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27 novembre 2009
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Comprendre et simuler l'esprit
La voie royale ?
Esprit es
tu là ? Salon de Londres 2008
Dans
les nombreux articles que nous avons consacrés aux activités
mentales, naturelles ou artificielles, depuis 2000, date à
laquelle ce site a été lancé, nous n'avons
pas beaucoup utilisé le terme d'esprit. Nous avons évoqué
la conscience (et l'inconscient), évoqué les diverses
activités cognitives du cerveau et leurs manifestations externes
s'exprimant par le langage, les divers comportements produits par
ces activités telles que l'imagination créatrice ou
la recherche scientifique. Mais ni les auteurs dont nous avions
choisi de présenter les travaux, ni nous-mêmes ne nous
sentions très à l'aise avec le concept d'esprit. Une
première raison en tenait à l'accaparement qu'avaient
faite du terme les religions et philosophies se disant spiritualistes.
Le dualisme implicite sous-entendu par certains utilisateurs du
mot, selon lequel l'esprit et la matière ne participent pas
de la même substance, ne pouvait être le nôtre.
Une autre raison tenait à la difficulté de préciser,
même s'en tenant à l'approche matérialiste,
ce que l'on pouvait entendre par ce terme. Faut-il désigner
par esprit l'ensemble des valeurs ou des symboles autour desquels
s'organise un organisme social. Faut-il, tout à l'opposé,
nommer esprit la façon bien spécifique dont telle
personne humaine, consciemment ou inconsciemment, se manifeste aux
autres. Mais on pourrait alors plus explicitement parler de sa personnalité
ou de son caractère ? Faut-il, entre les deux extrêmes,
le groupe et l'individu, tenter de situer à partir de l'activité
du cerveau en situation, la génération de pensées
qui constitue l'essentiel des échanges dans les sociétés
animales évoluées que sont les sociétés
humaines, et nommer esprit le sens implicite donné à
ces pensées. On dira alors de quelqu'un qu'il a perdu l'esprit
lorsqu'il se révèlera inapte à produire des
pensées susceptibles de faire l'objet de tels échanges.
Les
biologistes et neuroscientifiques matérialistes qui centrent
leurs analyses sur le fonctionnement du cerveau, les roboticiens
qui s'efforcent de simuler celui-ci sur des systèmes artificiels
de plus en plus performants, se verront cependant taxer de réductionnisme
s'ils évacuent complètement le concept d'esprit. On
leur reprochera de sous-estimer la dimension spirituelle que devrait
avoir une philosophie matérialiste si elle se voulait exhaustive,
si elle voulait tenir compte, tout en restant scientifique et sans
verser dans l'ésotérisme, de ce qui fait finalement
une grande partie de l'activité éveillée des
humains et sans doute aussi des animaux : la rêverie, l'empathie
avec la nature, les sentiments, l'imagination créatrice sous
ses formes encore natives et non concrétisées. En
fait chacun d'entre nous est intimement persuadé qu'il existe
une propriété des individus humains, la plus importante
sans doute, qui pourrait être nommée son esprit. Il
la rencontre quotidiennement dans les contacts avec les autres et
en lui-même dans ses propres réflexions introspectives.
S'agit-il, comme le sens du soi, de ce que certains évolutionnistes
considèrent comme une hallucination sur le mode du bootstrap
grâce à laquelle les individus se projettent hors de
leurs limites d'ici et de maintenant pour s'engager dans des aventures
constructivistes? S'agit-il d'une véritable réalité
?... mais alors comment la définir en termes objectifs, alors
qu'une autre propriété du cerveau, plus facilement
objectivable, la conscience, reste encore très difficile
à localiser et caractériser ?
Il
se trouve qu'une catégorie professionnelle bien définie,
les psychiatres, auxquels on pourra ajouter les psychologues et
les psychanalystes, traitant quotidiennement les troubles mentaux,
ne met pas en question la validité du concept d'esprit. Pour
la psychopathologie, celui-ci a un sens bien précis. Cela
tient au fait que les dérèglements psychiques profonds
mettent en évidence le non fonctionnement ou au contraire
la suractivité de certaines des composantes de l'esprit d'un
individu sain, qui chez ce dernier demeurent noyés sous la
banalité des expressions quotidiennes. Confronté à
des phénomènes persistants tels que le délire,
l'aliéniste est obligé de s'interroger sur la provenance
ou sur la fonction de ce trouble, en le mettant en relation avec
les autres composantes de l'activité cérébrale
du patient. Il est conduit alors à se demander en quoi le
délire pathologique diffère d'une aimable propension
à l'affabulation que l'on rencontre chez tout un chacun.
Ce sont d'ailleurs des aliénistes qui dans l'histoire de
la médecine et de la psychologie ont été conduit
à rechercher, y compris par l'autopsie post mortem, d'éventuels
dégâts dans l'anatomie du cerveau pouvant expliquer
tel ou tel dérèglement.
Cependant,
la plupart des psychiatres, y compris dans les époques récentes,
se sont bornés, faute d'instruments d'investigation facilement
disponibles, à dresser des typologies des symptômes,
auxquelles ils associaient les remèdes, généralement
chimiques, susceptibles de les atténuer. Cette orientation,
qui est celle de la facilité, est devenue aujourd'hui prédominante,
y compris en France, avec la généralisation de l'approche
DSM(1). On peut reprocher à cette dernière
d'imposer sous la pression indiscutable des industries pharmaceutiques
américaines et de l'American Psychiatric Association (dont
les orientations politiques conservatrices sont indéniables)
des modes de diagnostic et de traitement à la chaîne
qui conduisent à considérer comme du temps perdu toute
réflexion en profondeur sur l'esprit, le cerveau et leurs
dysfonctionnements respectifs.
Mais d'autres psychiatres, de plus en plus rares malheureusement,
cherchent à aller plus loin. Dans la tradition de la psychiatrie
française illustré par les travaux de Philippe Pinel
(1801)(2), ils cherchent à construire une «approche
médico-philosophique de l'aliénation mentale»,
selon les termes de ce dernier. Aujourd'hui, ils s'efforcent de
sortir du point de vue étroitement clinique pour faire appel
aux diverses sciences modernes susceptibles d'éclairer la
connaissance du sujet souffrant.
Ce
fut le cas du docteur Pierre Marchais, neuropsychiatre, chef de
service à l'hôpital Foch, qui en complément
de ses activités cliniques, eut la persévérance
de publier des dizaines d'articles et d'ouvrages consacrés
à l'analyse interdisciplinaire du psychisme, normal ou pathologique.
Le dernier de ces ouvrages, intitulé l'Esprit (dont
nous rendrons compte par ailleurs) vient d'être édité(3).
Comme l'indique son titre, le livre vise à réhabiliter
le quelque chose que selon l'auteur il convient plus que jamais
d'appeler «esprit», ensemble de comportements aujourd'hui
volontiers dispersés entre modalités et techniques
d'analyse qui en font perdre de vue le caractère spécifique
et unitaire. Pour cela, et malgré les difficultés,
il cherche à construire des modèles, nécessairement
frustes mais néanmoins éclairants, du fonctionnement
du cerveau, producteur des grandes activités psychiques et
de leurs manifestations, la conscience et l'esprit humain. Il fait
appel à diverses représentations, notamment mathématiques,
permettant de proposer un peu d'ordre dans ce qui reste pour le
profane un profond mystère, le fonctionnement quotidien d'une
machine, le cerveau, dont on se plait à rappeler qu'avec
ses 100 milliards de neurones et trillions de synapses, elle est
la plus complexe de l'univers connu.
Parmi
les disciplines appelées au chevet de la connaissance de
l'esprit figurent celle de l'imagerie cérébrale fonctionnelle(4).
En psychiatrie, en complément des autopsies, les premiers
essais d'imagerie ont parfois donné de bons résultats
en permettant d'identifier les aires cérébrales précises
responsables de certains troubles. Mais les désordres mentaux
plus généraux, relevant non d'accidents cérébraux
mais de la psychopathologie générale, sont plus difficiles
à caractériser. Dans certains cas, ils semblent provenir
de dysfonctionnements affectant l'ensemble du cerveau ou l'ensemble
des aires associatives. De plus, ils se produisent selon des rythmes
ou en suivant des vagues dont l'origine est difficile à localiser,
provenant de flux énergétiques aux sources difficilement
localisables. Il manque alors un modèle d'ensemble simulant
le fonctionnement du cerveau, en relation avec les informations
venues de l'intérieur du corps ou de l'extérieur.
La
rencontre avec Alain Cardon
Il
se trouve que les hasards d'une rencontre au sein de l'Académie
européenne interdisciplinaire des sciences, dont notre revue
a toujours suivi avec intérêt les activités,
bien dans la ligne épistémologique que nous essayons
pour notre part d'adopter ici, ont conduit Pierre Marchais a découvrir
les travaux de notre ami Alain Cardon. Nos lecteurs savent que,
dès la première année de fonctionnement de
notre revue, nous avions signalé le caractère profondément
innovant (unique à notre connaissance au regard de ce qui
a été publié en ce domaine), de ses recherches
sur ce qu'il avait nommé la Conscience artificielle. Inutile
d'y revenir ici. Bornons-nous à rappeler qu'Alain Cardon(5),
en plus de 10 années de recherche et développements
conduites au sein de divers laboratoires universitaires d'intelligence
artificielle, a développé un modèle complet
du fonctionnement cérébral animal et humain, sur la
base d'un système évolutionnaire massivement multi-agents,
aussi proche que possible de l'architecture également multi-agents
qui pourrait être celle du cortex cérébral.
Alain Cardon avait réalisé et raffiné ce modèle,
d'une part sous la forme de descriptions fonctionnelles de plus
en plus précises, d'autre part sous la forme d'un cahier
des charges d'analyse-programmation qui ne demandait que quelques
centaines d'heures de travail pour devenir un démonstrateur
extrêmement efficace.
Nous
avions pensé, en notre enthousiasme naïf, que la France,
très en retard par ailleurs dans le domaine de l'intelligence
artificielle et de la robotique évolutionnaires, tenait en
Alain Cardon le chercheur exemplaire qui lui aurait permis de rattraper
ce retard. Malheureusement, ni le CNRS, ni l'Europe, ni même
des entreprises françaises investissant dans les systèmes
de sécurité et de défense, n'ont jugé
bon de consentir à Alain Cardon les quelques crédits
qui lui auraient permis de réaliser ce démonstrateur.
L'expérience que nous avons de ces questions nous conduisent
à dire qu'en fait les prétendus experts auxquels Cardon
s'était adressé n'avaient pas compris grand-chose
à son système, à supposer qu'ils n'aient pas
été effrayés par le terme de conscience artificielle
bien propre à susciter des craintes métaphysiques.
Des organismes d'intelligence économique étrangers
avaient au contraire manifesté un vif intérêt
pour les travaux de Cardon. Ils les auraient sans doute achetés,
en dépossédant l'auteur de tous droits sur la suite,
dont ils auraient fait un élément «covert»
ou «confidentiel-défense». Alain Cardon a eu
le grand mérite de refuser leurs approches. Il a cherché
au contraire à développer le champ analysé
par son système en l'élargissant à des domaines
qui n'étaient pas initialement les siens, notamment, grâce
au docteur Marchais et à ses collaborateurs, à ceux
de la psychopathologie.
Cette nouvelle fera sûrement plaisir à nos nombreux
lecteurs qui s'inquiétaient de l'avenir des recherches d'Alain
Cardon. Elles ne sont pas abandonnées.
Il faut cependant mettre un bémol à notre satisfaction
: pour des raisons personnelles, Alain Cardon a mis définitivement
fin à ses travaux sur la réalisation du système
multi-agents sur lequel il avait fait des recherches. Il nous demande
lui-même de préciser ici qu'il ne développe
plus et ne développera plus de système informatique
de conscience artificielle. Ses travaux depuis deux ans se sont
limités à la modélisation. Il en sera de même
pour l'avenir.
Les
résultats en sont cependant suffisamment importants pour
justifier une publication. Il s'agit d'un manuscrit que les éditions
Vuibert viennent d'accepter d'éditer, préfacé
par le Docteur Marchais. Le titre en est «Système
psychique artificiel, une modélisation constructible».
On voit que l'auteur a renoncé au terme de conscience artificielle,
un peu trop lourd à porter, même dans un pays réputé
laïc comme la France. Nous en rendrons compte quand il sortira
en librairie. Un second ouvrage est en préparation, évoquant
la clinique des troubles mentaux et leur transcription informatique.
Dans l'immédiat, nous souhaitons nous appuyer sur ce manuscrit
pour préciser une des pistes de la «voie royale vers
l'esprit» qui donne son titre au présent article.
La
coopération entre la modélisation informatique et
la psychiatrie
Le
docteur Marchais a vu d'emblée les apports que pouvaient
apporter à sa propre réflexion interdisciplinaire
sur l'esprit et la conscience les références et simulations
découlant de la construction d'un modèle artificiel
tel que celui proposé par Alain Cardon. Il a d'ailleurs cosigné
avec lui deux articles, en 2007 et 2008, dans la revue Ann.Med.Psychol.
Dans la préface du livre d'Alain Cardon citée ci-dessus,
il s'en explique plus en détail. Ce que vise en effet le
modèle proposé par ce dernier, que l'on peut résumer
par le concept de système générateur de pensées
artificielles, est très proche de l'exploration d'une pensée
naturelle, que nous pourrions qualifier de biologique, laquelle
se caractérise aussi bien par ses aspects normaux que pathologiques.
La pensée humaine s'élabore spontanément au
cours de l'évolution de l'individu, tout en se donnant des
outils pouvant l'aider à se reconstruire en cas de conflits.
C'est précisément ce à quoi peut viser un générateur
de vie psychique artificiel. Rien n'oblige la démarche informatique
à se limiter à la réalisation de séquences
algorithmiques linéaires, d'autant plus que l'architecture
en multi-agents évolutionnaires offre toutes les souplesses
nécessaires. En s'ouvrant sur la sensibilité et la
richesse affective des psychismes humains, elle peut elle-même
s'enrichir dans le cadre de boucles rétroactives illimitées.
Elle le fait encore plus facilement lorsqu'elle est éclairée
par la richesse des processus cliniques, dont nous avons indiqué
plus haut qu'ils étaient parfois plus faciles à caractériser
que les processus de la pensée dite normale. Ces processus
ne sont pas pour autant dépourvus d'imagination et de créativité,
au contraire, bien plus d'ailleurs que ceux de la normalité,
freinés par les exigences de la vie en société.
Celle-ci impose une nécessaire sécheresse à
l'expression de ce que les matérialistes eux-mêmes
nomment la spiritualité.
La
démarche d'un psychiatre tel que Pierre Marchais consiste,
à partir de la caractérisation des troubles, à
induire, voir «abduire» (induction étendue) l'existence
de propriétés permanentes du fonctionnement psychique
qui se situeraient en amont et dont il suppose l'existence, avant
de la vérifier par l'expérience. La démarche
de l'informaticien part de l'activité des agents logiciels
mis en situation de produire des formes de pensée en faisant
appel à leurs propres ressources. Des propriétés
permanentes du comportement psychique artificiel apparaissent alors,
qu'il est possible de comparer de façon croisée avec
ce que suggère l'observation clinique et les inductions faites
par le psychiatre. On retrouvera des mécanismes que la psychologie
a qualifiés depuis longtemps d'inconscients, pré-conscients
et conscients, à l'œuvre dans le vivant et dans la machine.
Il s'agira en fait dans chaque cas de catégories radicalement
différentes, en ce qui concerne les composants ou agents
mis en œuvre, comme aussi les relations entre ces agents. Mais
comme toujours, les résultats finaux apparaîtront comme
fonctionnellement très comparables et seront donc capables
de s'expliciter réciproquement. C'est là un des enseignements
permanents découlant des recherches dites de la bionique
: la comparaison permanente des solutions naturelles avec les solutions
artificielles fait apparaître des éléments parfois
totalement méconnus existants dans les premières et
suggère des solutions nouvelles inattendues mais fructueuses,
implémentables dans les secondes.
On
objectera que dans beaucoup de cas, le regard du bio-informaticien
risque d'être obscurci par ce qu'il sait des solutions biologiques
à l'œuvre depuis des millénaires d'évolution
darwinienne. Il s'efforce alors d'introduire dans la machine des
contraintes permettant de reproduire ces solutions le plus possible
à l'identique. Dans ce cas, le processus d'aide à
la création tourne vite court, voire conduit à des
échecs. C'est ainsi que les pionniers du plus lourd que l'air
s'étaient enferrés en tentant d'imiter le vol battu
des oiseaux. Dans le domaine de l'intelligence artificielle courante,
la tentation est la même : reproduire le connu. Le risque
est évité dans le cas des systèmes multi-agents
développés par Alain Cardon, car ils évoluent
de façon volontairement imprévisibles à l'intérieur
de champs de contraintes très larges. L'objectif est d'obtenir
un cerveau véritablement autonome. Couplé à
un robot performant, il pourrait, ont prétendu certains critiques,
devenir tellement imprévisible qu'il en serait dangereux.
Dans le cas du générateur de pensées artificielles
en question ici, ce risque n'existe pas encore. En revanche, le
dialogue entre ce système et un spécialiste du cerveau
humain tel que le docteur Marchais se révèle très
fructueux et constructif. C'est ainsi que la dernière version
du modèle, décrite dans le livre Système
psychique artificiel, une modélisation constructible,
comporte une théorie du contrôle dynamique par attracteurs
organisationnels qui n'existait pas dans les versions précédentes
et qui correspond à des flux énergétiques de
la dynamique psychique étudiés par Pierre Marchais.
Nous ne développerons pas ce point ici. Bornons-nous à
le signaler pour montrer qu'entre Alain Cardon et ce dernier, ce
sont bien deux philosophies différentes de la génération
de pensée qui se rencontrent. Pour plus de détail,
on pourra se reporter à la préface
proposée par Pierre Marchais au futur livre d'Alain Cardon.
L'ouvrage
donne de nombreux exemples de cette démarche croisée,
d'où résultera nécessairement un enrichissement
considérable du modèle initialement proposé.
La programmation effective des fonctions ainsi analysées
aurait donné à l'automate encore virtuel qui figurait
dans les archives de son inventeur (que celui-ci, comme indiqué
ci-dessus, a décidé d'abandonner) des propriétés
qui auraient certainement été très proches
de celles, non seulement d'un cerveau sèchement intelligent,
mais d'un psychisme, d'une spiritualité (reprenons le mot)
aussi riche que ceux d'un humain, si du moins le système
pouvait se connecter à des bases de données lui apportant
une histoire et des mémoires que par définition, au
démarrage, il ne possèderait pas.
Elargir
les domaines de recherche
Nous
venons de voir comment la conjugaison de deux approches au départ
radicalement différentes, celle de l'intelligence artificielle
répartie et celle de la clinique, ont déjà
permis et permettront mieux encore dans l'avenir de cerner ce phénomène
encore très évanescent de l'esprit. Mais nous pensons
qu'il faudrait sans attendre élargir les recherches en intégrant
deux autres domaines peu encore ou insuffisamment explorés
par ceux qui sont «à la recherche de l'esprit»,
sous ses formes normales ou pathologiques. Le premier déjà
cité ci-dessus, concerne l'utilisation des technologies d'imagerie
cérébrale et d'exploration non invasive du cerveau.
Le second, qui l'est beaucoup moins, consiste à faire appel
à la biologie évolutionnaire pour comprendre comment
les bases neurales servant de support aux activités cognitives
se sont mises en place tout au long de l'évolution et comment
ces mêmes bases neurales se sont trouvées profondément
modifiées chez l'homme par l'usage de plus en plus poussé
des outils techniques.
En
ce qui concerne l'imagerie cérébrale fonctionnelle,
la difficulté tient au champ d'observation encore très
étroit qu'elle permet à chaque cas et à la
lourdeur de l'appareillage d'instrumentation qu'elle exige, tant
pour le praticien que pour le patient – sans mentionner le
coût des opérations. Ce ne sont que des aires réduites
qui peuvent être observées. Elles intéressent
en général le cerveau superficiel, c'est-à-dire
les couches supérieures du cortex, et ne dépassent
pas quelques millimètres carrés de surface. Changer
les hypothèses de départ oblige à modifier
tout l'appareillage expérimental. Les comparaisons d'un individu
à l'autre sont par ailleurs très difficiles. Cependant
les enseignements de ces techniques d'observations sont si grands,
comme le montrent les travaux des neuroscientifiques français
que nous avons référencés sur ce site, Stanislas
Dehaene, Lionel Naccache et leur père spirituel Jean-Pierre
Changeux, que l'enthousiasme pour ces méthodes demeurent
très grand.
De
plus, pour différentes raisons tenant en partie aux investissements
de recherche conduits dans le domaine de la défense, les
différentes technologies actuellement utilisées ne
cesseront de se perfectionner. Dans certains cas, elles pourront
être combinées pour mieux s'expliciter respectivement.
Il n'est pas exclu qu'assez vite, ce soient des images du cerveau
entier en action qui puissent être obtenues.
Un autre point important est à souligner : l'imagerie cérébrale
ne se limite pas à l'observation du système nerveux
humain. Elle peut être appliquée à divers animaux,
y compris de petite taille, tels des oiseaux. On mesure la richesse
des images en mouvement qui pourront ainsi être obtenues.
Mais on voit aussi la nécessité de disposer de modèles
théoriques de plus en plus ambitieux et diversifiés
permettant de les interpréter ou de suggérer de nouvelles
situations observationnelles. C'est la raison pour laquelle nous
évoquons là une troisième voie très
fructueuse dans l'effort gigantesque qu'impose la compréhension
et la simulation de l'esprit.
Ajoutons
y une quatrième voie, qui là aussi nécessiterait
de meilleurs dialogues entre praticiens de disciplines différentes.
Il s'agit de celle de la biologie évolutionnaire, notamment
lorsqu'elle s'efforce de montrer les évolutions génétiques
et phénotypiques qui ont affecté les différentes
espèces utilisant un appareil nerveux central et un cerveau
comme arme dans la compétition darwinienne. Des travaux tels
ceux de Gerald M. Edelman(6) du neuroscientifique américain
Michael Gazzaniga(7) ou de Stanislas Dehaene(8) montrent
bien comment, au long de l'évolution, se sont précisées
les bases neurales nécessaires à la cognition caractéristique
de l'homo sapiens moderne. Ils servent aussi à comprendre
les raisons des éventuels dysfonctionnement.
Les
neuroscientifiques tels que ceux cités ici ne s'appesantissent
cependant pas beaucoup sur les processus ayant permis l'évolution
des génomes des espèces considérées,
sur le mode darwinien de la mutation sélection. Ils considèrent
comme des données l'apparition de gènes ou groupes
de gènes tels que le FOXP2 dit (à tort) de la parole.
Cela ne permet pas de rechercher les raisons pour lesquelles certaines
fonctionnalités ou certains dysfonctionnements du cerveau,
affectant les performances de l'esprit, sont apparus récemment
et continuent même à apparaître ou se développer
aujourd'hui. C'est pour préciser ces points cruciaux qu'il
faut selon nous faire appel, dans l'approche pluridisciplinaire
recherchée par le docteur Marchais, à la théorie
toute récente de l'ontophylogenèse
présentée par le biologiste français Jean-Jacques
Kupiec, que nous avons plusieurs fois analysée sur ce site.
Cette théorie montre que les organismes ou phénotypes
évoluent en permanence sous l'influence de la compétition
darwinienne et que ces évolutions peuvent très vite
s'inscrire dans les génomes, sans attendre d'hypothétiques
mutations au hasard [voir
article]. Les gènes ou portions d'ADN responsables
de l'organisation des neurones en sont évidemment affectés,
ainsi que les performances des cerveaux correspondants.
Nous
avons proposé que les contraintes évolutives auxquelles
doivent s'adapter, de façon aléatoire, les humains
modernes et leurs cerveaux comprennent la nécessaire cohabitation
avec des outils et techniques de plus en plus complexes et invasifs.
L'home sapiens «augmenté» qui en résulte
est donc déjà affecté de comportements psychiques
différents de ceux des générations précédentes.
Ils présentent des formes de dysfonctionnement, addictions,
manies spécifiques découlant de l'usage et de l'abus
de ces technologies. Le psychiatre ou le psychanalyste d'aujourd'hui,
ne peuvent donc, selon nous, faire l'abstraction du fait que le
patient n'est plus celui que considérait la clinique il y
a seulement quelques décennies. C'est le représentant
d'une nouvelle espèce que nous avons nommé anthropotechnique.
Le générateur de pensée artificielles proposé
par Alain Cardon pourra peut-être alors permettre de mieux
comprendre les ressorts profonds de cet être hybride, dont
le «techno-esprit» est encore largement méconnu.
On pourrait être tenté d'avancer que son mode de fonctionnement
par défaut (c'est-à-dire standard) sera celui de l'"hallucination
technologicomorphe", source continue de progrès mais
aussi de grands risques.
---PS
au 29/11/2009. Pierre Marchais nous écrit, en réaction
à cet article:
"Je viens de prendre connaissance
de votre article qui me paraît excellent. Son titre en forme
de question est d'ailleurs remarquablement illustré par votre
très belle photo qui apporte une réponse vraiment
significative.
Cette
représentation transcende effectivement la seule vision immédiate
d'une automobile par ses intégrations implicites. L'esprit
perceptible des concepteurs est là avec tout ce qu'il comporte
de beauté, de rationalité, de créativité,
de puissance évoquée au sein de la souplesse des formes.
Toutefois, si la dimension esthétique et les innombrables
réflexions et sensations sous-jacentes sont bien présentes,
l'éthique en est évidemment absente ou cachée...
Et même si l'on voulait ajouter un commentaire pour l'introduire,
il y manquerait encore sa force motrice !
C'est
d'ailleurs, cette dimension qui semble avoir conduit notre ami Alain
Cardon à abandonner son projet initial, comme il vient de
vous l'écrire.
De
ce fait, évoquer nos travaux en commun devrait signaler le
mode d'approche ago-antagoniste (indiquée dans ma préface)
pour tenir compte de la dimension spirituelle (sans avoir à
trancher, cette dernière ne peut pas ne pas être évoquée,
comme vous l'avez d'ailleurs indiqué). Comme vous n'avez
pas eu connaissance de ma version clinique concernant les transcriptions
informatiques des troubles mentaux, il est tout à fait normal
que votre article n'ait pas eu à en signaler les effets.
J'ai
particulièrement retenu votre idée d'une pensée
modifiée par les techniques contemporaines qui posera le
problème de savoir jusqu'où peut agir cette modification.
Soyez
assuré de l'intérêt majeur que je porte à
vos réflexions et veuillez croire, chers
Messieurs, à l'assurance de mes meilleurs sentiments."
Il
va sans dire que nous comptons poursuivre avec le docteur Marchais,
Alain Cardon et tous ceux de nos lecteurs qui s'intéressent
à cette question, l'approfondissement des questions évoquées.
AI