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Aujourd'hui,
y compris au sein de ce que l'on nommait encore en France les services
publics, ce sont des processus automatiques qui décident
(ou vont bientôt décider), à la vitesse des
algorithmes boursiers, ce qui est bon de faire pour maximiser les
profits immédiats aux dépens des investissements de
long terme et, plus immédiatement, de la sécurité
et des services rendus aux usagers. Certains agents n'y résistent
pas.
Le sujet est douloureux. On pourrait reprocher à un non spécialiste
des souffrances et pathologies professionnelles d'en parler. Nous
pensons cependant que notre connaissance des logiques automatiques
de contrôle qui se généralisent dans le monde
des télécommunications et au sein des entreprises,
nous autorise à apporter quelques arguments à ceux
qui s'élèvent contra la déshumanisation de
l'exercice des métiers les plus ordinaires Les entreprises
industrielles et commerciales soumises depuis longtemps aux impératifs
de génération de profits imposés par les actionnaires
sont les premières visées, mais les administrations
publiques européennes appartenant à ce que l'on nomme
en France les trois fonctions publiques, l'Etat, les collectivités
locales et le secteur santé-social, sont elles aussi dorénavant
soumises aux mêmes mécaniques dévastatrices
(voir à ce sujet notre article La
remise en cause des services publics "
Dans
tous ces cas, il s'agit de considérer l'individu, cadre ou
exécutant, comme un facteur de génération de
profit dont l'activité doit être surveillée
en permanence pour en éliminer les temps morts et faire apparaître
des marges nouvelles de compression de coûts. Des ratios de
production, dans le même esprit que ceux qui avaient rendu
le taylorisme insupportable dans les années trente du XXe
siècle, sont calculés et imposés automatiquement
aux agents. Mais dorénavant, ce ne sont plus des ingénieurs
en organisation et méthodes qui les déterminent, des
contremaîtres ou chefs d'atelier qui les font respecter. Ce
sont ou ce seront des systèmes intelligents de contrôle
de gestion qui joueront ce rôle, d'une façon de plus
en plus indépendante de toute intervention humaine. Face
à de tels systèmes, insaisissables, avec lesquels
on ne discute pas, qui peuvent sans recours de l'agent décider
des rémunérations, attributions, localisations et
finalement licenciement, on conçoit que les psychismes les
plus résistants ne tiennent pas le coup.
Les
travailleurs ne sont pas les seuls à être dehumanisés
par ces systèmes de gestion. Ce sont aussi et en premier
lieu les personnes ayant affaire aux entreprises et administrations
ainsi gérées, en tant que client, administré,
bénéficiaire de prestations. Sous la pression des
exigences de rentabilité, ces diverses catégories
sont à leur tour anonymisées et traitées comme
des facteurs de coûts à minimiser. D'où les
contraintes imposées à ceux qui sont en relation avec
elles. L'obsession du chiffre dont se plaignent à juste titre
les policiers (relever chaque mois un nombre de contrevenants jugé
minimum par le système) s'impose aussi aux personnels de
santé, aux agents des services d'aide à l'embauche,
aux enseignants. Elle s'impose aussi de façon différente
aux technico-commerciaux des entreprises en relation avec la clientèle.
Dans tous les cas, le travailleur est obligé, pour faire
face aux obligations de résultat (toujours révisées
à la hausse) qui pèse sur lui, de considérer
les citoyens comme de simples "cas", sans pouvoir entretenir
avec eux le moindre dialogue. Cette deshumanisation des rapports
humains joue aussi un grand rôle dans leur troubles psychiques.
On
objectera que la plupart des salariés ou cadres pris dans
de telles mécaniques, moins visibles que celles des "Temps
Modernes" de Charlie Chaplin, mais tout aussi écrasantes,
s'en sortent par divers détours. Mais ils le font par des
procédés d'esquive qui ne les grandissent pas à
leurs propres yeux: indifférence forcée, fuite dans
des distractions dont ils n'ont pas vraiment envie, simulations.
Le remède traditionnel à l'exploitation au travail
qui était l'action syndicale n'est plus désormais
possible. Tout est fait, non seulement pour décourager les
actions syndicales, mais pour culpabiliser et infantiliser le travailleur.
Il ne doit pas imaginer pouvoir s'allier à ses collègues
pour chercher de l'aide et se dresser collectivement contre les
processus de mise en condition.
Des
systèmes très intelligents
Sur
les caractéristiques de ces systèmes autonomes de
contrôle et de gestion, auxquels beaucoup d'esprits naïfs
ne croient pas encore, il suffit d'interroger les spécialistes,
tels Alain Cardon. Celui-ci pourrait préciser quelques uns
des objectifs actuellement poursuivis pour leur mise en point :
* Comment on code les agents logiciels en C++
* Comment on les interface avec la corporéité artificielle
* Comment en écrit les schedulers de gestion des événements
* Comment on code la mémoire organisationnelle
* Comment on code les analyseurs morphologiques
* Comment on code les contrôleurs : régulateurs et
attracteurs
* Comment on incrémente la connaissance et le vécu
du système
* Comment on expérimente et modifie le paramétrage
via les IHM (interfaces hommes-machines)
* Comment on applique enfin toutes ces solutions aux robots compagnons,
maisons pervasives, routes intelligentes, système d'armes
coordonnées totalement autonomes, tradeurs artificiels, en
attendant les plages de plus en plus larges de contrôle de
l'Internet par un nombre croissant de gouvernements.
Nous
ne le ferons pas ici. Un ouvrage entier serait nécessaire.
Nous devons par contre revenir sur les raisons pour lesquelles les
travailleurs et cadres de tous grades sont progressivement passés,
y compris dans les administrations, à la moulinette des capteurs
et processus d'évaluation rendant inutiles toute compétence
professionnelle autre que celles fonctionnant sur le mode du stimulus-réponse.
C'est que leur intelligence du métier, le sens social qu'ils
s'efforcent de donner à celui-ci, empêchent les ratios
de rentabilisation à court terme de jouer pleinement. L'histoire
se répète. Les ingénieurs en O &M expliquaient
au travailleur posté qu'il n'était pas payé
pour penser, car d'autres s'en chargeaient pour lui. L'aspect nouveau
est que ces autres aujourd'hui, ceux qui pensent, ne sont même
plus des humains. Ce sont des processus automatiques décidant
à la vitesse des algorithmes boursiers ce qui est bon ou
pas de faire pour maximiser les profits immédiats aux dépens
des investissements de long terme et, plus immédiatement,
de la sécurité et des services rendus aux usagers.
Du temps de la gestion soviétique des centrales nucléaires,
l'ingénieur qui signalait un défaut risquant de provoquer
un «incident» était mal noté, sinon envoyé
au goulag par les commissaires politiques. Tchernobyl en a résulté.
Que
se passe-t-il aujourd'hui. Pour le comprendre, il faut interpréter
les sous-entendus qu'osent à peine formuler les ingénieurs
chargés de maintenance dans les grands équipements
technologiques dont on vante la profitabilité. Les nouveaux
commissaires politiques qui font la loi dans ces entreprises à
hauts risques sont des automates de gestion mis en place par des
directions elles-mêmes dépersonnalisées, parce
que soumises aux impératifs de rentabilité imposées
par la prétendue « concurrence mondialisée ».
Tous ceux qui se suicident au travail ne sont pas soumis à
de telles contraintes, mais les objectifs de rentabilité
qui leur sont imposés au détriment de tout ce qui
faisait la noblesse de leurs anciens métiers peuvent produire
le même effet dévastateur.
Que
le lecteur ne voit pas dans ce qui précède une énième
proclamation anti-technologique. Lorsque la science et la technique
sont mises au service de grandes causes, comme c'est le cas nous
voulons le croire au CERN ou dans beaucoup d'applications spatiales,
pour ne citer que les exemples les plus spectaculaires, elles laissent
la place à l'ingéniosité professionnelles et
à l'amour du métier. Les suicides au travail y semblent
inexistants, même si les risques et contrôles sont multiples.
Demandez-vous pourquoi.