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18 janvier 2010
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Les nouvelles murailles de Chine
Les chercheurs et industriels en
quête d'applications pour les capteurs intelligents, la robotique
autonome et les réseaux d'alerte sophistiqués se sont
ces dernières années tournés vers les appels
à proposition de la Darpa, l'agence de recherche du DOD américain,
afin d'y trouver des expressions de besoin et des crédits
permettant de soutenir des activités sans débouchés
suffisant dans le secteur civil.
A cet égard, et depuis au moins 3 à 4 ans, les interventions
américaines en Irak mais surtout en Afghanistan se sont révélées
très fructueuse. Confrontées à ce que l'on
nomme "la guerre de 4e génération" où
l'adversaire fait appel à des combattants anonymisés,
dispersés et le plus souvent noyés dans la population,
les forces américaines et celles de leurs alliés de
l'Otan sont de plus en plus incapables d'empêcher la conquête
du terrain par les «insurgents». Il a donc fallu remplacer
progressivement les actions offensives classiques par des attaques
ciblées, faisant appel à des engins largement robotisés,
drones et missiles capables de trouver seuls leurs objectifs. Les
mêmes techniques ont été étendues dans
tous les pays où l'US Army ne peut pas intervenir directement
: Pakistan et aujourd'hui Yémen.
L'expérience montre cependant
de plus en plus que ces nouvelles armes se révèlent
très coûteuses, à tous égards. Malgré
leur "intelligence", elles sont remarquablement imprécises.
On a rapporté récemment que pour tuer un chef d'Al-Qaida,
les Américains ont dû consommer plus de 300 missiles
air-sol et fait à l'occasion au moins le même nombre
de morts parmi les civils.
Par ailleurs, l'intelligence des robots là encore ne suffisant
pas, il faut que des forces spéciales infiltrées dans
les zones de conflit désignent en permanence les individus
et lieux à détruire. C'est la fameuse "humint"
(human intelligence). Malheureusement, ces humains, que l'on n'a
pas trouvé le moyen de remplacer par des robots, se révèlent
très vulnérables. La mort récente en Afghanistan
d'au moins sept officiers de renseignement à la suite d'un
attentat suicide mené par un agent double jordanien laisse
perplexe sur la possibilité d'utiliser intelligemment des
armements pourtant intelligents. Il y a quelques mois, le vice-président
américain Joe Biden avait proposé de faire appel à
des escadres de drones pour remplacer le «surge» demandé
par le général McChrystal. Informé des difficultés
que nous venons d'évoquer, Joe Biden a renoncé à
cette idée. Autant de marchés donc qui n'iront pas
aux technologies avancées dans l'armement.
"Heureusement", des marchés
encore plus prometteurs, tant par la sophistication des technologies
à mettre en uvre que par la quantité des contrats
de fourniture à honorer, se sont ouverts depuis quelques
mois. Il s'agit des murs intelligents dont les pays riches sont
en train de se doter pour se protéger des immigrants de plus
en plus nombreux et désespérés provenant des
pays pauvres. Sans évoquer le précédent de
la Grande Muraille de Chine, nous citerons en premier lieu la grande
muraille que les Etats-Unis sont en train d'établir avec
le Mexique, pour se protéger des incursions non seulement
des Mexicains mais de tous les latino-américains attirés
la prospérité du Nord. Notre propos ici n'est pas
de discuter de l'opportunité ou du caractère moral
de telles frontières intelligentes. Nous nous limiterons
aux technologies et projets de recherche concernés. Il est
certain que les bonnes âmes européennes qui s'indignent
des pratiques américaines ne diraient peut-être pas
la même chose en voyant se développer sur leurs territoires
des flux migratoires de plus en plus nombreux et sans loi. On ne
peut pas non plus s'empêcher de penser à ce qui se
passera lorsque ce ne seront plus quelques dizaines de milliers
de clandestins qui voudront entrer, mais des millions ou dizaines
de millions, à la suite des désastres climatiques
et économiques prévus pour les prochaines décennies.
Un concentré
de technologies
Question
technologie, un récent article du New Scientist (18
janvier 2010) donne des précisions intéressantes.
Le mur classique, fait de fossés et fils de fers, patrouillé
par de trop peu nombreux garde-frontières en 4/4, s'était
évidemment révélé bien insuffisant.
Violé en permanence, il n'avait qu'une utilité de
principe. Les projets actuels consistent donc à doubler la
muraille physique par des «senseurs» répartis
très en amont (à l'extérieur) et capables en
principe de distinguer et identifier tous les signes pouvant laisser
penser à une tentative d'intrusion. Dès que le risque
s'en précise, des robots ayant l'allure de petits chars d'assaut
équipés de caméras identifient les intrus et
s'efforcent de les décourager d'insister. Si besoin est,
un drone (aujourd'hui de type Predator) intervient à son
tour. Tout ceci laisse le temps à la garde-frontière
humaine de réagir. Dans l'avenir, en cas d'invasion massive,
des unités militaires spéciales, ou fournies par des
sociétés civiles de sécurité ad hoc
(véritables «chemises brunes» selon les détracteurs
américains de ces procédés) prendront les affaires
en mains. Tout ceci signifie que, tant en amont qu'en aval du mur,
des espaces considérables seront sécurisés
et militarisés. Comme il s'agit en général
de zones désertiques, les protestations ne seront pas trop
fortes, mais il n'en sera pas de même dans d'autres continents
plus peuplés.
Le projet américain de frontière
avec le Mexique, conduit par le US Department of Homeland Security
et la filiale de Boeing dite Boeing Intelligence and Security Systems,
prend actuellement la forme d'un programme de 8 milliards de dollars,
dit Security Border Initiative Network ou SBInet. Il comportera
des tours de 25 mètres réparties tous les 400 m (à
terme sur un mur triple long de 3.000 km). Ces tours seront équipées
de caméras optiques et infra-rouge pilotées à
distance. Des senseurs magnétiques détecteront les
véhicules. De plus les tours disposeront d'un radar de surveillance
terrestre capable d'identifier les humains, fourni par les Israël
Aerospace Industries de Tel-Aviv. Le radar sera complété
de capteurs acoustiques et capteurs de vibrations destinés
à détecter les voix et les pas, aussi furtifs soit-ils.
Ces détecteurs devraient pouvoir opérer dans une zone
dite de « early warning » s'étendant à
10 km en profondeur. Les caméras se dirigeront automatiquement
sur les échos suspects. Elles diligenteront chaque fois qu'elles
le « jugeront » utile des messages d'alerte vers les
patrouilles armées mentionnées ci-dessus.
Un SBInet prototype était
à l'essai depuis 3 ans sur 45 km de frontière américano-mexicaine
près de Sasabe. Arizona. De nombreux défauts avaient
été détectés et réparés.
La grosse difficulté est de trouver un juste milieu entre
l'excessive sensibilité, déclenchant des alertes inopportunes,
et l'excessive inertie. Ces points réglés, le déploiement
définitif commencera à la mi-2010, près de
Tucson. Notre lecteur appréciera cependant l'importance des
effectifs de maintenance qui seront nécessaires. L'emploi
en bénéficiera, il est vrai.
L'exemple américain est repris
un peu partout dans le monde. Une conférence relative à
la sécurisation des frontières européennes
par des systèmes technologiques du type de ceux évoqués
ci-dessus s'est tenue en novembre 2009 à Leeds, (UK). L'Union
européenne a lancé un programme dit TALOS (Transportable
Autonomous Patrol for Land Border Surveillance) associant des partenaires
américains (on s'en serait douté). Les Polonais dirigent
le projet, par l'intermédiaire du PIAP, Institut de recherche
industrielle pour l'automatisation et les mesures de Varsovie. Le
consortium regroupe actuellement les représentants de 10
Etats et dispose d'un budget de 10 millions d'euros. A l'avenir,
le réseau pourrait être déployé sur toutes
les frontières terrestres de l'Europe. Mais à quel
coût et comment sera-t-il accepté? Comment réagiront
les pays voisins, notamment la Russie, qui se trouverait ainsi exclue
symboliquement de l'espace européen?
Ces divers problèmes ne seront pas résolus
aussi simplement que ce qui se fait dans le cadre des rapports entre
les Etats-Unis et le Mexique. Nous y reviendrons.