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J'ai tendance à voir ce que je m'attends
à voir, entendre ce
que je m'attends à entendre
Simulation
d'un mitraillage au sol
(source www.simulation-france-magazine.com/)
Deux
thèses s'opposent généralement concernant le
rôle du sujet dans l'interprétation de ce qu'il perçoit
sensoriellement. Pour la première thèse, les sujets
ont tendance à percevoir ce que pour des raisons diverses
ils s'attendent à percevoir ou ont envie de percevoir. Pour
la seconde thèse, les sujets sont généralement
sans opinions préconçues. Ils sont donc ouverts à
ce que leurs sens leur font percevoir, même si ces perceptions
contredisent leurs opinions préalables. On peut soulever
la question quel que soit le message sensoriel perçu (image,
son...) et quels que soient les domaines d'intérêt
en cause (philosophie, politique, sentiments, etc.).
Inutile
de dire que la première thèse est la plus répandue.
La plupart des psychologues et cogniticiens considèrent que
l'esprit n'est pas une page blanche, ni à la naissance, ni
ensuite dans la vie (blank slate). Chaque cerveau s'est doté
au long de son existence d'un stock de plus en plus riche de données
et d'interprétations mémorisées, auquel il
fait appel pour interpréter ce qu'il perçoit et s'en
servir pour définir de nouvelles opinions ou de nouveaux
comportements.
Ce
« poids du passé » ou de l'expérience
acquise est tel qu'il peut conduire certains sujets à interpréter
de façon totalement contraire à l'expérience
commune telle ou telle donnée nouvelle. Il peut même
conduire certains à la refuser complètement, dans
un véritable déni de réalité. Bien évidemment,
si ces interprétations subjectives a priori se révèlent
systématiquement en contradiction avec de nouvelles perceptions,
le cerveau du « négationniste » finit
en général par se résoudre à modifier
son point de vue.
Mieux
vaudrait cependant faire preuve d'emblée de ce que l'on nomme
dans le langage courant l'ouverture d'esprit face aux perceptions
ou aux idées nouvelles. Il s'agit d'un facteur essentiel
d'adaptabilité et de survie. Sinon, les individus et les
groupes resteraient enfermés dans des comportements incapables
d'évoluer. Mais l'ouverture d'esprit n'est-elle pas contre
nature, autrement dit un voeu hors d'atteinte, parce que contraire
à la façon dont le cerveau se comporte aux niveaux
les plus élémentaires des neurones du cortex ?
Pour
répondre à cette question, il est intéressant
d'observer, en utilisant les ressources les plus récentes
de l'imagerie cérébrale fonctionnelle, comment se
comportent les cerveaux de sujets volontaires confrontés
à de nouveaux messages sensoriels. C'est ce que viennent
de faire des chercheurs de la Duke University, dans le cadre d'une
étude pilotée par le cogniticien Tobias Egner dont
les résultats viennent d'être publiés. Selon
des observations utilisant l'imagerie fonctionnelle par résonance
magnétique (f/MRI), l'équipe est conduite à
proposer un changement de paradigme concernant la façon dont
procèdent les neurones visuels du cerveau confrontés
aux perceptions provenant de l'appareil visuel. Les auteurs proposent
de remplacer ou tout au moins de compléter le concept jusqu'alors
le plus utilisé, celui de « détection des
caractères » (feature detection) par celui
de « codage - ou décodage - prédictif »
(predictive coding).
Concrètement,
ceci signifie que les neurones visuels développent en continu
des prédictions relatives à l'interprétation
ou à l'utilisation de ce qu'ils perçoivent, quitte
à modifier les suppositions se révélant erronées
si de nouvelles perceptions se montrent en contradiction avec les
premières interprétations. L'expérimentation
a ainsi montré que lorsque des sujets s'attendent à
percevoir un visage, ils mettent plus de temps que ceux ne s'y attendant
pas à distinguer l'image de ce visage de celle de l'image
d'un immeuble et réciproquement.
Le
rôle important du décodage prédictif
Much
ado for nothing, beaucoup de bruit pour rien, dira-t-on. N'est-ce
pas ce que l'on pouvait effectivement supposer ? L'étude
de la Duke University n'est pas cependant inutile, au contraire.
Elle conduit à une conclusion plus générale,
qui éclaire la façon dont le cerveau travaille. Nos
neurones prédisent et «publient» ce que nous
voyons avant que nous n'ayons pris conscience de l'avoir vu. Il
s'agit d'un processus dit top down, s'opposant au processus
jusqu'ici couramment admis dit bottom up. Les neurones visuels
traitent les informations provenant de la rétine à
travers des couches hiérarchisées. Dans le processus
bottom up, on suppose que les couches les plus basses détectent
d'abord des formes élémentaires, telles que des lignes
horizontales ou verticales, avant de les envoyer aux couches supérieures
qui les assemblent en figures plus complexes. L'image voyagerait
ainsi de couches en couches jusqu'à se présenter sous
une forme élaborée interprétable par le reste
du cerveau, c'est-à-dire par la conscience du sujet.
Dans
le modèle top down au contraire, les neurones de chaque couche
élaborent des prédictions relatives à ce que
devraient être les images perçues par la couche immédiatement
inférieure. Les prédictions sont comparées
avec les données entrantes dans les couches inférieures,
de façon à éliminer les erreurs de perception
ou de prédiction de ces couches. Finalement, selon Egner,
une fois éliminées toutes les erreurs de prédiction,
le cortex visuel ne conserve que l'interprétation la plus
certaine de l'objet perçu, à partir de quoi le sujet
voit effectivement cet objet. Le total de l'opération s'exécute
de façon inconsciente en quelques millisecondes. Le concept
de « codage prédictif » était
utilisé depuis plusieurs décennies, mais ce serait
la première fois qu'il serait vérifié indiscutablement
grâce à la f (MRI). De ce fait serait au moins en partie
remis en cause le concept de « détection des caractères ».
Resterait
cependant à préciser un point que, semble-t-il, n'ont
pas abordé les chercheurs: dans quelles parties du cerveau
les neurones de la couche supérieure du cortex visuel trouvent-ils
les "prédictions" ou images prédictives
dont ils s'inspireront pour interpréter les informations
visuelles qu'ils reçoivent. S'agit-il d'images conservées
en mémoire dans le cortex visuel ? S'agit-il au contraire
d'images importées des aires cérébrales du
cortex associatif (ou intelligent), qui viendraient influencer la
perception du moment. A priori, cette dernière hypothèse
parait la plus vraisemblable, car elle confirmerait l'influence
des opinions sur la perception, mais il faudrait la démontrer.
Par
ailleurs, les chercheurs de la Duke Université n'ont pas
semble-t-il étendu en termes plus généraux
les conclusions que l'on pourrait tirer de leurs expérimentations.
En ce qui concerne l'intelligence artificielle, sans avoir la prétention
de le faire à leur place, nous pourrions peut-être
suggérer l'intérêt d'organiser sur le modèle
mis en évidence par Egner la façon dont les cerveaux
des robots se construiront des cartes de leur environnement. C'est
d'ailleurs semble-t-il ce que font déjà beaucoup de
roboticiens.
Dans
le domaine plus général de la connaissance, nous pourrions
retenir des travaux de la Duke University le fait que le poids attribué
aux modèles interprétatifs conservés en mémoire
par notre cerveau et utilisés pour donner un sens à
de nouvelles entrées sensorielles paraît plus important
encore que ce que l'on pourrait spontanément penser. Même
si des prédictions erronées se trouvent corrigées
en quelques millisecondes par le cortex visuel, on pourrait difficilement
exclure que globalement, elles ne puissent entrainer des conséquences
sur la façon dont certaines erreurs pourraient être
conservées et se propager de proche en proche, fussent-elles
progressivement corrigées.
On
comprendrait mieux alors comment ce qu'il faut bien nommer des préjugés
conduisent le cerveau à donner un sens à ses perceptions
puis à ses actions c'est-à-dire en fait à
construire un monde conforme à ces préjugés.
Certes, on peut penser que le cerveau saura distinguer à
temps un visage humain d'une silhouette de maison lors d'une expérience
de laboratoire, mais en sera -t-il de même lorsqu'il s'agira
de distinguer un ami d'un ennemi lors du mitraillage d'une troupe
au sol à partir d'un avion de combat.
On
peut supposer que les mêmes erreurs d'interprétation
doivent se produire dans la perception de fragments de discours.
Si l'on attend de moi que je tienne un discours belliqueux, sans
doute sera-t-on tenté de conférer un sens agressif
au moindre de mes propos. Si l'on en conclut trop vite que je suis
un homme à abattre, mes chances de survies seront sérieusement
compromises.