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13 octobre 2009
par Jean-Paul Baquiast
[Economie politique]
Agriculture,
un enjeu européen majeur
"Le
monde agricole est en train de crever" lancent à l'intention
de Nicolas Sarkozy et de l'Union européenne les nombreux
manifestants qui ont coupé les rues de plusieurs grandes
villes de France, notamment les Champs-élysées à
Paris le 17 octobre dernier. Le mouvement initialisé par
les producteurs de lait a été repris depuis une semaine
par de nombreuses autres catégories de producteurs.
Tous les agriculteurs
dans l'immédiat demandent une hausse des prix des produits
agricoles pour couvrir les coûts de revient. Selon la FNSEA,
leurs revenus ont baissé de 20% en 2008, une situation qui
devrait s'aggraver en 2009. Selon l'Insee, les prix des principaux
produits, lait, légumes, fruits, viticulture, viande ou céréales,
ont baissé en août de 2,5% par rapport à juillet
et de 15% sur un an.
Les
agriculteurs français imputent la baisse de leurs revenus
à la politique agricole commune dont les interventions actuelles
sont jugées de moins en moins bien adaptées. Il est
certain que supprimer celle-ci serait aussi aberrant que la conserver
en l'état. Mais ils s'en prennent aussi aux grands industriels
et aux distributeurs qui achètent leurs produits à
des prix toujours plus bas, sans pour autant répercuter ces
baisses dans les prix de vente au détail. Il s'ensuit que
la demande des consommateurs finaux est indûment freinée
alors que de plus en plus de personnes en France se trouvent aux
alentours ou au-dessous du seuil de pauvreté.
Notons
cependant que, pour beaucoup d'économistes, dont la foi dans
le néolibéralisme est sans faille, les difficultés
actuelles des agriculteurs sont "conjoncturelles et devraient
donc diminuer avec le retour attendu de la reprise. Elles tiennent
à la diminution générale des revenus des consommateurs
et aux réticences croissantes des banques à faire
crédits aux exploitations endettées"...
La
place de l'agriculture dans le monde
Les
explications des experts sont-elles suffisantes ? On ne peut que
s'étonner de voir le renversement complet de point de vue
concernant la place de l'agriculture dans le monde et le rôle
particulier des agriculteurs européens en tant qu'atout stratégique
pour nos pays peu pourvus en ressources naturelles non agricoles.
Aujourd'hui, on affirme aux agriculteurs qu'ils produisent trop
et par ailleurs de façon nuisible pour l'environnement. Il
y a un peu moins d'un an, l'idée s'était répandue
que l'Europe, encore relativement bien pourvue en eau et en terres
agricoles, devait encourager ses exploitants à intensifier
leurs productions, dans tous les domaines y compris les biocarburants
et le bio, en visant tout autant l'exportation que les marchés
intérieurs. Les métiers de la terre et plus généralement
de l'économie rurale étaient présentés
aux jeunes comme des métiers d'avenir.
Ces
fondamentaux ont-ils changé ? Il est certain qu'à
long terme, contrairement semble-t-il aux prévisions de la
FAO, le nombre des personnes mal nourries dans le monde (estimé
aujourd'hui à 1 milliard au moins) ne pourra qu'augmenter
: désertification, aridité, inondations, conflits
divers ne feront que s'accroître et continuer à bouleverser
les agricultures traditionnelles. Mais cela ne voudra pas dire pour
autant que les exportations agricoles européennes seront
les bienvenues. Les exportations et même les aides alimentaires
provenant des pays riches sont de plus en plus rejetées par
les pays pauvres, qui préféreraient bien au contraire
pouvoir reconstituer leurs agricultures traditionnelles. Beaucoup
s'y emploient, notamment la Chine et l'Inde, mais les investissements
pour ce faire sont considérables et on ne voit pas comment,
à échéance d'une génération,
avec l'aggravation des conditions climatiques, la Chine, l'Inde,
le Bangladesh, les pays d'Asie du sud-est, entre autres, pourraient
devenir autosuffisants.
L'on
voit au contraire s'amorcer une tendance bien plus inquiétante,
effet du libéralisme sauvage qui continue à régner
dans le monde, y compris dans des domaines aussi importants que
ceux des subsistances et de la santé. Des capitaux spéculatifs
provenant aussi bien de Chine que des pays du Golfe louent à
très long terme, en expropriant les exploitants locaux, des
dizaines de millions d'hectares de terres fertiles, principalement
en Afrique, afin de les consacrer à l'exportation ou aux
agro-carburants, cultures dont les compagnies exploitantes conserveront
évidemment les bénéfices.
Dans
l'immédiat, ce ne sera donc pas sur la perspective de nourrir
les futurs 10 milliards d'humains que les agriculteurs européens
pourraient compter, contrairement à ce que certains s'imaginent
naïvement encore. Ce ne sera pas davantage sur le jeu des marchés
et de la concurrence, qui ne fera qu'accentuer les disparités
et la baisse des revenus des producteurs. Nous avons plusieurs fois
constaté ici que l'Europe ne survivra pas dans le domaine
de l'énergie et des industries si de véritables mesures
de production planifiées, s'appuyant sur une quasi nationalisation
du secteur des banques et des assurances, fortement protégées
par ailleurs aux frontières, n'étaient pas mises en
oeuvre. Il en sera de même pour l'agriculture. L'agriculture
et l'aménagement du territoire qu'elle permet d'assurer constituent
un atout essentiel pour les européens, qu'il ne faut pas
laisser perdre.
Une
planification à grande échelle
Mais
ceci ne signifiera pas laisser faire n'importe quoi aux agriculteurs,
notamment en termes d'utilisations d'intrants chimiques et de machinisme
lourd. Parallèlement, on ne devra pas laisser les industries
agro-alimentaires et les grandes distributeurs profiter des soutiens
qui seraient accordés aux agriculteurs pour récupérer
en pressurant ces derniers l'essentiel des aides qui leurs seraient
attribuées. Finalement enfin, il faudra faire comprendre
aux organisations de consommateurs que ceux-ci n'ont pas à
exiger une baisse continuelle des prix au détail et une augmentation
continuelle de la variété et de la prétendue
qualité des conditionnements.
A notre avis, il est possible de fixer des prix de référence
à long terme, par exemple pour le lait, sauvegardant les
intérêts des diverses parties prenantes à la
chaîne de production-consommation. S'il faut aider par des
mesures spécifiques les populations européennes aux
alentours du seuil de pauvreté, il n'est pas sain à
divers égards d'encourager la consommation gaspilleuse et
son cortège de conséquences sur la santé.
Ajoutons
pour compliquer le tableau que la protection des marchés
intérieurs s'imposera au prorata de la mise en place de ces
diverses méthodes d'organisation de la production et de la
distribution. Il faudra absolument éviter que les efforts
des pays européens en faveur du secteur agro-alimentaire
ne soient rendus inutiles par des importations venant de pays ne
respectant pas les normes européennes, même si ces
importations sont le fait de la grande distribution européenne.
Mais
quelles autorités, au niveau des Etats et de l'Union européenne,
pourraient-elles se charger de ces vastes opérations de régulation
et de planification ? Quels seront les interlocuteurs des pouvoirs
publics, dans les différentes catégories de producteurs,
d'intermédiaires et de consommateurs concernées ?
Comment seront compensées les disparités entre pays
européens, particulièrement sensibles dans le secteur
agricole ? Comment seront ménagés les intérêts
collectifs à long terme comme ceux des forêts ou de
la protection des écosystèmes?
Il semble qu'aucune solution pratique ne soit proposée, pour
peu d'ailleurs qu'il en existe dans la tête des d'experts...
C'est
bien la raison pour laquelle les gouvernements, à commencer
par notre Président qui promet de tout régler, devraient
se voir taxer par les citoyens de l'obligation de proposer, non
seulement des aides d'urgences, mais des réorganisations
radicales sur le modèle de celles que nous avons esquissées
ici. Les agriculteurs, pour leur part, devraient le comprendre et
être les premiers à le demander, y compris en s'organisant
en coopératives dans les nombreux domaines où ils
ont renoncé à prendre en mains leur avenir.