phénomène faisant intervenir des variables relevant
du monde quantique, on doit parler d’indéterminisme
profond. Le phénomène, lorsqu’il se manifeste,
peut alors être dit émergent au sens fort. On se borne
à constater son apparition, sans pouvoir ni l’expliquer
ni prévoir son renouvellement. C’est un tel phénomène
qui se manifeste dans un ordinateur quantique. Le physicien ne peut
pas prévoir les états individuels des q.bits composant
l’unité de calcul de cet ordinateur. Il ne pourra donc
pas prévoir exactement (autrement que de façon probabiliste)
le résultat dudit calcul. Il se bornera à constater
l’émergence de ce résultat, quand il apparaîtra
sur l’écran.
La
science appliquée, de même que la technique, se satisfont
fort bien de cet indéterminisme puisque tous les dispositifs
du monde moderne traitent les atomes par très grandes quantités.
Ils peuvent donc exploiter sans problèmes (sauf cas marginaux)
les propriétés d’un monde quantique indéterminé.
Il reste que les grandes questions fondamentales relatives à
l’origine et au devenir de l’univers semblent devoir
rester à jamais sans réponse. Etre obligé d’admettre
qu’il n’existe pas de monde indépendant de l’observateur,
pouvant être représenté et calculé par
des lois scientifiques, semble très frustrant pour les imaginations.
Cela parait en particulier condamner la recherche, d’ailleurs
considérée vaine par beaucoup (pour d’autres
raisons) d’une hypothétique théorie du Tout,
censée faire la synthèse entre relativité et
physique quantique. Le scientifique doit se limiter à étudier
le monde tel qu’il est « construit » en permanence
par l’interaction entre un soubassement indescriptible en
soi, ses instruments et son cerveau (2)
On
sait que depuis les premières critiques d’Einstein,
selon lesquelles existaient des variables cachées pouvant
expliquer l’indéterminisme apparent des entités
quantiques, de nombreuses interprétations avaient été
suggérées pour justifier le retour au déterminisme.
Ce furent notamment les hypothèses de Louis de Broglie en
1927 puis de David Bohm dans les années ’50, dites
du "modèle de l’onde pilote". Nous y reviendrons.
Notons seulement que ces diverses interprétations ne permirent
pas de suggérer de preuves expérimentales pouvant
justifier leur adoption au lieu et place de l’interprétation
de Copenhague. Aujourd’hui encore, rien n’a changé.
Ainsi le dernier numéro de La Recherche (avril 2008) consacre
un Dossier comportant trois articles bien faits et éclairants
visant à justifier le titre du Dossier : "Physique
quantique : l’erreur d’Einstein". Pauvre Einstein
Si
pourtant Einstein avait eu raison...
Il
est donc tout à fait surprenant et stimulant pour l’esprit
de lire dans un de nos magazines favoris, peu suspect de sensationnalisme,
une affirmation tout à fait contraire : "The Uncertainty
principle. Quantum reality isn’t random. It just looks that
way" (NewScientist, 22 mars 2008, p. 29). L’article
est du à Mark Buchanan, écrivain scientifique et auteur,
entre autres livres, de The Social Atom et de Small World 3)
Mark Buchanan, comme le montrent ses écrits, est profondément
convaincu que le monde obéit à des lois profondes,
à l’échelle macroscopique comme à l’échelle
microphysique, lois qu’il convient de mettre en évidence.
Ceci lui confère une prédisposition que nous pourrions
qualifier de métaphysique le poussant à s’intéresser
aux hypothèses relatives aux variables cachées de
la physique quantique. Mais il est trop professionnel pour donner
foi à des travaux qui ne seraient pas consistants. Or son
article évoque une suite d’hypothèses, dont
certains des auteurs travaillent au Perimeter Institute dont nos
lecteurs connaissent le rôle dans la promotion des idées
nouvelles en physique quantique (4).
C’est
une équipe rassemblée autour du physicien Sheldon
Goldstein de Rutgers University 5) qui a relancé
voici quelques vingt ans, avec beaucoup d’arguments convaincants,
l’idée que le monde serait déterministe et doté
de propriétés « objectives » 6).
Il a développé une reformulation de la physique quantique,
sous le nom de « Bohmian mecanics » dans laquelle
les particules suivent des trajectoires précises à
travers l’espace et le temps. Le futur serait donc en théorie
parfaitement prédictible, sinon calculable, en fonction du
passé. Ces hypothèses ont suscité beaucoup
d’objections, que décrit l’article du NewScientist.
Cependant, progressivement, elles seraient en train de répondre
aux plus importantes de celles-ci. Nous ne reprendrons pas ici les
éléments du problème, tels que développés
par Mark Buchanan. Disons seulement que le modèle «
Bohmien » aujourd’hui proposé par Sheldon
Goldstein, Detlef Dürr, Nino Zanghi puis plus récemment
par Ward Struyve et Hans Westman du Perimeter Institute, ne se borne
pas à décrire les particules quantiques, mais aussi
les champs quantiques. Elles permettent de retrouver la physique
des particules relativistes mais aussi la théorie quantique
des champs et l’électrodynamique quantique. La faiblesse
de ces hypothèses est que, jusqu’à présent,
elles ne font pas de prédictions différentes de celles
de la physique quantique. C’est ainsi qu’elles donnent
une explication que nous ne reprendrons pas ici au fait qu’elles
n’éliminent pas l’incertitude dans les prédictions
et ne peuvent donc pas être distinguées des observations
de la physique quantique.
Pour
illustrer ce point surprenant, nous pourrions revenir à l’ancêtre
de ces théories déterministes, le modèle de
l’onde pilote. Dans l’expérience des fentes de
Young, les particules - même envoyées les unes après
les autres, sans pouvoir interférer entre elles - se répartissent
sur l’écran selon des franges d’interférences.
On en déduit qu’elles ne se comportent pas de façon
classique. Si cela était le cas en effet, on devrait, en
suivant leur trajectoire, les retrouver groupées sur l’écran
juste derrière les fentes, au lieu de les trouver réparties
dans les franges d’interférence. Cette expérience
est considérée comme la preuve du fait que la particule,
même isolée, trahit ainsi son caractère ondulatoire.
L’hypothèse de l’onde pilote explique cette observation
de façon différente. Chaque particule suit un itinéraire
gouverné de façon déterministe par une onde
pilote. Dans le cas des fentes de Young, ce sont les ondes pilotes
qui en traversant les fentes créent sur l’écran
des bandes d’interférence. Les particules s’y
répartissent une à une sans interférer entre
elles. Mais le résultat de l’expérience est,
comme on le voit, le même, que l’on fasse appel à
l’indéterminisme onde-particule ou au déterminisme
onde pilote- particule.
Certains
sont allés jusqu’à suggérer que si les
hypothèses de l’onde pilote avaient été
formulées les premières, les hypothèses indéterministes
n’auraient pas pu s’imposer. La physique quantique se
serait développée sur des bases conceptuelles différentes,
mais ses résultats observés auraient été
les mêmes. Les seuls perdants auraient été les
philosophes et métaphysiciens, qui auraient manqué
l’occasion d’un grand débat déterminisme/indéterminisme.
Plus
sérieusement, aujourd’hui, les défenseurs des
hypothèses bohmiennes envisagent pour démontrer leur
pertinence de procéder à de nouvelles observations
dans le domaine de l’astrophysique. Celles-ci pourraient montrer
que, dans des conditions extrêmes, les particules «
hors d’équilibre » de l’univers primitif
auraient obéi à des schémas confirmant leurs
hypothèses déterministes et démentant les hypothèses
indéterministes. Ils comptent par exemple sur les prochaines
informations relatives au fond de ciel primordial que devrait apporter
le futur satellite Planck de l’Esa. Ils espèrent aussi
en trouver des preuves dans la mesure des (encore hypothétiques)
ondes gravitationnelles.
Rien
ne nous empêche évidemment de rêver aux conséquences
qu’entraînerait pour la façon dont nous représentons
l’univers et notre propre rôle au sein de celui-ci,
le remplacement de l’indéterminisme quantique par un
certain déterminisme. L’univers serait-il calculable,
prédictible, modifiable ? Que deviendrait ce déterminisme
aux états extrêmes des Singularités cosmologiques
(pré-big bangs, trous noirs…) ? Pourrait-on vraiment
revenir à la croyance intuitive qu’il existe un univers
en soi indépendant de l’observateur ?
On
peut par contre affirmer sans risques que les fondamentalistes religieux
pour qui le monde est conforme aux Ecritures trouveraient, dans
toutes les hypothèses et quelles que soient celles-ci, de
quoi justifier leurs croyances aux yeux des ignorants.
Notes
(1)De
l'évolution et de l'émergence, dans ce
numéro
(2) Voir J.P. Baquiast, Pour un principe matérialiste
fort. Jean-Paul Bayol, 2007
(3) Voir http://pagesperso-orange.fr/mark.buchanan/indexMB.html.
Ne pas confondre cet auteur avec un écrivain religieux du
même nom.
(4) Le Perimeter Institute est une fondation privée
canadienne due à Mike Lazaridis, industriel responsable de
nombreux produits à succès, notamment le smartphone
Blackberry. Plutôt qu’acheter des yachts de 50 mètres
sur lesquels recevoir des chefs d'Etat en mal de luxe, il a préféré
approfondir les mystères du monde quantique.
(5) Goldstein, Home page http://www.math.rutgers.edu/~oldstein/
(6) Plus récemment et indépendamment,
le physicien néerlandais Gerardus t'Hooft a proposé
des hypothèses visant à réintroduire le déterminisme
en mécanique quantique http://en.wikipedia.org/wiki/Gerardus_'t_Hooft