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Pierre
Steiner nous rappelait récemment que «les sciences
cognitives connaissent aujourd'hui, peut-être plus que jamais,
une période d'incertitude fondationnelle. Il était
relativement aisé, il y a vingt ans, de faire dépendre
l'avenir des sciences cognitives du débat entre théorie
computationnelle classique et connexionnisme (Fodor & Pylyshyn
vs. Smolensky). Les choses sont aujourd'hui beaucoup moins simples.»,
et il citait la multiplication des théories de la cognition(1).
A ces nombreuses approches théoriques viennent sajouter
des contributions radicalement philosophiques ou mathématiques,
dont lintérêt, indubitable, illustre cependant
une certaine errance épistémologique des sciences
cognitives. La question est dimportance non seulement pour
ces dernières, mais encore pour lintelligence artificielle,
qui aurait tout à gagner dune clarification des processus
de la pensée et de laction.
De fait, il faut constater que la promesse de réaliser
des systèmes artificiels intelligents, faite il y a une quarantaine
dannées, na pas été tenue. En lieu
et place, on dispose de robots compagnons ludiques relevant de processus
de type stimulus-réponse basiques, fussent-ils dotés
de capacités dapprentissage, tandis que les performances
des systèmes daction autonome seffondrent dès
que lenvironnement séloigne de ce qui a été
pré-spécifié par leurs concepteurs. Dintelligence,
point. Pourquoi ?
Dans la même revue, Ezequiel Di Paolo analyse
la robotique à la lumière du comportement animal,
et pointe chez elle un manque fondamental qui empêche de concevoir
de vrais agents cognitifs artificiels : un robot est totalement
indifférent au fait de réussir ou déchouer
dans la tâche qui lui a été assignée.
Il en conclut que ces robots ne pourront jamais être autonomes,
faute davoir envie de réussir(2). On voit mal
en effet pourquoi un robot agirait de lui-même si le succès
ou léchec de son action ne change rien pour lui.
Telle est, a contrario, lapparente téléologie
des actions des organismes vivants : si lon considère
quils sont ouverts (au sens thermodynamique) et quils
ne peuvent maintenir la constance de leur organisation quau
prix du recueil, dans le monde, des éléments aptes
à maintenir cette constance, une première motivation
du vivant à agir est toute trouvée : cest lautoconservation.
Une telle contrainte peut offrir une piste aux sciences cognitives
: le degré zéro de lintelligence consiste à
assurer sa propre pérennité ; autrement dit, se protéger
de ce qui risque de diminuer la capacité à agir. Ce
degré zéro de lintelligence semble négligeable
; il ouvre pourtant la voie aux processus dapprentissage et
de réaction adaptée à lenvironnement.
Il illustre également limportance du corporel, encore
négligé par une certaine intelligence artificielle
qui court toujours après la simulation dune intelligence
désincarnée, malgré la contradiction absolue
entre ces deux derniers termes.
Lapproche phénoménologique en sciences cognitives
a dailleurs mis en évidence que le monde en-soi na
aucun intérêt pour le vivant, et que seul compte le
monde pour-soi, ce qui conditionne tout autant les processus de
perception que daction du vivant, et qui les fait co-advenir.
Mais un tel principe de motivation par lautoconservation,
même sil devrait permettre de concevoir des systèmes
artificiels intelligents, ne saurait suffire, puisquon compte
bien que de tels systèmes soient efficaces en situation hostile
(catastrophes naturelles, par exemple), situation qui pourrait nécessiter
dun robot quil prenne volontairement le risque dêtre
détruit. Constatons donc que cette exigence vitale de lautoconservation
népuise pas non plus, loin sen faut, tous les
motifs daction de lhumain, lequel se donne en effet
des objectifs allant bien au-delà de la simple survie. Pensons
par exemple aux actes de bravoure, ou au sacrifice de lindividu
qui accepte de mourir pour servir une cause quil estime juste.
Ainsi, au-delà de lautoconservation, il sera nécessaire
de faire appel à une forme doption morale pour concevoir
des systèmes autonomes intelligents. Nul doute que lenjeu
technologique consistant à implanter des règles morales
dans des robots peut sembler bien lointain aux yeux dun spécialiste
de lintelligence artificielle. Il est hélas incontournable.
Par bonheur, cette option morale peut être abordée
sur un plan purement organisationnel : Saadi Lahlou nous démontre
que lindividu en situation de travail vise non seulement à
son autoconservation, ni même seulement à satisfaire
ses motivations les plus abstraites et lointaines dans le temps
(au sens de leur réalisation potentielle), mais encore vise
à satisfaire lautoconservation et les objectifs dorganisations
desquelles il participe (famille, entreprise, groupe social )(3).
Face à une situation donnée, il a toujours à
composer entre ce quil juge bon pour lui et ce que les organisations
dappartenance lui réclament de faire pour assurer leur
propre autoconservation. Lindividu se trouve ainsi devoir
composer entre de multiples attracteurs, parmi lesquels certains
pourront gravement compromettre son intérêt, pour le
bénéfice de ce quon peut appeler un super-organisme.
Ainsi ramenée à de lautoconservation étendue
au-delà de lindividu, loption morale semble moins
difficile à implémenter dans un système artificiel.
Pour autant, elle continue à requérir que le système
artificiel soit guidé par une forme de motivation à
agir, quon peut également appeler le désir,
avec son corollaire indicateur de succès, quon peut
appeler la gratification, ou le plaisir. Indicateur à laune
duquel un système artificiel pourra estimer à quel
point il a atteint lobjectif visé. Il va de soi que
son autoconservation devra faire partie de cet ensemble.
Ce couple motivation/gratification (ou désir / plaisir)
semble incontournable : tant quun robot ne sera pas motivé
à agir, il ne pourra pas exhiber de comportement intelligent.
A ce titre, la question de lincertitude fondationnelle des
sciences cognitives ne semble donc pas être essentiellement
celle de savoir quel modèle de la cognition est le plus pertinent.
Que lapproche soit symboliste, connexionniste, ou toute autre,
elle peut certainement offrir à lintelligence artificielle
les fondements nécessaires à la conception de systèmes
motivés. Lefficacité des résultats se
chargera naturellement de faire le tri entre les théories
pertinentes et celles qui le sont moins, ce qui ne pourra que servir,
en retour, la compréhension des processus cognitifs humains.
Notes
(1) Steiner P., Philosophie, technologie et cognition. Etat des
lieux et perspectives, Intellectica, revue de lAssociation
pour la Recherche Cognitive, n° 53-54, 2010, page 34.
(2) Di Paolo E., Robotics Inspired in the Organism, ibidem, page
132.
(3) Lahlou S., Contexte et intention dans la détermination
de lactivité : une nouvelle topique des motivations,
ibidem, pp. 233-280