NB
: Les considérations qui suivent ne reposent pas
sur des études approfondies portant sur la fiabilité
des systèmes évoqués. Il ne s'agit
que d'impressions, mais celles-ci nous semblent devoir
être approfondies, en notre temps technologique,
par des experts du domaine voire par des philosophes.
Les
exemples cités ici nous confortent dans la vision
de l'évolution anthropotechnique, développée
dans notre essai Le paradoxe du Sapiens. Il s'agit
de systèmes associant de façon inextricable
le biologique, l'humain et le technologique. Ils sont
non seulement imprévisibles par la raison humaine,
sous ses formes actuelles, mais sans doute aussi incontrôlables
par cette même raison. Est-ce à dire que
les humains impliqués dans leur développement
devraient renoncer à toute responsabilité
dans les catastrophes pouvant découler de celui-ci.
La morale sociale répondra négativement.
Mais en pratique, tout se passe comme s'il s'agissait
de déterminismes se déroulant sur un mode
proche de celui des grands événements naturels.
Sans
entrer plus avant dans cette discussion, donnons quelques
exemples récents (parmi des dizaines d'autres disponibles)
d'une telle auto-intoxication.
Ils portent sur les systèmes aujourd'hui les plus
complexes qui soient, dans l'armement et le nucléaire.
Nous ne mentionnons pas ici la navette spatiale américaine,
désormais retirée du service. Elle a finalement
fait face plus qu'honorablement, malgré deux accidents,
à son cahier des charges. Certains parleront de
chance (probabilités). D'autres évoqueront
le fait que les humains impliqués étaient
étroitement asservis au système.
Le
cas du F 35
Il
s'agit de l'avion de combat Joint Strike Fighter dit
aussi F 35 développé par Lochkeed Martin
pour le compte du Pentagone. Il était destiné
à équiper les forces aériennes et
aéronavales américaines, sous diverses versions.
Il devait servir aussi, dans l'esprit du Complexe militaro-industriel
américain, à remplacer tout autre appareil
concurrent dans l'ensemble des forces aériennes
du monde, hors celles relevant de la souveraineté
russe et chinoise.
Or
ce programme, surchargé de contraintes fonctionnelles
et techniques, n'a pas encore abouti, malgré des
dépassements de crédits et de délais
jamais vus jusqu'ici. Deux exemplaires d'essai seulement,
sous une version dégradée, viennent d'être
livrés à l'US Air Force. Aucune perspective
d'utilisation opérationnelle ne semble devoir en
découler.
Notre confrère Philippe Grasset, éditeur du site
Dedefensa,
s'est fait depuis des années l'historiographe de ce cas
exemplaire. Tout anthropologue-historien conséquent ne
pourrait que souhaiter voir Philippe Grasset, s'il en avait
le temps, développer sous la forme d'une véritable
thèse cet incroyable suspense technologique, économique,
politique et diplomatique. L'aventure obère non seulement
les perspectives de l'US Air Force pour les trente prochaines
années, mais le Pentagone lui-même et finalement
l'empire américain tout entier. Lochkeed Martin devrait
également en subir des conséquences graves sauf
à être énergiquement soutenu par ses amis
politiques.
On lira le dernier développement de cette affaire dans
l'article de Philippe Grasset "Le
JSF menace-t-il Lockheed Martin ?".
Le
cas du F 22 Raptor
En
dehors des milieux militaires, peu d'observateurs ont
noté que depuis plus de deux mois maintenant lavion
de combat de lUSAF F-22 Raptor est interdit
de vol à cause de ce que Philippe Grasset qualifie
d'un étrange problème dalimentation
en oxygène du pilote. Le système déficient
équipe dautres types davions de combat
de lUSAF qui, eux, nont pas lair dêtre
affectés par ce défaut de fonctionnement.
On imagine ce que produirait une telle interdiction de
vol si les Etats-Unis étaient engagés militairement
plus qu'ils ne le sont actuellement.
Le
F 22 est moins complexe que le F 35, tout en étant
sans doute trop complexe encore. Des centaines d'exemplaires
sont en activité depuis plusieurs années.
Pourquoi le défaut en cause n'était-il pas
apparu jusqu'ici et pourquoi les meilleurs spécialistes
n'arrivent-ils pas aujourd'hui à le résoudre
? On pourrait là encore incriminer un effet émergent,
c'est-à-dire imprévisible voire incompréhensible,
tenant à la complexité non de l'avion seul
mais du système avion+pilote+équipements
au sol.
Voir sur
ce sujet, toujours de Philippe Grasset, l'article "Le
très très étrange cas du F-22"
La
numérisation et la robotisation du champ de bataille
Comme
nous l'avions rappelé dans de précédents
articles, la numérisation et la robotisation du
champ de bataille constituent un enjeu étudié
par toutes les grandes armées, notamment bien sûr
aux Etats-Unis. Nous sommes de ceux qui pensent que de
telles réalisations feront apparaître des
systèmes globaux quasi autonomes, prenant la forme
de ce que nous avons appelé des "processus
coactivés", déjà évoqués
dans
un précédent article.
Nicolas
Leccia, l'un de nos correspondants, nous signale que Michel
Asencio, chercheur associé à la Fondation
pour la Recherche Stratégique, a publié
deux études approfondies sur cette question. Elles
mériteraient d'être discutées non
seulement par les spécialistes mais par tous les
décideurs politiques sans oublier les simples
citoyens :
Numérisation et robotisation du champ de bataille.
Le combat aérospatial du futur
partie
1 (fomat pdf)
partie
2 (fomat pdf)
Le
cas des réacteurs nucléaires
Nous
nous bornerons à rappeler ici le fait qu'aucun
scientifique ou technicien au monde n'est aujourd'hui
encore capable de savoir comment évolue la dégradation
des curs des réacteurs de Fukushima ni plus
généralement comment sera contenue la contamination
progressive du site, de la mer et peut-être de tout
le nord du Japon. De l'avis général, il
s'agit d'une question de complexité galopante,
trop de facteurs entrant en cause, dont certains non observables,
pour permettre la modélisation puis la gestion
par les humains, en l'état actuel des ressources
disponibles..
La
question de la complexité galopante n'affecte pas
seulement les centrales japonaises, mais tous les réacteurs
nucléaires en service. Elle se traduit notamment
par l'impossibilité de vérifier efficacement
l'étanchéité des canalisations. Du
fait de la corrosion croissante, un nombre croissant de
ces réseaux provoqueront des incidents plus ou
moins graves.
Des
experts envisagent désormais sérieusement
d'y affecter des robots. Mais avant que ceux-ci ne soient
au point et mis en place, il se passera beaucoup de temps.
De plus, le robot n'introduira-t-il pas ses propres facteurs
de complexification ? Ce serait alors une fuite (sans
jeu de mot) en avant sans fin.
*
Sur Fukushima, voir
notre article du 19 juin où nous ne voyons
pas grand chose à changer aujourd'hui.
* Sur le fait de confier à des robots le diagnostic des
équipements nucléaires, voir l'article du MIT
signalé par notre correspondant Jacques Maudoux "Inside
the innards of a nuclear reactor".