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4 août 2008
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Conscience humaine et conscience artificielle :
un couple fécond
L'objet
de cet article est de proposer au lecteur une réflexion sur
les relations de la conscience artificielle avec la conscience humaine,
celle la même dont nous expérimentons tous les jours
les vertus – et les limites - en ce qui nous concerne.
Le
besoin d'un tel travail apparaît de plus en plus évident,
au fur et à mesure que des spécialistes décrivent
en public, par exemple dans des Clubs de sciences ou pour la télévision,
les progrès constants de la robotique en matière de
conscience artificielle. Au-delà de la curiosité,
la première réaction semble être l'effroi. Les
commentaires des lecteurs faisant suite aux articles publiés
sur ce thème dans notre revue suscitent la même constatation.
Imaginer des robots capables de comportements conscients comparables
à celles des hommes semble troubler profondément beaucoup
de personnes.
Pourquoi
cela ? Eliminons d'emblée la position des spiritualistes
radicaux pour qui l'esprit humain et la conscience par laquelle
il s'exprime sont des propriétés d'essence divine
qu'il serait sacrilège de vouloir comprendre ou reproduire
par la science. Les religions monothéistes et sans doute
aussi la plupart des autres croyances religieuses ont du monde une
représentation dualiste. Il existe d'une part la matière
et d'autre part le spirituel lequel s'apparente au divin. Les sciences
ont le droit d'étudier voire de reproduire les phénomènes
matériels. Mais les faits de conscience ne peuvent et ne
doivent pas faire l'objet d'études scientifiques. Ils relèvent
de la foi et doivent être compris à travers les révélations
qu'en ont faites les grands textes religieux et les prophètes
ou prêtres seuls habilités à les interpréter.
Cette position est qualifiée de dualisme par les philosophes.
On sait que depuis la période dite des Lumières, le
point de vue contraire, dit moniste, postule qu'il n'est pas possible
de séparer l'esprit de la matière. Il s'agit de deux
versions interagissantes d'une même réalité.
Le monisme, sous sa forme moderne, remonte à certains philosophes
de l'antiquité grecque. Il a été illustré
par les écrits de Spinoza. Celui-ci n'était pas un
matérialiste au sens actuel du terme, mais plutôt un
panthéiste, pour qui la divinité est immanente à
toutes choses. Cependant pour lui, et peut-être pour cette
raison, il ne fallait pas séparer l'esprit de la matière.
Le
point de vue moniste, nous le verrons, est repris par tous ceux
qui étudient la conscience, que ce soit les neuroscientifiques
ou les roboticiens. Un certain nombre de ces scientifiques sont
croyants, mais ils considèrent comme possible de séparer
celles de leurs convictions qui relèvent de la foi religieuse
et celles qu'ils acquièrent en étudiant le monde à
travers les instruments de la rationalité et de la science
expérimentale. On ne peut pas nier cependant que depuis les
Lumières, les recherches scientifiques se sont attachées
à démontrer la vanité et le danger de croyances
traditionnelles inspirées par les religions, pour qui certaines
questions comme les origines de l'univers, la vie et la conscience
ne doivent pas être matière à recherche scientifique.
Les sciences sont donc globalement matérialistes. Lorsqu'elles
s'efforcent d'expliquer la vie et la conscience, elles sont a priori
considérées comme suspectes par les religions.
Dans
le cas particulier de la conscience artificielle(1),
les réticences ou les craintes qu'inspire ce concept ne relèvent
pas uniquement de croyances spiritualistes intégristes, même
si celles-ci sont actuellement de plus en plus répandues
et intolérantes. On les rencontre aussi chez des personnes
sensibles aux conséquences sociales ou politiques qui pourraient
découler de la généralisation dans le monde
moderne de systèmes technologiques ou robotiques dotés
d'aptitudes à la conscience. Le public non spécialiste
est en train de se rendre compte que le thème du robot humanisé,
ayant seulement jusqu'ici fait l'objet de scénarios de science-fiction,
va bientôt devenir réalité. Or beaucoup s'en
inquiètent.
Autrement
dit, nombre de personnes n'envisagent pas avec optimisme les prévisions
relatives à l'avenir de conscience artificielle, aujourd'hui
présentées par la littérature scientifique
ou les vulgarisateurs. Que disent ces auteurs ? Si les sciences
et technologies de l'information et de la communication (STIC ou
infotechnologies) se développent au même rythme accéléré
qu'actuellement, si par ailleurs aucune catastrophe globale ne vient
empêcher leur diffusion dans le monde, nous côtoierons
quotidiennement, dans la prochaine décennie ou au plus tard
dans les vingt prochaines années, des systèmes artificiels
capables de performances corporelles, intellectuelles et spirituelles
analogues voire parfois supérieures à celles des humains
d'aujourd'hui. Ces systèmes, de plus, seront autonomes, c'est-à-dire
capables de se comporter en fonction de leurs propres intérêts,
désobéissant le cas échéant aux ordres
donnés par les humains. On parle d'ailleurs à leur
égard de robots plus ou moins autonomes.
L'image
du robot autonome est depuis longtemps présente dans l'imaginaire
collectif. Sans remonter aux origines, il suffit de mentionner HAL,
l'ordinateur prenant le pouvoir présenté par le film
de Stanley Kubrick 2001, Odyssée de l'Espace (1968). Aujourd'hui,
le film WALL. E, produit par les studios Pixar, modernise cette
représentation. Il met en scène des robots dotés
de toutes les qualités d'intelligence et de sensibilité
propres aux humains. Le petit robot nettoyeur WALL. E, resté
seul sur Terre après que l'humanité l'ait désertée,
a développé une forte personnalité
... Extrêmement curieux, il se sent trop seul. Mais sa vie
sera bouleversée par l'arrivée d'une petite «robote»
extraterrestre prénommée Eve. Tombant instantanément
amoureux d'elle, WALL. E va tout mettre en œuvre pour la séduire.
Les réalisateurs du film ne donnent pas beaucoup de précisions
sur les solutions technologiques permettant à ces deux robots
de disposer de qualités cognitives comparables à celles
des hommes, mais les spécialistes savent qu'ils se sont bornés
à anticiper sur des recherches actuellement en cours.
Il
faut reconnaître à sa décharge que l'argument
du film WALL.E n'exploite pas la peur, trop souvent utilisée
par d'autres pour générer un intérêt
dramatique. Il ne nous montre pas, comme le font beaucoup d'autres
films ou séries TV, des robots destructeurs. Il nous propose
au contraire d'entretenir avec ses héros une relation d'empathie.
Mais dans la vie réelle, la fréquentation de véritables
robots autonomes, dotés de consciences et de sensibilités
artificielles, ne provoquera pas seulement de l'empathie.
Beaucoup
d'humains seront près à construire avec des robots-compagnons,
selon l'expression consacrée, de véritables relations
d'amitié. De premiers exemples existent, autour de produits
japonais. Mais pour beaucoup d'autres humains, ces possibilités,
comme toutes celles d'ailleurs intéressant le développement
des sciences, susciteront d'abord de la méfiance. Les scientifiques
et ceux qui financent leurs recherches ne vont-ils pas, selon le
mot répandu, jouer les apprentis sorciers. Ne vont-ils pas
mettre en circulation des entités non humaines qui, soit
de leur propre chef, soit à l'incitation d'humains «
malveillants » (dictateurs, terroristes, pervers) se retourneront
contre les humains pour les contrôler voire les détruire
?
Il
est évident que ces risques existent. Mais ils ne se limitent
pas à la robotique. Le chemin actuellement suivi par l'espèce
humaine montre que celle-ci est en train de modifier non seulement
l'environnement terrestre, avec les risques que l'on sait, mais
ses propres caractéristiques biologiques, notamment génétiques
et épigénétiques. Elle peut modifier également,
sans faire encore appel à l'intelligence artificielle (que
nous désignerons dans la suite de cet article par l'acronyme
IA), mais simplement avec de simples drogues sinon par l'abus des
spectacles télévisuels, la façon dont fonctionnent
les cerveaux. Personne n'est en mesure aujourd'hui de pronostiquer
les effets à court terme ou à long terme de ces différents
développements. Faut-il envisager des catastrophes plus ou
moins étendues, touchant tous les écosystèmes
? Peut-on au contraire imaginer qu'une humanité renouvelée,
parfois qualifiée de post-humaine, puisse en émerger
? Dans l'incertitude, faudrait-il appliquer un principe de précaution
radical en interdisant toutes les recherches ? Mais qui pourrait
ou qui voudrait procéder à de telles interdictions,
à supposer qu'elles aient quelques chances de succès
?
Il
faut bien admettre que des processus évolutionnaires semblant
dépasser largement les capacités d'évaluation
et plus encore d'intervention des organismes politiques régulateurs
sont en œuvre, impliquant la participation plus ou moins passive
de milliards d'hommes. On ne voit pas encore s'exprimer, sauf marginalement,
de volontés conscientes visant, sinon à bloquer ces
processus, du moins à les rationaliser. Les idéologues
de la croissance s'en réjouiront. Pour eux de tels processus,
même et surtout s'ils ne sont pas régulés, apporteront
de toutes façons un progrès à l'humanité.
Mais cet optimisme est de moins en moins partagé, face aux
dégâts provoqués par la croissance.
Les
craintes que suscite la conscience artificielle rejoignent alors
les craintes suscitées par cette course irrationnelle à
la croissance dans laquelle l'humanité semble engagée
et dont on voit de plus en plus les limites. Non seulement l'apparition
de consciences artificielles risquerait d'apporter de nouveaux éléments
incontrôlables à l'explosion technoscientifique, mais
elle risquerait de miner la confiance portée aux mécanismes
de régulation volontaire reposant sur des prises de conscience
politiques. Les militants de la décroissance ou du simple
développement dit durable affirment qu'au moment où
l'on mesure le peu de poids de la perception des risques, face à
des phénomènes se déroulant avec l'implacabilité
aveugle de tsunamis, il serait insensé de diminuer encore
l'efficacité de la conscience humaine comme instrument d'un
pilotage volontaire de l'avenir, en l'assimilant à des mécanismes
de conscience artificielle relevant d'automatismes primaires.
Pourquoi
se méfier de la conscience artificielle ?
Il
faut élargir cependant le débat en reconnaissant que
les procès faits à la conscience artificielle rejoignent
un procès plus général fait à la science
dans des sociétés développés. Celles-ci
pourtant doivent en partie leurs succès aux constructions
permises par cette même science. Or aujourd'hui la science,
comme les applications technologiques qui en découlent, paraissent
de moins en moins capables, contrairement à ce qu'espéraient
les Encyclopédistes du siècle des Lumières
et leurs successeurs, de faire triompher les règles de la
Raison face aux préjugés obscurantistes imposées
par les religions et les mythologies, elles-mêmes relayées
par les illusionnistes des fausses sciences. Sans nier les mérites
de la rationalité, s'exprimant dans le cadre de la pratique
scientifique expérimentale (pour qui toute hypothèse
doit en principe être confirmée par une expérience
objective), de plus en plus de gens, y compris des scientifiques
eux-mêmes, se méfient des abus qui peuvent être
faits de la science(2).
Il
y a d'abord les abus du scientisme. Celui-ci est souvent décrit
comme une perversion de la démarche scientifique. Le scientisme,
selon ses détracteurs, refuse de prendre en considération
les manifestations de l'esprit et du corps qui ne peuvent être
analysés et reproduits par des méthodes scientifiques
classiques, à base de modèles mathématiques
et logiques rigoureux. Un tel scientisme éloigne du domaine
de l'étude scientifique des phénomènes et questions
de grande importance que précisément des sciences
modernes plus ouvertes s'attachent à étudier et intégrer
: les sentiments, l'esthétique, les valeurs morales, la réflexion
critique sur les finalités.
Il
est évident que la réalisation de modèles de
conscience artificielle qui seront nécessairement, à
leurs débuts, simplificateurs, suscitera la crainte de voir
le réductionnisme scientiste s'emparer, entre autres domaines,
des sciences humaines et cognitives. Or pour celles-ci, comme d'ailleurs
pour le bon sens ordinaire, les réalités complexes
que sont l'esprit humain et la conscience ne doivent pas être
niées ni artificiellement simplifiées. La même
crainte d'excessive simplification avait d'ailleurs été
évoquée au début de l'informatisation de la
société. En ce cas, l'expérience a montré
que, tout au moins dans les sociétés démocratiques,
les informaticiens n'ont pas véritablement pris le pouvoir.
Sera-ce le cas en matière de robotique ?
On
pourrait se rassurer en considérant (à tort) que les
recherches sur la conscience artificielle n'influenceront pas les
neurologues et psychologues qui étudient le cerveau humain
et ses manifestations. Les deux mondes, celui de la machine et celui
du vivant, sont suffisamment éloignés l'un de l'autre
pour que des simplifications abusives ne puissent être déduites
du premier monde et imposées au second. Mais l'expérience
montre que des relations existent de plus en plus. Depuis les années
1970, où l'IA a véritablement décollé,
en conséquence du perfectionnement des composants et des
programmes informatiques, les neurosciences et les sciences cognitives
se sont considérablement inspirées des progrès
de l'IA et de la robotique. En fait, les échanges se sont
faits dans les deux sens. Chaque acquis de connaissance obtenu dans
un domaine a été exploité par l'autre. Les
bons résultats de cette méthode expliquent d'ailleurs
la coopération systématique qui s'est instaurée
dans la dernière décennie entre les chercheurs des
différentes disciplines. Ceci ne veut pas dire cependant
que le réductionnisme ait triomphé, comme le prétendent
ceux qui ignorent les subtilités de ces sciences. Au contraire.
Chaque domaine se heurte en permanence à de nouvelles difficultés,
exigeant la recherche de nouvelles explications ou solutions, que
l'autre domaine se montre généralement capable de
fournir.
Il
est certain par contre que l'approfondissement de la coopération
avec les roboticiens oblige les sciences du cerveau et les sciences
humaines en général à renoncer aux concepts
et explications simplistes jusqu'ici admises non seulement par les
religions mais par le sens commun. Ainsi, que ce soit en robotique
ou dans les neurosciences, le concept naïf d'un espace, en
machine ou dans le cortex, dédié exclusivement aux
processus de génération de représentations
conscientes, doit être abandonné. Ces représentations
et les décisions les provoquant ou en découlant mettent
en œuvre de vastes champs de forces impliquant non seulement
la machine ou le corps entier mais aussi le milieu dans lequel cette
machine ou ce corps évolue.
Il
en résulte que les scientifiques de la conscience, qu'elle
soit artificielle ou naturelle, ne vont pas, ainsi instruits, prendre
le risque d'affirmer que les individus ou les groupes sont conditionnés
par des déterminismes ne leur laissant aucune liberté
de choix et donc aucune responsabilité à l'égard
de ces choix. Aucun citoyen se voulant autonome et responsable n'accepterait
de telles conclusions. Ils vont par contre étudier bien plus
en détail que leurs prédécesseurs les conditions
dans lesquelles les décisions petites et grandes sont prises,
et les modalités permettant d'assurer le plus d'autonomie
possible aux agents en charge de ces décisions. Ces conditions
s'appliqueront par contre à tous, et non aux seuls humains.
Le robot de demain devra en effet se comporter d'une façon
aussi éthique, morale et finalement responsable que l'individu
humain.
Une
deuxième crainte s'exprime, avec sans doute des fondements
plus solides que celles de la précédente. Elle découle
du fait, de plus en plus évident, que les recherches scientifiques,
dans les domaines avancés dits aussi stratégiques,
sont loin de viser l'avancement désintéressé
des connaissances. Si avancement il y a, il n'est que le sous-produit
de pratiques par lesquelles des pouvoirs politiques et économiques
visent en priorité à mieux assurer leur emprise sur
les sociétés et sur le monde. Il serait excessif d'affirmer
que les sciences et les technologies sont exclusivement financées
et donc décidées par des militaires ou de grandes
entreprises capitalistes travaillant pour le seul profit de leurs
actionnaires. L'expérience montre cependant que c'est le
cas à, peut-être, 80 à 90% des projets de recherche
et des développements applicatifs. La robotique et l'IA ne
sont pas les seules à souffrir de ce handicap. On sait que
toutes les sciences émergentes, celles qui sont théoriquement
les plus riches de promesses relativement à la transformation
du monde - biotechnologies, nanotechnologies, infotechnologies,
sciences de l'énergie, des matériaux, de l'espace
et bien d'autres -, sont principalement financées par des
pouvoirs visant à s'approprier leurs résultats. Robotique
et IA n'échappent pas à cette règle.
Mais
ceci n'est pas nouveau et a toujours trouvé des limites.
L'expérience a montré que les recherches militaires
ou à objectif de puissance, telles que celles concernant
l'atome, l'aérospatial ou l'informatique, ont finalement
bénéficié avec plus ou moins de retard à
tous. Ceci sous la pression des citoyens et de nombreux scientifiques,
même lorsqu'ils étaient directement impliqués
dans ces recherches. Il n'y aurait pas de raison pour que la robotique
et IA échappent à cette règle, si un contrôle
démocratique sur leurs développements était
convenablement assuré. Les extrémistes de la croissance
zéro affirmeront que l'humanité pourrait très
bien pu se passer de toutes ces recherches. Mais ils devraient alors
admettre que les civilisations idéales, pour eux, étaient
celles qui dominaient le monde avant l'ère industrielle et
technoscientifique. Ils ne voudraient certainement pas se trouver
reportés, même par la pensée, à de telles
époques.
Dissiper
le malentendu
Revenons
au-delà de ces généralités sur le préjugé
selon lequel les progrès de la conscience artificielle diminueraient
le rôle et le poids de la conscience humaine ? Là est
le malentendu qui mériterait pensons-nous d'être dissipé.
Les sociétés démocratiques occidentales, depuis
le siècle des Lumières et contrairement à bien
d'autres, valorisent le rôle des individus comme facteurs
de leur développement. Pour employer un terme un peu technique,
elles considèrent les individus comme des agents proactifs
et non comme des composants passifs. Elles ne nient certes pas,
en général, que les individus comme les groupes soient
déterminés par de grands conditionnements que les
sciences s'efforcent d'étudier : géographiques, climatiques,
génétiques, économiques, politiques…
Mais elles mettent en valeur un processus que d'autres sociétés
ne veulent pas voir ou nient, et que l'on nomme parfois l'individuation.
Chaque individu, selon cette conception, dans une société
qui s'enrichi et se complexifie, peut acquérir certaines
marges de manœuvre à l'intérieur des différents
déterminismes globaux pesant sur lui. En fonction de ses
qualités propres, il peut prendre des décisions qui
ne sont pas nécessairement celles des autres et qui, en principe,
ne sont pas prévisibles au plan collectif. La conviction
d'être un Je capable de décisions originales (autrement
dit d'être un « Je primo-décisionnaire »),
même si elle ne correspond pas exactement à la façon
dont chaque individu exprime ses choix personnels, traduit l'importance
que donnent les sociétés démocratiques à
la «proactivité» des individus.
Ces
décisions individuelles ne résultent pas du jeu d'un
libre-arbitre hypothétique de nature quasi divine. Il s'agit
d'émergences de complexité, si l'on peut dire, propres
à chaque individu et à chaque situation, résultant
de la conjugaison de facteurs causaux plus simples présents
dans l'organisme et dans son cerveau. Comme toutes les émergences,
elles ne sont ni prévisibles ni réductibles aux éléments
simples les ayant provoquées. La décision une fois
« émergée », c'est-à-dire prise,
réorganise souvent autour d'elle l'activité du sujet
tout entier. A ce stade, elle est donc causale.
L'individuation
et l'organisation démocratique qui lui correspond globalement
sont menacées par les théocraties et autocraties toujours
en activité, mais elles semblent pour le moment encore se
répandre, par suite des avantages compétitifs qu'elles
confèrent. Le fait que les individus composant les sociétés
démocratiques aient pu développer une relative auto-détermination
a longtemps fait la force des sociétés occidentales.
Leurs membres ont été les premiers à faire
preuve de curiosité scientifique, face à de grandes
questions dont les traditions anciennes, notamment religieuses,
prétendent détenir seules les réponses. Aujourd'hui
encore, les capacités de résilience ou résistance
diversifiée aux agressions subies par les sociétés
démocratiques, dues à l'autonomie des individus, semblent
un atout important de survie pour l'avenir.
Faut-il
qualifier de liberté la pro-activité dont jouissent
les personnes ou «agents» dans le cadre du processus
d'individuation ainsi décrit ? Peut-on, de façon plus
précise, nommer conscience volontaire la capacité
dont les agents individuels disposent pour essayer de s'autodéterminer
? Sans doute pas si l'on donne au concept de liberté un sens
métaphysique qui l'apparenterait à la liberté
absolue dont selon les dogmes religieux jouirait seule la divinité.
Cependant, cette capacité à l'auto-détermination,
fut-elle relative et intermittente, dont jouissent les individus
dans une société démocratique ou tendant à
la démocratie parait incontestable. Elle ne devrait donc
pas être niée sans précautions par des hypothèses
scientifiques affirmant que les individus sont entièrement
déterminés par des chaînes de causalité
massives ne leur laissant aucune marge d'adaptation. Le grand enjeu
de la science moderne, selon nous, consiste précisément
à comprendre les mécanismes qui, au niveau biologique,
neurologique ou sociétal, permettent à l'individu
de bénéficier de ce que l'on pourra faute de terme
plus adapté continuer à nommer une conscience volontaire.
Ceci n'est pas incompatible avec la recherche des déterminismes
systémiques qui, notamment au niveau statistique, définissent
les contenus de cette conscience et les comportements globaux en
résultant.
Observons
que la conscience, à supposer que cette faculté puisse
être individualisée, n'est pas le monopole de l'espèce
humaine dans sa forme actuelle. Elle est apparue sous des formes
plus rudimentaires ou différentes au sein de bien d'autres
systèmes en évolution. On ne parlera pas à
leur égard de systèmes conscients mais de systèmes
cognitifs, capables d'acquérir, transmettre et modifier des
informations ou connaissances (cognitions) résultant de leur
co-adaptation à leur environnement. Nous avons déjàconsacré
plusieurs articles à ces questions, auxquels nous renvoyons
le lecteur. Il convient selon nous d'insister plus
particulièrement sur les facteurs épigénétiques
qui permettent de comprendre les grandes évolutions collectives
semblant affecter toutes les espèces vivantes, notamment
l'espèce humaine. Concernant l'humanité, il s'agit
notamment des relations se nouant entre les facteurs génétiques
et les techniques instrumentales, utilisées de plus en plus
massivement depuis l'invention des premiers outils. Nous les avons
déjà évoquées sous le terme un peu barbare
de systèmes anthropo-
techniques.
Conclusion
En
conclusion, nous pensons que les considérations qui précèdent
justifient l'hypothèse selon laquelle il ne devrait pas apparaître
de contradictions entre les développements actuels et futurs
de la conscience artificielle, et le rôle que par ailleurs
jouent dans l'évolution globale les individus humains dotés
d'un cerveau capable de générer des représentations
conscientes d'elles-mêmes.
Certes,
conscience artificielle et conscience «naturelle» devraient
s'enrichir en se modifiant réciproquement, selon le processus
dit de la co-évolution. Mais il n'y a pas de raison de supposer
que les technologies de l'artificiel puissent définitivement
se substituer aux « technologies » biologiques et neurologiques
naturelles. De la même façon, les technologies du transport
ne remettent pas en cause (quoiqu'on dise) la capacité des
humains à se mouvoir sur leurs jambes. Elles se bornent à
diversifier et enrichir les potentialités de la marche.
Selon
nous, dans le cadre d'un scénario que l'on pourra qualifier
d'optimiste, mais non d'irréaliste, les deux formes de conscience,
conscience naturelle et conscience artificielle, devraient coopérer
pour contribuer à étendre le champ des processus conscients
au sein de l'univers.
Notes (1) Que les Américains dénomment
"Cognitive systems", dans leurs appels d'offre auprès
des scientifiques [voir par exemple le site de la Defense Advanced
Research Projects Agency (Agence pour les projets de recherche avancée
de défense)
: http://www.darpa.mil/ipto/thrust_areas/thrust_cs.asp
(2) Sur la science et la raison, on lira un débat
en ligne très riche organisé par le la revue "NewScientist"
de juillet 2008 : http://www.newscientist.com/channel/opinion/dn14312