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Ceux
qui imaginent que les pouvoirs politiques ont repris la main pour
éviter les dérives du capitalisme financier se trompent.
S'il y a reprise, c'est, partout dans le monde, celle de la spéculation,
qui repart de plus belle. Mais les bases structurelles d'une crise
en profondeur demeurent. Les pays européens moins encore
que les autres n'y échapperont, car ils refusent les mesures
de régulation coordonnée qui seules leur permettraient
de faire entendre leurs intérêts.
Durant
le printemps et l'été 2009, les économistes,
les institutions financières (Réserve fédérale,
FMI, BCE et jusqu'à la Banque de France), les banques et
finalement les gouvernements ont mis en valeur des signes de reprise.
Dans le monde de la finance et de la spéculation, notamment
à Wall Street et à la City, l'enthousiasme et les
dépenses de consommation des spéculateurs ont chassé
la morosité des mois précédents. Tout serait
donc «reparti comme avant», y compris au niveau des
mécanismes qui avaient provoqué la crise précédente.
Menaces
conjoncturelles
Cependant
ces prévisions optimistes ne tiennent pas compte d'indicateurs
immédiats qui ne poussent pas à l'euphorie. En premier
lieu, le niveau du chômage ne cessera d'augmenter, au moins
jusqu'à 2010. La zone euro connaîtra probablement un
taux de 11,5% au lieu du point bas de 7,5 en 2008. Aux Etats-Unis,
le taux de chômage sera de 10% au moins. Que vont devenir
tous ces chômeurs et leurs familles ? Aucun espoir d'emploi
ne leur est offert, non plus d'ailleurs que de protection sociale.
Les salariés non encore touchés par le chômage
verront de leur côté les salaires et les qualifications
continuer à s'abaisser, sous la pression toujours aussi forte
de la réserve de main d'œuvre asiatique à 2 dollars
par jour que les entreprises vont continuer à embaucher,
directement ou par le biais de la délocalisation.
Il
ne faudra donc pas compter sur une reprise de la consommation des
ménages et des entreprises fondée sur une reprise
des crédits. D'une part, les agents économiques continueront
à tenter de se désendetter en réduisant leurs
consommations. D'autre part, cela n'empêchera pas les non-remboursements
et les faillites de se poursuivre, avec un nouveau choc en retour
sur les banques. Or en ce cas, il est peu probable que les Etats,
déjà très endettés, viennent de nouveau
à leur secours. Un nouveau krach du crédit et de la
bourse en résultera.
Les
Etats seront d'autant moins incités à venir au secours
du secteur banque-assurance qu'ils sont pour leur part menacés
par un krach obligataire, c'est-à-dire par le fait que les
possesseurs de bons du trésor et autres emprunts publics
voudront s'en défaire de plus en plus systématiquement.
Pour réagir, les Etats devront augmenter leur taux d'intérêt
au moment même où leur dette grimpe à la verticale.
Il est clair cependant qu'en Europe et aux Etats-Unis, les Etats
refuseront les mesures plus énergiques, consistant à
augmenter les prélèvements fiscaux sur les revenus
et les consommations de luxe. Ils ne le feront pas, au prétexte
d'éviter les fuites de compétences à l'étranger
mais surtout de peur de se couper de leur base électorale.
Ils n'auront donc que la ressource d'accentuer leurs politiques
d'économies dans les services publics et les programmes sociaux.
En ce qui concerne l'Europe, c'en sera définitivement fini
du modèle social ouest-européen, déjà
bien branlant. La masse des déshérités sans
ressources et sans avenir deviendra telle qu'elle représentera
un facteur de subversion de plus en plus important, devant lequel
les Etats réagiront par la répression policière
et militaire. Pour sortir de ce dilemme sans encourir les foudres
des électeurs, certains gouvernements envisagent aujourd'hui
d'accepter le retour à une inflation d'au moins 4% par an.
Mais il en résulterait, y compris dans la zone euro, un désordre
généralisé face auquel aucune institution ne
résisterait.
Cependant,
des mesures de défense économique et de relance plus
énergiques que celles consistant faire porter le poids de
la crise sur un pourcentage croissant de la population seraient
possibles. Les Etats-Unis et l'Europe (sans mentionner le Japon)
qui détiennent encore face aux pays émergés
et émergents (Chine, Inde, Brésil) beaucoup d'atouts
économiques, pourraient les valoriser en engageant des politiques
d'investissements à long terme dans les sciences et technologies
nouvelles, l'énergie ou l'agriculture, ainsi que dans des
dépenses d'infrastructures réductrices de coûts
fixes. Ceci leur redonnerait des atouts compétitifs face
à la concurrence des pays aux salariés payés
à 2 dollars. Mais il faudrait pour cela qu'ils renoncent
au dogme libéral et acceptent des politiques d'interventionnisme
économique (allant jusqu'à des épargnes forcées)
et de protectionnisme rationnel dont nul ne veut encore parler aujourd'hui.
Dans
un premier temps, il faudrait que des autorités de supervision
et de régulation véritablement capables d'agir soient
mis en place – ce qui n'est évidemment pas le cas aujourd'hui
et ne le sera pas davantage demain. Ceci signifierait entre autres
interdire ou fortement limiter les marchés spéculatifs
internes et les prises de participation provenant de fonds politiquement
conquérants, ceux qui disposent des pétrodollars ou
des épargnes asiatiques encouragées par des taux de
change artificiels. Or il est clair qu'au sein même des sociétés
occidentales, les milieux financiers et leurs alliés politiques
refusent de telles mesures. A leur niveau en effet le désordre
économique mondial restera longtemps (grâce notamment
à des logiciels informatiques hyper-puissants) une source
de profit. Leur mot d'ordre est plus que jamais de ne rien faire
qui puisse brider la sacro-sainte innovation financière,
louée encore récemment par Ben Bernanke (350.000 milliards
d'euros de contrats noués autour de produits dérivés,
châteaux de cartes susceptibles à tous moments de s'effondrer
de nouveau). La BCE, sans aller jusque là, vient de rappeler
dans une conférence de presse du 2 juillet 2009, que la concurrence
sans frontières doit rester la règle absolue, seule
capable d'assurer la reprise après une crise passagère.
Mais
il ne faudra pas se limiter à la régulation de l'économie
virtuelle. Il faudrait aborder le cœur de la relance de l'économie
réelle Autrement dit, il faudrait que de nouvelles structures
industrielles et de recherche interétatiques, sur le modèle
des Agences, soient mises en place et soutenues par les Etats, tant
au niveau de leurs investissements que des protections à
leur apporter face à la concurrence des pétrodollars
et des industriels asiatiques protégés sans complexes
par les Etats dont ils sont les ressortissants. En ce qui concerne
l'Europe, la création, depuis longtemps demandée par
les économistes sérieux, d'un véritable gouvernement
économique et politique de la zone euro, s'imposerait d'urgence.
Mais pour que les opinions se persuadent de la nécessité
de tels nouveaux moyens de gouvernement, il faudrait qu'elles prennent
conscience des contraintes macro-économique de long terme
qui, au-delà des menaces conjoncturelles que nous venons
d'évoquer, pèsent déjà sur le monde,
et ne cesseront de s'alourdir.
Contraintes
macro-économiques
La
toile de fond des prochaines décennies est évidemment
l'épuisement des ressources naturelles mondiales sous la
pression à la fois du changement climatique en cours et d'une
démographie encore fortement en hausse. Nous vivons désormais
dans un monde dont les ressources surexploitées diminueront
tandis que la demande ne cessera d'augmenter. Il faudrait donc d'une
part réduire globalement ou sélectivement (selon les
cas) les prélèvements sur les ressources, ce qui supposerait
une décroissance des consommations les plus destructrices
compensée par une croissance des activités à
faible impact sur l'environnement telles que les investissements
dans la science et la culture. Il faudrait parallèlement
investir dans des technologies nouvelles susceptibles de remplacer,
là où elles demeurent indispensables, les sources
naturelles en voie de disparition.
Le
problème est que ces changements d'orientation demanderaient
beaucoup de temps et d'argent. Comme de plus, ils ne peuvent être
menés efficacement, compte tenu de la mondialisation, qu'à
l'échelle de la planète tout entière, ils supposeraient
des coordinations étroites entre politiques économiques
et sociales, mises en oeuvre nécessairement par des puissances
publiques à l'autorité et à la compétence
raffermies.
Mais
pour que de telles politiques soient conduites, en dépit
de la poursuite inévitable des compétitions entre
puissances, il faudrait que les instruments du pouvoir économique
échappent à ceux qui les détiennent encore
très largement, y compris en Europe. Il s'agit de ce que
l'on désigne globalement par le terme d'actionnaires : entités
anonymes n'étant intéressées que par la possibilité
de maximiser des profits immédiats, quelles qu'en soient
les conséquences pour les vrais créateurs de richesses,
c'est-à-dire les travailleurs et les entreprises publiques
ou privées capables d'investir sur le long terme en prenant
en compte un minimum d'intérêt général.
Le
retour des actionnaires qui s'est fait à partir de la réhabilitation
des marchés financiers dans les années 1980 ne s'est
pas traduit par la valorisation des petites épargnes, ce
que les banques de dépôt savaient à peu près
faire. Il s'est fait à partir de la montée en puissance
des grands fonds d'épargne collective qui détiennent
désormais la majorité des actions des entreprises
cotées en bourse et qui se concurrencent pour drainer l'épargne
des catégories aisées. Leurs choix de placement, leur
entrée dans les conseils d'administrations des firmes, les
pressions qu'ils exercent sur les parlements et les gouvernements
en font une véritable gouvernance informelle invisible, portant
non seulement sur les marchés d'action mais sur les économies
toutes entières. Les « actionnaires » ainsi sur-représentés
sont dorénavant capables de sanctionner (par une condamnation
à mort) les entreprises qui ne font pas les 15 à 20%
de bénéfices sur fonds propres désormais exigés.
Il
en résulte que leurs exigences rendent improbables par définition
les investissements en capital réel tout autant que la juste
rémunération des salariés et la relance d'une
consommation raisonnée provenant des salariés, des
petits épargnants et des consommateurs locaux, tous mécanismes
qui traditionnellement faisaient la prospérité des
territoires.
La
libéralisation systématique des échanges internationaux
de marchandises et de capitaux menée sous l'égide
de l'OMC depuis 20 ans, relayée par les institutions européennes,
renforce aujourd'hui la destruction des vieilles économies
et sociétés traditionnelles, puisqu'elle impose désormais
à celles-ci la compétition avec les grands réservoirs
de main d'oeuvre asiatiques (les salariés à 2 dollars
précédemment cités). Elle ne profite même
pas aux sociétés asiatiques, puisque la demande intérieure,
pouvant résulter d'une hausse des salaires locaux, n'y est
pas encouragée. Les épargnes sont drainées
vers les fonds de pension asiatiques qui, aux mains des financiers
politiquement bien en cours, relayés par les gouvernements
eux-mêmes, s'en servent comme des machines de guerre internationale
pour poursuivre la destruction des industries des pays anciennement
développés. De toutes façons, étant
aux mains de spéculateurs et non de véritables industriels,
ils ne seraient pas capables de profiter de ces épargnes
considérables pour réellement investir là où,
comme indiqué ci-dessus, la création de nouvelles
valeurs pourrait se substituer à la disparition des ressources
naturelles et à la lutte contre la pollution.
Or
cet accaparement du monde par les intérêts financiers,
qui a déjà provoqué, outre la grande crise
actuelle, de nombreuses crises et désastres locaux, en Europe
comme dans le reste du monde, n'a aucune raison de changer. Les
mêmes sont toujours au pouvoir, à New York, à
Londres, à Pékin et dans tous les hauts lieux de la
finance et de la spéculation. Les banques et les assurances
sont toujours soumises à leur bon vouloir au lieu de revendiquer
un retour à leurs missions traditionnelles, dont elles s'étaient
acquittées (il est vrai tant bien que mal) durant le dernier
siècle. Aucune entreprise productive réellement innovante
ne voit plus le jour, même pas dans le domaine des armements.
La recherche fondamentale est partout asséchée.
Plus
grave encore, les gouvernements confirment leur dépendance
politique à l'égard de ces intérêts dont,
corruption aidant, ils tiennent leurs pouvoirs. On suspecte (à
juste titre?) Barack Obama d'être le polichinelle de Wall
Street, n'ayant agité de vastes projets de réforme,
dont aucun ne verra le jour, que pour calmer les esprits. Il en
est sans doute de même au niveau des gouvernements européens.
S'ils voulaient vraiment démentir l'accusation d'être,
eux aussi, des polichinelles de la finance, ils se mettraient d'accord
sur les vastes programmes d'action concertés auxquels nous
avons fait allusion dans la première partie de cet article.
Il
faudrait pour cela qu'ils acceptent de construire :
1. un
espace délimité par des frontières fixant des
règles de réciprocité aux échanges extérieurs
ainsi qu'une politique commune de change
2. une économie harmonisée autour de fiscalités,
de salaires planchers et de protection sociale minima et
3. La réalisation d'un territoire commun organisant les inévitables
transferts qui s'imposeront entre régions riches et régions
pauvres.
Rappelons à cet égard qu'il sera de plus en plus insupportable
d'accepter le maintien des disparités existantes entre l'Allemagne
et, par exemple, la Lettonie, pourtant très proches.
Or on
peut voir qu'il n'en est toujours rien. Ce ne sera pas la préparation
en commun de futurs G20 qui pourra faire espérer les grands
changements nécessaires.