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On
peut imaginer l'anarchie qui envahira ce que l'on appelle encore
les services publics français, soumis sous prétexte
de réforme à la privatisation et à la concurrence,
en observant ce qu'est en train de devenir l'Armée Américaine
(US Army) en Afghanistan, confrontée à la privatisation
des forces.
En
France, la loi dite Bachelot « Hôpital, patients, santé
et territoires » obligera sous prétexte d'une meilleure
organisation du système de santé, à supprimer
de nombreux emplois publics. Les populations les plus pauvres en
seront les victimes, tandis que le secteur privé bénéficiera
du reflux des patients plus aisés, sans être tenu pour
autant aux normes de qualité de l'hôpital public. Même
s'il est difficile de comparer le sort fait à l'US Army par
l'afflux des sociétés de mercenaires et celui qui
guette la fonction publique hospitalière française
soumise à la concurrence, les mêmes logiques finiront
nécessairement par entraîner les mêmes conséquences.
C'est une leçon que tous les Européens devraient méditer.
Le
Pentagone tout entier, selon de récentes statistiques américaines,
présentées par la WEBB-McCASKILL COMMISSION ON WARTIME
CONTRACTING, fait appel pour 69% de son personnel à des contrats
extérieurs privés. On dénombre en Afghanistan
104.000 contractuels payés par le Pentagone. Le renforcement
de 30.000 combattants qui vient d'être annoncé par
Barack Obama conduira à recruter 56.000 contractuels privés
supplémentaires. La tendance se poursuivant dans les années
suivantes, on devrait compter entre 250.000 à 300.000 contractuels
en service, face à moins de 100.000 militaires réguliers.
Il est clair qu'Obama n'a rien fait pour inverser cette tendance.
Au contraire, annonçant un retrait des militaires dans les
prochaines années, il compte sur un relais assuré
par les compagnies privées.
Le
revers de la médaille est que le financement de ces contrats
coûte finalement beaucoup plus cher au Pentagone que ses propres
opérations, compte tenu des clauses contractuelles exorbitantes
du droit commun consentis aux sous-traitants. S'ajoute à
cela un contrôle quasi inexistant sur l'activité des
mercenaires. Non seulement au plan purement militaire mais à
celui des rapports avec la population, soumise à de nombreuses
exactions, avec les trafiquants de drogue et même avec les
talibans. Le caractère non conventionnel de la guerre exacerbe
les conséquences de l'absence généralisée
de contrôle.
Mais
il ne faudrait pas croire que l'anarchie qui se répand dans
l'armée américaine en Afghanistan tient seulement
à la situation exceptionnelle imposée par la situation
en ce pays. Au sein même des Etats-Unis, lorsque des situations
d'urgence désorganisent des administrations traditionnelles
manquant de moyens, la contamination par le recours à des
contractants privés corrupteurs et corrompus se répand.
On l'a vu dans le cas de la prétendue « reconstruction
» de la Nouvelle Orléans, après Katrina. On
le voit aujourd'hui dans le désordre s'instaurant à
la frontière américano-mexicaine. La construction
d'un mur dont la surveillance reste particulièrement difficile,
la lutte contre les gangs de narcotrafiquants infiltrant loin au
nord le territoire américain, font de plus en plus appel
à des sociétés privées ou à des
« volontaires » civils rémunérés
générant en retour corruption et malversations. Les
valeurs déjà depuis longtemps vacillantes de la démocratie
américaine dans ces régions cèdent à
des situations de désordre qui sont proches de celles des
pays en développement, où manquent des autorités
locales et centrales solides.
Anarchie
en Europe?
Nous
n'en sommes pas là, dira-t-on, en Europe. C'est évidemment
faux. Un grand nombre d'Etats européens (inutile d'en faire
la liste) sont traditionnellement dépourvus du minimum d'administration
publique jugé nécessaire dans un pays comme la France
au maintien de l'ordre républicain et de la démocratie.
Mafias et corruptions y règnent en maîtresses, au plus
haut niveau des institutions. La situation ne pourra qu'empirer,
à l'américaine, avec la réduction des dépenses
publiques et la libéralisation des procédures. C'est
pourquoi il serait nécessaire pour éviter que l'anarchie
ne se répande, de maintenir en état de marche, là
où ils existent, des services publics à l'ancienne.
On entendra par là des services publics et des administrations
soumis au droit, au juge, au contrôle des citoyens et non
aux stratégies d'affairistes s'emparant de la coquille désormais
vide des anciens services publics pour y faire prospérer
leurs trafics.
Ceci
s'impose évidemment dans les trois fonctions publiques de
l'Etat, des collectivités locales et de la santé.
Mais on voit aujourd'hui que le même impératif devrait
être pris en compte, par exemple dans l'énergie et
les transports. Le refus d'investir dans la maintenance ou de renouveler
les matériels paralyse actuellement le réseau ferré
de banlieue ou Eurotunnel. La même menace pèse sur
le parc des centrales nucléaires françaises. Il en
résultera des centaines d'incidents plus ou moins graves
dont les coûts cumulés dépasseront largement
ceux qu'auraient représentés la modernisation technique
des services et l'intéressement des personnels. Ce seront
évidemment les citoyens qui en supporteront la charge, directement
ou indirectement.