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24 janvier 2010
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Des hommes et des robots
Une
question souvent posée à propos des robots, que nos
lecteurs se posent peut-être aussi, consiste à se demander
si le développement rapide, sinon exponentiel, de la robotique
dans les sociétés modernes présente un danger
pour l'homme ? Cette question était dans l'esprit d'Isaac
Asimov, ce romancier de Science Fiction qui avait exploité
le thème du robot dans ses oeuvres, à une époque
où la robotique n'avait évidemment pas atteint le
degré de développement actuel.
La réponse qu'il proposait était simple,
consistant à établir une grande loi
que les roboticiens et les robots eux-mêmes
devraient respecter : ne pas faire de mal aux humains.
Aujourd'hui, la même réponse est suggérée
par ceux qui se préoccupent de l'éthique
de la science et de la technologie, c'est-à-dire
des règles morales élémentaires
que, sans référence particulière
aux religions, mais en termes de morale sociale laïque,
les scientifiques devraient s'efforcer de respecter.
En
application de cette règle, ne pas faire de
mal aux humains, les ingénieurs qui conçoivent
les robots devraient éviter de réaliser
des robots potentiellement prédateurs, susceptibles
de faire des victimes et provoquer des dégâts.
Mais toute technologie est dans ce cas. Il n'y a pas
plus prédateur que l'automobile aujourd'hui.
Il est donc demandé aux concepteurs de robots
de prévoir des dispositifs, câblés
dans le corps du robot ou intervenant sur ordre de
programmes spécifiques, capables de désactiver
le robot en cas de comportements dangereux. Nous évoquons
ici par ce terme des comportements dangereux non voulus
par les humains travaillant avec le robot. Il est
bien évident que si un
robot militaire tue par erreur des civils dans le
cadre de missions assignées par le commandement,
ce ne sera pas le robot qui devra être blâmé.
Ce sera le commandement qui avait commandé
la mission tout en connaissant pertinemment le risque
de destructions collatérales. Le risque dont
il faut se prémunir, en ce cas, est celui d'un
robot dont les fonctions de contrôle interne
se désactiveraient ou s'affoleraient, ce qui
pourrait le conduire à sortir des limites prévues
par le constructeur et l'utilisateur, pour s'adonner
à des conduites dangereuses, aléatoires
ou ciblées.
En
quoi dans ce cas le robot pose-t-il un problème
particulier ? Toutes les machines complexes peuvent
à un moment ou un autre se désorganiser,
entraînant des catastrophes. On l'a vu à
l'occasion de la perte en 2009 du vol Air France Rio-Paris,
dont les causes restent inconnues mais qui sont probablement
imputables à des défaillances du système
de contrôle. Pour s'en prémunir, les
ingénieurs multiplient ce que l'on nomme les
redondances, c'est-à-dire les commandes de
secours. Pourquoi ne pas faire de même, à
propos des robots ? On peut très bien l'équiper
d'instructions qui le déconnecteraient au cas
où son comportement le ferait entrer dans des
zones rouges, c'est-à-dire des zones où
il deviendrait potentiellement dangereux, pour lui-même
et pour les autres.
C'est
bien évidemment ce que font les ingénieurs.
Les cahiers des charges visant la réalisation
des robots modernes, qu'ils soient militaires ou civils,
comportent de telles clauses. Mais, disent les esprits
inquiets, que se passera-t-il si le robot, devenu
suffisamment intelligent, trouve moyen de désactiver
lui-même les commandes lui fixant des barrières
à ne pas franchir ? Asimov n'avait pas cru
devoir évoquer sérieusement cette possibilité
car, à son époque, l'hypothèse
d'un robot pleinement intelligent et conscient capable
de se dresser contre les humains en échappant
aux règles morales qui lui auraient été
imposées relevait d'un niveau supérieur
de science-fiction qu'il n'avait pas abordé.
Aujourd'hui, la perspective mérite de l'être.
La robotique n'est pas encore capable de produire
des robots pleinement autonomes, leur autonomie s'exerçant,
comme nous l'avons indiqué plus haut, dans
le cadre de contraintes fixées à l'avance
et supposées être indépassables.
Mais les robots et leur environnement deviendront
rapidement si complexes qu'il sera difficile de prévoir
ce qui leur passera... si l'on peut dire... "par
la tête".
Un
robot peut devenir dangereux sans être devenu
véritablement méchant, ou «malicieux»
au sens américain, termes incluant la référence
à des valeurs morales quasi religieuses transcendant
la technologie. Comme il est constitué de nombreux
composants qui évoluent sans cesse et de façon
plus ou moins aléatoire, notamment au niveau
des interaction entre les agents logiciels qui commandent
son comportement, il peut parfaitement muter, au sens
propre du terme, c'est-à-dire prendre la forme
d'une version imprévue par les concepteurs
et les utilisateurs humains. Certaines de ces nouvelles
versions pourraient se révéler utiles
à ses missions initiales et donc bienvenues.
Ainsi il pourrait améliorer spontanément
tel ou tel de ses programmes afin de fonctionner sur
un mode plus économe en énergie. Mais
à l'inverse, une mutation pourrait le rendre,
non seulement dangereux, mais capable de désactiver
durablement les contraintes internes fixées
à son comportement et destinées à
limiter sa dangerosité.
Que
se passerait-il alors ? Il faut bien se persuader
que les robots ne sont (ou ne seront) pas très
différents de tous les autres organismes évolutionnaires
apparus sur Terre depuis les premiers pas de la vie.
Ces organismes mutent sans cesse, sans préoccupations
morales a priori. Les nouvelles versions d'organismes
résultant de ces mutations se heurtent à
un univers déjà constitué, qui
leur impose ce que l'on nomme en évolution
des barrières sélectives. Ou bien les
mutants se révèlent plus efficaces que
leurs prédécesseurs et peuvent échapper
aux barrières sélectives. En ce cas
ils survivent et donnent naissance à de nouvelles
lignées. Ou bien au contraire ils ne le peuvent
pas et disparaissent, rejoignant l'immense cimetière
des inventions fussent-elles géniales mais
rejetées par le milieu.
Très
bien direz-vous. Nous voici rassurés. Comme
ce sont des humains qui fixent les barrières
sélectives, il suffirait - ainsi que le demandait
Asimov - qu'ils provoquent l'élimination de
tous les éventuels robots mutants susceptibles
de devenir dangereux. Les humains auront donc toujours
affaire à des populations de robots domestiques,
aussi inoffensifs pour eux que le sont devenus les
animaux ex-sauvages domestiqués depuis plusieurs
millénaires.
Penser
que les humains veulent ou même peuvent contrôler
les machines, robotisées ou non, semble pour
nous relever de ce que nous appelons une illusion
humaniste. C'est oublier le fait que les humains et
leurs technologies se développent d'une façon
quasi symbiotique, dans le cadre d'échanges
entre caractères fondateurs qui en font de
nouvelles espèces mutantes, entrant en compétition
darwinienne les unes avec les autres(1). Ceci
a été déjà souligné
à propos de l'automobile ou des ordinateurs.
Les usagers et à plus forte raison les concepteurs
et constructeurs de ces machines ne sont pas capables,
quoi qu'ils prétendent, d'orienter leur développement
à partir de décisions rationnelles qu'ils
s'estiment capables de prendre. Depuis des années,
on a voulu limiter la dangerosité des voitures.
Certains résultats ont été obtenus,
mais le prélèvement en vies humaines
ne cesse de croître, du simple fait de l'extension
quasi virale du nombre de ceux que nous pourrions
appeler des «homo-automobilis». Si la
croissance de ce nombre s'arrêtait, ce ne serait
pas du fait de la volonté des humains, mais
parce que des limites physiques empêcheraient
désormais leur prolifération, manque
d'espace, manque de carburant ou de matières
premières.
Les
ordinateurs et produits électroniques divers
ne sont pas aussi dangereux que les automobiles, mais
dans certains cas, peuvent le devenir. C'est le cas
du téléphone au volant et de la consultation
des écrans multiples que les constructeurs
veulent insérer sur les tableaux de bord, soi-disant
pour améliorer la sécurité et
le confort de conduite, en fait pour faire du profit
et, plus en profondeur, contribuer à des mutations
favorables à la dissémination de l'espèce
automobile+homo-automobilis. Les autorités
réglementaires qui étaient intervenues
- sans grand succès - pour limiter le téléphone
au volant auront beaucoup de souci à se faire,
car le poids des lobbies conjugués de l'automobile
et de l'électronique n'empêchera pas
la prolifération de l'internet au volant. Les
accidents se poursuivront donc, dans l'indifférence
générale.
Peut-on
transposer cette réflexion à l'avenir
des robots et des hommes qui, d'une façon ou
d'une autre, s'associeront à leur développement
?
Certainement. Plus encore que les automobiles et autres
machines faiblement intelligentes, les robots disposent,
par définition, de capacités d'adaptation
aux humains
considérables. Nous avons rapidement évoqué
ce point en décrivant l'avenir de la robotique
domestique ou conviviale. De même qu'un propriétaire
de chien choisit celui-ci et l'élève
en fonction de son caractère, à lui
propriétaire, faisant de l'animal un agneau
sympathique ou une bête fauve, de même
procédera le propriétaire ou l'utilisateur
d'un robot domestique. Mais de même que dans
le couple homme-chien, ce n'est pas seulement l'homme
qui déteint sur le chien mais le chien qui
déteint sur l'homme, de même dans le
couple homme-robot les caractères s'échangeront
très vite. Ils ne le feront pas d'une façon
statique, puisque l'homme et le robot sont deux entités
évolutionnaires. Ils le feront d'une façon
dynamique. Autrement dit, l'homme et le robot développeront
par interaction des déterminismes évolutifs
communs ou corrélés. Chez l'homme, ce
sera un certain type d'organisation du cerveau ou
de l'ordre cellulaire, pouvant se répercuter
à certains niveaux du génome. Chez le
robot, il s'agira de réorganisations principalement
logicielles se transmettant par réseaux. L'humain
dans ce cas pensera sans doute qu'il restera maïtre
du sens pris par l'évolution globale du couple,
mais ce sera une illusion.
Les
moralistes s'indigneront. Que restera-t-il de l'humain
dans ce que vous décrivez ? Il restera, pour
prendre une image de plus en plus utilisée,
du post-humain. Mais ce post-humain sera-t-il bon
ou sera-t-il mauvais ? Les deux, mon capitaine. Plus
exactement il sera ce que sa confrontation avec un
environnement de plus en plus imprévisible,
du fait du développement exponentiel des technologies
et de leurs usages, lui permettra de devenir.
Bien malin qui pourrait aujourd'hui le prévoir.
(1)
Nous développons ce thème dans l'essai précédemment
annoncé sur ce site, à paraître en mars 2010,
sous la plume de Jean-Paul Baquiast, "Le paradoxe du Sapiens
"(éditions JP. Bayol)