Une
polémique s'est établie récemment, notamment
dans une suite d'articles publiées par le journal Le
Monde, à propos du caractère darwinien ou non
darwinien du type d'évolution décrite par le film
Avatar. Il n'est pas inutile d'y revenir car les enjeux
philosophiques et politiques ne sont pas minces.
Rappelons que le scénario du film décrit des populations
d'organismes vivants peuplant la planète Pandora. Elles
sont proches à quelques différences près
de celles peuplant la Terre. On en avait généralement
déduit que le film s'inspirait de la théorie darwinienne
de l'évolution. A partir de formes de vie initiales voisines
de celles étant apparues sur Terre, et dans un milieu physique
très proche, le réalisateur James Cameron faisait
l'hypothèse que les principes de l'évolution darwinienne,
sur le mode mutation/sélection, avaient donné naissance
à des formes vitales relativement convergentes: les mêmes
contraintes conduisant à des solutions sinon comparables
du moins voisines.
Or,
dans une tribune parue dans Le Monde du 17/18 janvier 2010,
le biologiste Thomas Heims a rappelé ce qui pour un darwinien
tel que l'auteur du présent article paraissait évident:
il n'y a aucune raison pour qu'apparaissent des formes semblables
ou même comparables, dans un monde déterminé
par le hasard et la nécessité, c'est-à-dire
dans un monde où n'existe aucune volonté supérieure
pour orienter l'évolution. A supposer qu'à l'origine
de la vie, sur la Terre comme sur Pandora, aient pu se trouver
des molécules prébiologiques analogues, telles que
les bases A, U, C et G du code génétique, il n'y
avait aucune chance pour qu'elles se combinent de façon
identique.
Il
y avait encore moins de chance pour que, à supposer que
des ADN primitifs voisins aient pu apparaître sur chacune
des deux planètes, ils puissent donner, à la suite
de mutations survenues au hasard, des espèces voisines.
Selon Thomas Heims, la position défendue par James Cameron,
grossièrement évolutionniste, est en fait pratiquement
incompatible avec le darwinisme. Elle laisse supposer que des
forces intelligentes extra-naturelles ont orienté les évolutions
en vue de privilégier des finalités décidées
à l'avance. Cameron n'est peut-être pas créationniste,
ni défenseur explicite de l'Intelligent Design, mais il
donne des armes imaginaires puissantes aux militants de ces thèses.
Le
polémiste spiritualiste Jean Staune, qui dispose de beaucoup
de moyens pour publier des écrits tendant à démontrer
que les sciences confirment les affirmations des Ecritures, ne
s'y est pas trompé. Dans une tribune faisant suite à
celle de Thomas Heims, publiée par Le Monde du 21
janvier, il explique que celui-ci se réfère à
une conception simpliste et dépassée de l'évolution.
Il cite un certain nombre de biologistes qui, selon lui, privilégient
une hypothèse moderne qu'il qualifie de structuraliste.
Selon lui, ce structuralisme considère les êtres
vivants comme étant nécessaires. Leur structure
générale est inscrite dans les lois de la nature.
A l'instar des cristaux de neige qui possèdent toujours
six branches quelques soient les conditions de leur formation,
les grands types d'êtres vivants sont en mesure de réapparaître
encore et partout là où les conditions physico-chimiques
le permettent. «Cette nouvelle vision de la vie, retrouvant
d'anciennes intuitions (?), dit-il, nous offre ainsi une
troisième voie susceptible de déboucher sur de nouvelles
découvertes».
Ce
texte habile évoque semble-t-il ce que Jean-Paul Baquiast
a désigné dans son ouvrage «Pour
un principe matérialiste fort» comme
les principes de la mécanosynthèse. Ceux-ci s'applique
en priorité aux formes physiques et chimiques et seulement
en arrière plan aux formes biologiques. La mécanosynthèse
impose aux cristaux de neige, dans les conditions physiques actuelles,
des structures en étoile comparables (encore serait-ce
à vérifier). Mais les étoiles de mer et d'autres
étoiles, telles celles matérialisées par
certaines fleurs, obéissent à des contraintes évolutives
où réintervient le darwinisme. Les anciennes intuitions,
auxquelles fait allusion Jean Staune, seront nécessairement
celles que l'on retrouve dans les mythes créationnistes,
chrétiens ou relevant d'autres croyances. Il n'y a donc
aucune raison de voir dans Avatar un argument recevable permettant
de remettre en cause le darwinisme.
La
discussion aurait pu s'arrêter là, terminée
par une défaite de Jean Staune, soulignée par la
majorité des internautes ayant posté des commentaires
sur le site du Monde. Mais, dans un point de vue publié
par ce même Monde le 27 janvier, les chercheurs en
biologie et en anthropologie Jean-Baptiste André et Nicolas
Baumard refusent l'argumentation de Jean Staune et contestent
partiellement celle de Thomas Heims. Sur Jean Staune, nous n'avons
pas de commentaires. A l'égard de Thomas Heims, ils font
valoir que, si l'évolution comporte une grande part de
hasard, elle comporte aussi une large part de nécessité.
Les mutations avantageuses le sont pour des raisons physiques
fondamentales. De cette part de nécessité résultent
de nombreuses relations générales entre les structures
vivantes, entre la fonction d'un organe et sa forme, entre la
niche écologique d'une espèce et les organes qu'elle
porte. On peut retrouver ainsi des contraintes, connues depuis
longtemps, découlant du milieu physique et notamment des
lois de la mécanosynthèse.
Jean-Baptiste André et Nicolas Baumard, qui s'affirment
représentants de la théorie néo-synthétique
de l'évolution, confèrent donc à cette dernière
le pouvoir d'expliquer l'ordre actuel sans supposer un ordre initial.
C'est parce que la sélection naturelle a agi sur le monde
qu'existent aujourd'hui sur Terre des structures aussi organisées,
aussi improbables a priori, que les structures vivantes
auxquelles nous ajouterons les nombreuses structures géologiques
façonnées par l'évolution des êtres
vivants. L'évolution n'a pas de vision, elle ne planifie
pas. Mais, par le jeu des mutations et de la sélection,
elle produit de l'organisation. «Prétendre que le
darwinisme est incapable de rendre compte des relations d'ordre
qui lient les structures vivantes entre elles, c'est tout simplement
n'y rien comprendre du tout. Si les espèces indépendantes
se ressemblent, ce n'est pas parce qu'il existe un plan divin,
ou un ordre cosmique, c'est tout simplement parce que tous les
êtres vivants, produits de la sélection naturelle,
sont soumis aux mêmes contraintes ».
Nous pouvons pour notre part retenir que Jean-Baptiste André
et Nicolas Baumard ne contestent pas en principe le fait que la
planète Pandora et la Terre aient pu disposer de conditions
physiques initiales susceptibles d'expliquer une certaine cohérence
dans les architectures globales des êtres qui s'y sont développés.
Ils contestent par contre, et nous ne pouvons que les rejoindre,
le fait que l'évolution ait pu donner des espèces
aussi homogènes que celles présentées par
le film. Tous ceux qui, sans être exobiologistes, imaginent
des formes de vie extraterrestres, ne s'y trompent pas. Les extraterrestres
qu'ils nous présentent sont généralement
très différents des humains, même s'ils doivent
se soumettre à un environnement exerçant des contraintes
globalement comparables.
La discussion, de nouveau, aurait pu s'arrêter là.
Mais à son tour le biologiste Vincent Fleury est intervenu
dans le débat (Le Monde du 29 janvier). Il a d'abord
rappelé que, contrairement aux allégations de Jean
Staune, il ne partageait pas les hypothèses empreintes
de spiritualisme de celui-ci. Il avait seulement développé
une théorie physique de la morphogenèse animale
qui selon lui contribue à éclairer la nature des
contraintes auxquelles la morphologie des animaux est soumise.
Cette théorie fait entrer en embryologie, et au-delà,
dans les contraintes pesant sur l'évolution, les propriétés
matérielles de la matière vivante, en particulier
sa fluidité. La matière vivante, obéissant
aux lois de l'hydrodynamique, serait contrainte par un ensemble
de lois très communes en mécanique (conservation
de la masse, équilibre visco-élastique, conditions
aux limites des champs de vecteurs, etc.). La prise en compte
de ces notions éclaire la morphogenèse embryonnaire,
et explique très simplement les grandes lignes de la formation
d'un animal.
Cette
théorie ne contrevient pas au darwinisme stricto sensu.
«Cependant, il est notoire que le darwinisme ne traite
que de l'avantage sélectif des animaux, mais non de l'espace
des formes possibles sur lesquelles la sélection agit.
De même, et contrairement à une idée répandue,
la génétique du XXe siècle n'a pas apporté
d'explication ultime aux formes observées, les forces physiques
mises en jeu au cours du développement ayant été
négligées». Depuis de nombreux travaux
nouveaux, cités par Vincent Fleury, ont selon lui précisé
ces points.
A
la date où nous écrivons ces lignes, la discussion
semble confirmer une conclusion qui a priori paraissait évidente.
D'une part, Jean Staune n'est pas un scientifique mais un polémiste
habile à manier les approximations au service de la Templeton
Foundation, comme l'ont rappelé divers commentaires,dont
le but avoué est de rapprocher sciences et religions. D'autre
part, une évolution sur le mode darwinien dit du hasard/sélection
s'exerçant sur la Terre et sur une hypothétique
planète qui lui serait géologiquement et thermodynamiquement
très proche pourrait être soumise à des espaces
de contraintes voisines et faire apparaître, dans la meilleure
des hypothèses, certaines convergences entre solutions
biologiques. Mais il pourrait tout autant en résulter des
différences radicales.
Nouveaux
travaux sur l'évolution
Ceci
dit, la biologie, qui est une science vivante, a depuis longtemps,
sans remettre en cause radicalement la synthèse moderne
à laquelle se réfèrent Jean-Baptiste André
et Nicolas Baumard, proposé de nouvelles hypothèses
et théories enrichissant et nuançant considérablement
les points de vue des biologistes évolutionnaires des dernières
décennies. Il s'agit d'abord de la théorie dite
de l'ontophylogenèse de Jean-Jacques Kupiec, que nous avons
abondamment commentée et qu'il a lui-même présentée
sur notre site. Celle-ci représente ce que nous pourrions
nommer un darwinisme généralisé. Jean-Jacques
Kupiec montre en effet que la construction de nouvelles structures
par regroupement aléatoire de structures existantes, suivie
de sélection par les divers milieux dans lesquels s'expriment
ces nouvelles structures, puis de généralisation
des solutions les mieux adaptées, semble une règle
universelle.
Pour
l'ontophylogenèse, les mutations/sélections n'intéressent
pas seulement les gènes. Elles se produisent en amont de
la construction des cellules vivantes, entre les protéines
constitutives de la cellule. Elles se produisent aussi dans l'expression
des gènes et dans l'assemblage des différences cellules
constituant l'embryon puis l'organisme de l'individu. Il y a sélection
à tous les niveaux, ce que Jean-Jacques Kupiec nomme l'hétéro-sélection.
Les structures créées par la vie, qu'il s'agisse
de celles propres à l'organisme ou de celles caractérisant
les «niches» constituées par la coopération
des organismes, participent évidemment à l'hétéro-sélection.
On a tout lieu de penser que si Darwin avait vécu de nos
jours, il aurait adhéré à cette extension
de se théorie.
Aussi
intéressante que soit la théorie de l'ontophylogenèse,
elle n'a cependant pas d'application immédiate permettant
de répondre à la question que nous nous posons,
et que posent les commentateurs du film Avatar: existent-ils des
lois générales de l'univers imposant des modes voisins
de développement à toutes les formes évolutionnaires
répondant à ce qui pour nous distingue le vivant
du non-vivant? Rappelons sommairement que l'on définit
généralement le vivant par la capacité à
constituer des organismes disposant d'un milieu intérieur
séparé du milieu extérieur par une membrane,
et capable de se répliquer, que ce soit par bourgeonnement,
association-symbiose ou reproduction à partir de l'équivalent
d'un programme incorporé de type ADN. Cette question présente
un intérêt pour les exobiologistes, c'est-à-dire
pour ceux qui s'interrogent sur les possibilités de vie
dans l'univers. Mais elle intéresse aussi tous ceux qui
s'efforcent actuellement de simuler la vie avec des moyens ou
composants artificiels, soit pour comprendre les processus par
lesquels celle-ci est apparue sur Terre, soit pour créer
des formes de vie artificielle.
Par
définition, à moins d'être créationnistes,
nous devons admettre que la vie, quelles que soient ses lieux
d'apparition et ses formes, n'est pas venue de rien. Ceci pose
donc la question des conditions physiques (et chimiques) régnant,
soit sur la Terre primitive, soit sur les planètes pouvant
lui servir de berceau. Or le peu que l'on sait des conditions
propres aux planètes et lunes du système solaire,
montre une très grande diversité de conditions.
Il serait cependant hasardeux d'affirmer que des corps célestes
présentant des caractères très éloignés
de ceux de la Terre, par exemple le satellite de Saturne Titan,
ne pourraient pas héberger de vie. Celle-ci serait alors
différente dans ses expressions des formes de vie terrestre,
mais elle pourrait cependant satisfaire aux critères par
lesquels nous distinguons le vivant du non vivant. Ces formes
de vie elles-mêmes, pourquoi pas, pourraient donner naissance
à des systèmes complexes présentant les caractères
de ce que nous nommons l'intelligence.
Or
l'évolution de telles formes de vie, quoiqu'il en soit,
n'obligerait pas à remettre en cause le darwinisme, non
pas tel qu'exprimé par la « nouvelle synthèse »
des biologistes moléculaires qui concerne principalement
l'ADN, mais par l'ontophylogenèse: assemblage stochastique
(au hasard) de composants soumis à une « hétéro-sélection »
exercée par les produits résultant des évolutions
antérieures. Cependant, si nous admettions ces prémisses,
nous aurions toutes raisons d'affirmer qu'il n'y aurait pas beaucoup
de chances de voir apparaître des formes de vie morphologiquement
comparables, d'une planète à l'autre. Autrement
dit, les espèces vivantes propres à la planète
Pandora auraient des chances quasiment nulles de ressembler à
celles décrites par James Cameron. Celui-ci a cédé
à la facilité inspirant beaucoup d'auteurs de SF.
On constate que leur imagination s'essouffle vite quand il s'agit
d'imaginer des morphologies radicalement différentes de
celles des organismes terrestres.
Ceci
dit, pourrait-on envisager que, quelles que soient les formes
géologiques et la composition chimique des milliards de
planètes susceptibles, rien que dans la galaxie, d'héberger
des formes vitales, celles-ci seraient contraintes, comme le proposent
certains partisans de la morphogenèse, à adopter
des structures sinon identiques, du moins voisines les unes des
autres. C'est un peu la thèse que reprend, nous semble-t-il,
le biologiste Vincent Fleury précité, comme d'autres
commentateurs du film Avatar. On peut penser que cette thèse
se défend, bien qu'évidemment elle soit encore invérifiable.
Il n'y à pas lieu de supposer que les lois fondamentales
de la physique puissent être différentes d'une planète
à l'autre, au moins à partir du moment où,
à partir du vide quantique, sont apparues des particules
élémentaires puis des atomes susceptibles de se
combiner en composés chimiques et biochimiques plus ou
moins complexes.
Or
si les atomes peuvent se combiner en un nombre quasiment infini
de composés finaux, formes et couleurs, les lois structurales
auxquelles ces combinaisons seraient soumises, d'une planète
à l'autre, seront moins nombreuses et surtout seront globalement
les mêmes. On verra ainsi partout des organismes présentant
un haut et un bas parce que partout, la pesanteur les obligerait
à s'aligner en tenant compte des champs gravitationnels.
Ces lois fondamentales ne se limiteraient pas à la gravitation,
mais à toutes celles qui déterminent la mécanogenèse
et la morphogénèse des structures complexes, qu'elles
soient non-vivantes ou vivantes, naturelles ou artificielles.
Par ailleurs, il n'y aurait pas de raison de supposer qu'elles
puissent échapper à l'évolution et que celle-ci,
d'une façon ou d'une autre, ne résulterait pas du
processus darwinien de la mutation/sélection. On pourrait
peut-être dire la même chose des composants susceptibles
de prendre, sous l'influence d'une telle évolution, la
forme de ce que nous appelons des systèmes cognitifs. Nous
serions donc autorisés à déduire de ce qui
précède qu'il existe une probabilité non
nulle de trouver sur un certain nombre de planètes des
organismes répondant aux critères que nous jugeons
être ceux de la vie et de l'intelligence, résultant
d'évolutions que nous pourrions qualifier de darwiniennes.
En
revanche, les recherches sur l'origine de la vie, dont nous avions
donné quelques exemples dans
un article récent, mettent en évidence
une difficulté rarement évoquée par les darwiniens:
à quel moment se sont enclenchés les processus de
réplication, mutation et sélection caractérisant
l'évolution darwinienne. Plus précisément,
quel est le facteur qui a rendu réplicatif un des multiples
composés non réplicatifs apparaissant dans un milieu
géologique telle que celui de la Terre primitive, susceptible
d'en produire sans cesse un grand nombre. Un certain nombre d'hypothèses
ont été faites à cet égard, mais aucune
n'a pu être vérifiée expérimentalement.
Le premier laboratoire qui découvrira un processus sinon
semblable du moins comparable aura résolu une grande énigme
avec le risque objectent certains critiques, de mettre
en circulation un réplicateur incontrôlable. Cette
problématique est souvent évoquée par les
auteurs de SF. Mais il ne semble pas, à notre connaissance,
qu'elle ait jusqu'à présent inspiré un grand
film tel que Avatar.