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26 septembre 2010
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
A chaque cerveau sa réalité
Lorsque je regarde le monde autour de moi, j'ai spontanément
tendance à penser que ce que je vois fait partie
d'une réalité qui m'est extérieure
et qui par ailleurs n'a pas besoin que je l'observe
pour exister. Certes, je sais que je n'accède
pas en direct à cette réalité.
La science m'a appris que l'image du monde que je
contemple dépend des performances de mes organes
sensoriels et de la façon dont mon cerveau
organise les informations qu'il en reçoit.
Tout handicap à ces niveaux se traduirait par
une déformation des images du monde reçues.
A l'inverse, si je disposais d'instruments d'observations
scientifiques puissants, je verrais le monde avec
plus de précision, peut-être même
autrement. Mais la réalité que j'observe
ne changerait pas pour autant. Seule serait modifiée
l'image que s'en donne mon cerveau.
La
mécanique quantique (physique quantique) a
conduit à remettre en cause cette vision dite
«réaliste». Pour elle, s'il y a
peut-être un réel sous-jacent à
nos observations, il est impossible de le décrire
d'une façon objective, c'est-à-dire
ne tenant pas compte de l'observateur. Toute observation
du réel, qu'elle soit empirique ou qu'elle
soit scientifique, n'a de sens que pour un certain
observateur, équipé d'un certain modèle
de cerveau et utilisant certains types d'organes sensoriels
et d'instruments. De plus, même compte tenu
de ces limites, les observations ainsi faites ne donnent
pas accès à un «réel en
soi» mais à des descriptions probabilistes
qui ne prennent de valeur relative, autrement dit
pour moi, que si elles sont faites en grand nombre.
Certes, je constate qu'à grande échelle
les observations auxquelles je procède me donnent
des images du monde suffisamment précises et
constantes pour que je puisse agir avec un minimum
de sécurité au sein du monde tel qu'il
m'apparaît. Mais en aucun cas je ne peux me
croire autorisé à m'appuyer sur ces
représentations relatives pour postuler la
présence d'une réalité qui, d'une
part existerait indépendamment de moi et dont,
d'autre part, je pourrais donner des représentations
absolues ou objectives, valables pour tous et en tous
temps.
Le
non réalisme de la physique quantique n'est
pas admis par tous les physiciens du domaine. Certains
cherchent toujours à découvrir des variables
cachées (encore cachées) objectives
à partir desquelles ils pourraient décrire
un monde qui serait indépendant de l'observateur.
A plus forte raison, ce non réalisme, ce relativisme
de toute connaissance, n'est en général
jamais évoqué par les scientifiques
travaillant dans les secteurs autres que ceux de la
physique quantique, c'est à dire par les chercheurs
en sciences dites "macroscopiques". S'intéressant
aux objets et processus du monde quotidien, ilsne
mettent pas en doute l'existence d'une réalité
qui leur serait extérieure. Même s'ils
admettent qu'en termes philosophiques, la question
de la «réalité de la réalité»
puisse être discuté, en pratique, leurs
priorités sont d'améliorer les descriptions
qu'ils en donnent, en affinant les perceptions qu'ils
en ont. En ce qui concerne l'approche probabiliste,
ils estiment que les modèles probabilistes
ou statistiques qu'ils sont généralement
obligés de construire pour représenter
la réalité sous-jacente suffisent à
la sécurité de leurs recherches et au
bon fonctionnement des instruments et machines en
découlant.
Le
Platynereis dumerilii
L'observation
du fonctionnement des cerveaux par les moyens des neurosciences
observationnelles modernes paraît aujourd'hui confirmer le
relativisme ou non réalisme de la mécanique quantique.
Ce que nous appelons la réalité n'est que le produit
de l'activité de notre cerveau, construit à partir
de nos perceptions sensorielles et mis à jour en permanence
compte tenu de l'expérience. Prenons un petit ver marin,
le Platynereis dumerilii qui est considéré comme un
fossile vivant dans la mesure où il paraît avoir survécu
sans grands changement dans le milieu marin pendant quelques centaines
de millions d'années. Or il intéresse les neurosciences
dans la mesure ou, contrairement à d'autres annélides
ou vers terrestres, il comporte des structures cérébrales
très développées en forme de champigons (mushroom
bodies) qui semblent annoncer les aires corticales permettant
les fonctions associatives caractéristiques de la mémoire
et des comportements réfléchis chez les espèces
supérieures. Sa larve possède également des
yeux primitifs considérés comme les précurseurs
des yeux plus complexes développés ensuite(1).
Detlev
Arendt du Laboratoire européen de biologie moléculaire
à Heidelberg et son équipe ont montré récemment
(Cell, vol 142, p. 800 http://www.cell.com/abstract/S0092-8674(10)00891-3)
que les gènes responsables du développement de ces
structures précorticales ressemblaient beaucoup, non seulement
à ceux commandant le développement du cerveau des
insectes (dont les performances sont bien supérieures à
celles des vers en général), mais aussi du développement
du cortex complexe des animaux supérieurs. On peut alors
supposer que le Platynereis dumerilii est le descendant moderne
d'un lointain ancêtre commun à toute une série
d'animaux marins et aux vertébrés, tous dotés
d'un cortex associatif ou de son équivalent. Ceci voudrait
dire que les capacités de traitement et de mémorisation
de l'information propre aux cerveaux humains remonteraient à
une époque très lointaine dans l'échelle de
l'évolution : quelque 600 millions d'années.
Le
Platynereis dumerilii a-t-il utilisé son proto-cortex
si performant pour se doter d'un mode de vie particulièrement
ingénieux ? Apparemment pas, mais... lorsque
l'on observe de près la vie de ce ver, on constate
que, contrairement à d'autres organismes partageant
le même habitat, il dispose d'un système
sensoriel et moteur performant. Le lien entre ses
organes des sens (en particulier son odorat) et ses
muscles se fait très efficacement, grâce
précisément à son cortex. Ceci
lui permet de sentir par l'odorat les sources de nourriture
et de s'en emparer rapidement. Il est donc plus avantagé
à cet égard que des animaux marins plus
lourdement armés mais moins réactifs.
Ce fut peut-être grâce à ces avantages
comparatifs qu'il a pu survivre sans grands changements
jusqu'à nos jours.
De
plus, si apparemment les ancêtres de Platynereis
dumerilii n'ont pas inventé de nouveaux modes
et vie ou de nouvelles formes révolutionnaires,
ce ne fut pas le cas d'espèces voisines disposant
de structures corticales analogues. On les soupçonne
d'avoir été à l'origine de l'explosion
Cambrienne où, en quelques millions d'années,
des milliers de formes nouvelles complexes, pour la
plupart aujourd'hui disparues, se sont multipliées.
Les biologistes estiment qu'elles l'ont du aux performances
de leurs cerveaux, celles-ci leur ayant permis de
tirer rapidement parti des environnements nouveaux
apparus à ces époques, il y a 530 millions
d'années
Débat
philosophique chez les Platynereis
Revenons
au Platynereis dumerilii. Qu'est-ce que la réalité
pour lui?
Quand on regarde son système nerveux et la
façon dont il s'en sert pour naviguer, au sens
propre du terme, dans son environnement marin, on
comprend que la réalité pour cet organisme
se limite à un ensemble certes complexe de
perceptions et de relations (certainement plus nombreuses
d'ailleurs que celles envisagées par les biologistes)mais
au delà desquelles il ne peut évidemment
pas se projeter. Tout le reste du monde, que nous
voyons mais qu'il ne peut pas voir, n'existe pas pour
lui.
Mais,
dans la société des Platynereis dumerilii,
il se trouve probablement deux philosophes discutant
de la Réalité (image). L'un d'eux (à
gauche sur l'image) s'inscrivant dans la tradition
essentialiste ou réaliste de la connaissance
affirme que la réalité ne peut se réduire
à ce que les Platynereis en observent. Certes,
s'ils disposaient d'organes sensoriels et de cerveaux
plus performants, la représentation qu'ils
se font de la réalité changerait quelque
peu. Mais la Réalité en soi ne changerait
pas pour autant. Elle a toujours existé et
existera toujours, indépendamment des descriptions
qu'en donnent les Platynereis et leurs homologues.
Autrement
dit, ce philosophe s'élève contre les
affirmations de son collègue (à droite
sur l'image) selon lesquelles la Réalité
toute entière coïncide avec ce qu'il perçoit
par ses sens et modélise au sein de son proto-cortex.
Le premier ne l'entend pas de cette oreille. Il va
même jusqu'à traiter son interlocuteur
de dangereux réductionniste s'inspirant d'interprétations
mal digérées de la mécanique
quantique.
Si
des humains s'inscrivaient dans ce débat philosophique
entre Platynereis, ils donneraient sans doute raison
aux relativistes. Quelle autre réalité
pourrait exister pour les Platynereis en dehors de
celle qu'ils sont capables de modéliser ? Ce
ne serait pas parce que d'autres animaux, tels les
primates ou les humains, peuvent construire des modèles
de la réalité bien plus complexes que
celles des Platynereis que ces modèles pourraient
intéresser ces derniers.
En
généralisant, pourquoi imaginer qu'il
existerait une Réalité extérieure
à toute observation et à tout observateur,
sinon pour susciter des débats oiseux...ou
pour réintroduire l'idée certes défendable
mais peu rationnelle selon laquelle il existerait
une Réalité non matérielle ?
Mais
pourquoi alors, après s'être convaincu
du non sens que représenterait pour le ver
Platynereis dumerilii l'idée qu'il existe une
Réalité en soi, faisons nous en ce qui
nous concerne la même erreur? Pourquoi ne pas
penser qu'à des échelles et degrés
différents, nous sommes aussi limités
que Platynereis dumerilii dans nos efforts pour nous
représenter un monde extérieur à
nous?
Sans
doute parce que, lorsque nous observons un animal
quelconque, qu'il s'agisse de Platynereis dumerilii
ou d'un primate supérieur, nous le voyons plongé
dans un environnement qui le dépasse, environnement
que nous voyons mais que manifestement ses organes
sensoriels ne peuvent pas percevoir, que ses organes
moteurs ne peuvent pas modifier, que son cortex ne
peut pas modéliser et qui, par conséquent,
se situe à d'incommensurables distances de
lui. Vu par nous cet environnement de Platynereis
dumerilii constitue pour lui une Réalité
objective ou en soi.
Mais pourquoi,
mutatis mutandis, ne le serait-il pas pour nous? Il nous serait
en effet bien commode de postuler que ce que nous voyons est la
manifestation d'une telle réalité en soi. Nos observations
futures ne pourraient pas en modifier l'essence, car elle existerait
même si nous n'étions pas là pour l'observer(2).
Notes (1)
Sur le platynereis-dumerilii, voir http://www.nhm.ac.uk/nature-online/species-of-the-day/evolution/platynereis-dumerilii/index.html
(2) Dans un article publié le 21/09/2010
par la revue Realista, le biologiste et philosophe Georges
Chapouthier reprend nous semble-t-il le point de vue
que nous nommons relativiste de la réalité. Il écrit
«Pour un biologiste, la réalité,
cest lenvironnement physique et social, auquel les animaux
répondent par des processus nerveux. Lêtre humain
y répond comme un animal particulier, très intelligent
et juvénile. Ces considérations débouchent
sur un « naturalisme ouvert », qui sait prolonger
les racines biologiques de lhomme par les horizons des sciences
humaines». http://realista.hypotheses.org/105
L'auteur nous précise cependant que: "Dans
cet article, j'ai défini la réalité
pour la pratique d'un biologiste. Cela n'exclut nullement
la possiblité philosophique d'une réalité
indépendante de sa connaissance, bien sûr".