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Désordres psychologiques aux Etats-Unis
Le prix humain du dérèglement du système politique
Ce
texte résume un article
de Philippe Grasset publié sur le site Dedefensa.
La question présente un indéniable intérêt
scientifique, dans un domaine souvent abordé ici: la formation
des visions globales du monde (global mood). On pourrait contester
la façon dont les Américains définissent les
troubles psychologiques, mais la question n'est pas là. A.I.
Les
statistiques officielles du gouvernement américain, considérées
en général comme largement inférieures à
la réalité, indiquent que, pour 2009, autour de 20%
des citoyens américains adultes (1 sur 5, ou 45 millions
de personnes) souffrent de troubles psychologiques sérieux
à graves (allant des «dépressions sérieuses»
à des «tendances suicidaires») et que moins de
la moitié reçoivent des soins.
Il
s'agit des Américains adultes. La population non adulte (adolescents)
est elle-même encore plus atteinte. « A peu près
50% des adolescents (teenagers) manifestent des formes de déséquilibres
mentaux et à peu près la moitié d'entre eux
des symptômes pathologiques qui interfèrent gravement
sur leur vie courante... ».
On
replacera bien entendu ces divers constats concernant la population
américaine (qui devraient se retrouver dans nombre de populations
du bloc occidentalo-américain) dans le contexte qui importe.
La crise économique et sociale en est l'élément
le plus évident, avec les chocs successifs qu'elle engendre,
leurs effets sur l'emploi et le niveau de vie de la population,
l'incapacité du système à provoquer l'amélioration
de la situation alors que cette amélioration est sans cesse
annoncée. Le mélange de pauvreté et de précarité,
assorti de la tension permanente entre les annonces optimistes et
les déceptions qui les suivent, est sans doute un puissant
facteur de dérèglement psychologique.
Sur
ce premier élément se greffe un facteur plus spécifique,
la tension permanente alimentée par la politique de sécurité
nationale (ou sécurité collective
puisque les Etats-Unis veulent absolument associer à leur
« combat » l'ensemble des pays occidentaux). Cette politique
s'appuie depuis plusieurs années sur la menace terroriste,
elle même absurdement exagérée et décrite
comme apocalyptique. Concrètement elle se traduit par diverses
mesures quotidiennes dites intrusives de surveillance,
comme notamment les méthodes de fouille et de contrôle
corporel dans les aéroports américains relevant de
la Transport Security Administration (TSA). Elles commencent à
prendre l'ampleur d'un scandale national et conduisent désormais
à un débat dans le corps législatif.
Bien
entendu, la situation est aggravée par les guerres en cours,
en Afghanistan principalement, qui se définissent à
la fois par des destructions absurdes et massives, des dépenses
énormes, des échecs répétés et
une absence de but, voire de compréhension du conflit, finalement
couronnés par une reconnaissance tacite unanime de l'impossibilité
de la victoire. Les effets perturbateurs sur la population de la
«guerre contre la terreur» sont largement renforcés
par la présence en constante augmentation de vétérans
de ces guerres, eux-mêmes frappés dans des proportions
effrayantes, allant jusqu'à 80% selon certaines études,
de troubles psychologiques sérieux à très graves...
Il s'agit de conflits qui font aujourd'hui plus de pertes du fait
des suicides dus aux problèmes psychologiques que du fait
de l'action au combat.
En
d'autres mots, la situation d'une population gravement affectée
psychologiquement devient un problème de première
dimension, un problème central de cette crise générale
de notre civilisation. Les 45 millions de personnes recensées
aux USA comme affectées de troubles sérieux
à graves (de la dépression sérieuse au
suicide), avec une grande partie du reste de la population affectée
de troubles plus légers qui menacent constamment de s'aggraver,
nous indiquent qu'il s'agit d'une crise collective majeure dont
nous n'hésitons pas à affirmer qu'elle est directement
et massivement liée à la situation générale
de crise terminale de notre civilisation, crise elle-même
en aggravation constante. Le phénomène est plus particulièrement
ressenti et spectaculaire aux USA parce que ce pays, sans assise
historique, massivement engagé à l'extérieur
et soumis à un système de la communication tous les
jours démenti par les événements du monde réel,
se montre d'une fragilité psychologique très grande.
Il
faut bien voir en effet que le système de la communication
tel qu'il est utilisé officiellement aux Etats-Unis dissimule
systématiquement la réalité de la gravité
de la crise par tout un apparat de discours politico-commerciaux
vantant l'expansion, les loisirs, la globalisation d'une économie
fondée sur la promesse de l'abondance et du bonheur. La prise
de conscience de la crise centrale du système, refusée
à la conscience collective, est perçue de façon
massive par la psychologie, avec les effets dévastateurs
que l'on commence à apprécier statistiquement. A côté
de cela, les adjuvants tels que la drogue, l'alcool, les armes individuelles,
jouent leur rôle, également massif, d'aggravation du
problème.
Puisque
la crise ne peut entrer ouvertement par la grande porte de la conscience
de l'individu, elle pénètre subrepticement par les
fenêtres de sa psychologie. Le résultat est désormais
évident. Lors des « vraies guerres », la conscience
placée devant des dangers dont la plupart malgré la
propagande ne pouvaient être dissimulés, était
mieux capable de les appréhender. Lors de telles vraies guerres,
malgré les dommages infligés directement par les conflits,
les psychologies sont beaucoup plus stables parce que la réalité
du danger n'est pas dissimulée et que l'instinct vital organise
les psychismes pour affronter la situation. Dans la situation actuelle,
les dommages réels étant niés ou cachés,
entraînent des troubles graves sur les psychismes. Les individus,
ne peuvent organiser d'adaptation défensive à des
dangers soit insaisissables (le terrorisme) soit masqués
(les conséquences de la crise économique ou des campagnes
militaires à l'extérieur).
Mais
l'on comprend bien qu'il s'agit d'une situation sans issue. Le système
ne peut pas reconnaître la puissance et la profondeur de la
crise centrale qui l'affecte puisque ce serait reconnaître
son vice irréversible et sa mort prochaine. Il en résulte
que ces troubles psychologiques, qui doivent s'exprimer d'une façon
ou d'une autre, fournissent une explication acceptable à
une situation de plus en plus chaotique, notamment dans le domaine
de vie politique. Le chaos politique au niveau notamment des affrontements
et choix partisans, répond aux troubles de la psychologie.
Les consciences ne s'expliquent pas ce qui se passe et elles réagissent
par divers excès politiques, une insatisfaction grandissante,
un jugement fluctuant sinon fantasmatique de la situation.
Cela
est particulièrement évident aux USA, dans ce pays
dont les structures politiques sont très rigides, le conformisme
généralisée, c'est-à-dire un système
d'enrégimentement paradoxalement fondé sur les affirmations
de liberté et d'autonomie ne fonctionnant que si les citoyens
conservent une psychologie qui, même déséquilibrée,
doit se trouver en accord absolu avec ce système. Ce n'est
plus du tout le cas, comme on le sait. Notre hypothèse est
que le désordre américain actuel a sa cause principale
dans ce phénomène. De là, on peut tirer la
conclusion que la psychologie malade des citoyens du système
est la première menace de sécurité nationale
pour les Etats-Unis (encore une fois, bien en avance sur le
reste du monde à cause de leurs spécificités
historiques). Elle affecte directement l'équilibre et la
cohésion de cette puissance. Elle devrait accélérer
d'une façon dramatique le processus de dissolution du cadre
politico-social du pays, et très rapidement sa cohésion
géopolitique. On aurait ainsi la démonstration que
la dimension psychologique règle tout et, notamment, la dimension
géopolitique. Mais il s'agit, bien sûr, d'un aspect
et rien que d'un aspect du phénomène plus général
de l'effondrement d'un système et de la civilisation qu'il
a prise sous sa tutelle.