Décroissance.
Qui doit décroître le premier ?
La
décroissance, luxe pour le monde développé,
obligation pour le tiers-monde - ou le contraire ?
Chandran
Nair
est un consultant international en sciences de l'environnement.
Né en Malaisie, il vit actuellement à Hong kong.
Il a fondé le
Global Institute for Tomorrow,
institut qui étudie les relations entre les valeurs asiatiques
et les réalités du monde moderne.
Très connu dans les pays émergents, il est encore
relativement ignoré en Europe. D'où l'intérêt
de l'interview
que vient de lui consacrer le Guardian le 21
avril 2011. Dans ce texte, comme dans l'ensemble de ses interventions,
et malgré le ton diplomatique de son langage, Chandran
Nair refuse dorénavant de façon très affirmée
le modèle de développement que, selon lui, le monde
capitaliste veut imposer à l'Asie. Il rappelle que ce modèle,
fondé sur des incitations à la consommation toujours
plus agressives, règne sur le monde depuis 60 ans. Les
pays émergents semblent l'avoir adopté en ne le
transposant que marginalement compte tenu de contraintes locales.
Or il n'est pas viable et doit être refusé. La pression
qu'exerceront sur les ressources mondiales et l'environnement
plusieurs milliards de Chinois ou d'Indiens (5 milliards vers
2050) aspirant au niveau de vie nord-américain deviendra
vite insupportable.
L'Asie
doit donc développer un nouveau modèle de capitalisme,
qu'il nomme le capitalisme contraint ou régulé (constrained
capitalism) limitant l'accès aux ressources naturelles
et contrôlant les comportements destructeurs imposés
aux consommateurs. Chandran Nair n'a pas de mal à montrer
la justesse de ce que divers environnementalistes occidentaux
défenseurs de politiques de décroissance ont déjà
amplement prouvé. Le mode de vie d'un citoyen américain
ou même celui d'un européen de milieu modeste appliqué
aux milliards d'humains actuels ou prévus nécessiterait
les ressources cumulées de plusieurs planètes. Si
rien n'était fait pour limiter cette boulimie, l'actuelle
Terre sera rapidement détruite
Les pays asiatiques ont donc selon Chandran Nair un devoir urgent
: «déconstruire» le rêve consommériste(1)
qui a été explicitement imposé à l'Asie
comme au reste des pays pauvres par les pays capitalistes occidentaux.
Ce conditionnement est l'un des résultats de la domination
intellectuelle (le soft power) imposée aux élites
asiatiques à travers les formations universitaires, les
expertises fournies par le FMI, la Banque mondiale et les agences
de conseil. Il est relayé à grande échelle
aujourd'hui par le réseau des messages publicitaires commerciaux
omniprésents, qui tiennent tous le même discours.
La pression occidentale s'exerce plus fortement encore qu'auparavant,
puisque elle se porte désormais dans le champ diplomatique.
A la suite de la crise, les gouvernements occidentaux pressent
la Chine à développer son marché consommateur
intérieur, afin de réduire les excédents
de trésorerie que lui ont acquis ses exportations.
Mais
que signifiera consommer pour la Chine ? Quels en seront les revers?
Les observateurs extérieurs et intérieurs se félicitent
de constater la rapide croissance urbaine, ou celle des achats
d'automobiles, mais ils ne s'interrogent pas sur le prix grandissant
d'un simple verre d'eau potable obtenue au robinet. Les producteurs
d'eaux minérales seront là pour répondre
au besoin.
Les gouvernements asiatiques devraient donc, selon Chandran Nair,
assumer la responsabilité de convaincre les populations
qu'elles ne pourront jamais avoir accès, sauf dans le cas
d'étroites minorités, au niveau de vie occidental.
Il s'agit d'ailleurs de la prudence la plus élémentaire.
Face aux révoltes qui naîtront du fait que les populations
en question se rendront vite compte des limites incontournables
de la croissance promise, ils seront balayés.
Le salut consisterait au contraire à préconiser
le retour aux valeurs et aux modes de vie traditionnels, privilégiant
notamment l'agriculture durable et les activités non gourmandes
en énergie, l'éducation et la santé en priorité.
Trouvera-t-on là de quoi assurer les besoins matériels
comme les stimulants moraux nécessaires à la survie
de centaines de millions de personnes vivant en dessous du seuil
de pauvreté? Chandran Nair en semble convaincu.
En faveur de cette thèse, nous pouvons citer ici le tout
récent programme que compte mettre en oeuvre le UN Environment
Program. Il s'agira de développer et rémunérer
non seulement les agricultures locales soucieuses de l'environnement,
mais divers investissements destinés à protéger
les sols et la biodiversité que les paysans négligent
aujourd'hui car ils ne sont pas inclus dans les prix des produits
finaux.
Un organisme analogue à l'IPCC dans le domaine du climat
vient dans ce cadre d'être créé. C'est l'Intergovernmental
Science-Policy Platform on Biodiversity (http://www.ipbes.net/)
destiné à intégrer les actions intéressant
la production agricole et la conservation. Dans le même
temps, un projet appelé The Economics of Ecosystems
and Biodiversity visera à évaluer les coûts
de la perte de biodiversité et de la dégradation
des écosystèmes (http://www.teebweb.org/).
Ces initiatives sont louables, mais elle nécessiteraient
des dizaines ou centaines de milliards d'investissements, lesquels
se dirigent actuellement vers les dépenses militaires.
Comment
déconstruire le « rêve consommériste » ?
Nous nous sommes toujours montré favorables, sur ce site,
aux programmes dits de décroissance.
Ces objectifs avaient été proposés au plus
fort des Trente Glorieuses, en Europe, par le Club de Rome et
des économistes tels qu'Yvan Illitch faisant valoir l'impossibilité
à terme de poursuivre indéfiniment une consommation
destructrice de ressources matérielles nécessairement
limitées.
Depuis lors, à l'encontre des défenseurs de la thèse
selon laquelle le progrès convergent des sciences et des
technologies reculerait à l'infini les risques de rareté,
la conscience du caractère illusoire de la croissance ininterrompue
a fini par se généraliser. Dans cette esprit, une
morale de la croissance zéro (sinon de la décroissance)
et de l'auto-limitation des consommations a fini par recruter
un certain nombre de soutiens parmi les mouvements anti-productivistes
et écologiques.
Mais il faut bien voir que ce fut principalement en Occident et
non dans le tiers-monde que cette morale s'est répandue.
Ceci pour une raison de bon sens: comment prêcher l'austérité
à des populations qui se maintenaient à grand peine
au dessus du seuil de survie? Elle n'a d'ailleurs connu, même
dans les pays riches, qu'un succès limité. Les milieux
économiques et financiers tirant leur pouvoir de leur capacité
à transformer les citoyens en consommateurs robotisés
par une publicité omniprésente privent encore aujourd'hui
de tribunes les activistes de la décroissance.
Quant
aux gouvernements, confrontés aux revendications des couches
les plus défavorisés, plutôt qu'imposer un
partage des ressources destiné à réduire
les inégalités, ils préfèrent faire
croire à un mythe, celui de la croissance de la consommation
résolvant par miracle les conflits sociaux. Plus généralement,
dans des régimes politiques se voulant démocratiques,
c'est-à-dire soumis en principe aux volontés des
électeurs, comment trouver des majorités qui prétendraient
réduire des consommations apparemment plébiscitées
par les foules?
Dans
les pays émergents, les mêmes causes ont entraîné
les mêmes effets. Le double intérêt des industriels
et des gouvernements poussant à la généralisation
du modèle consumériste dénoncé par
Chandran Nair a pleinement joué pour faire espérer
aux citoyens-consommateurs des lendemains qui chanteraient.
Mais
il faut bien voir que ce réflexe est encore récent.
Ce fut seulement depuis une dizaine d 'années, sinon moins,
qu'en Chine par exemple, les dirigeants ont encouragé les
nouvelles classes moyennes à s'équiper en logements
et biens industriels sur le mode occidental. Aujourd'hui encore,
ils savent très bien que les quelques 600 millions de travailleurs
pauvres n'atteindront jamais ce niveau de vie. Mais plutôt
qu'en convenir ouvertement et recommander des modèles économiques
plus ménagers des ressources, ils préfèrent
laisser croire que chaque citoyen pourra rapidement disposer d'un
appartement, d'une voiture et d'un régime alimentaire carné.
C'est
que la déconstruction du modèle consommériste
à l'occidental prôné par Chandran Nair imposerait
aux pouvoirs et aux sociétés un effort de reconversion
et d'invention dont nul ne se sent capable aujourd'hui. Les voeux
d'austérité ou de retour à la terre proposés
par Chandran Nair seront encore longtemps associés à
l'austérité imposée par les anciens pouvoirs
communistes, austérité d'autant mal vue qu'y échappaient
les hiérarches.
C'est
là précisément que les Occidentaux dont nous
sommes pourraient jouer un rôle essentiel. Ayant pour des
raisons historiques acquis des niveaux de vie largement supérieurs
à ceux du reste du monde, ayant aussi acquis une culture
économique et environnementale encore peu répandue
dans les autres pays, nous pourrions nous impliquer directement
dans la réalisation, au sein même du monde occidental,
d'un modèle de survie tel que celui préconisé
par Chandran Nair et ses homologues au sein des réseaux
alter-mondialistes. Construire un monde échappant aux terrorismes
de la consommation-gaspillage, proscrivant la publicité,
investissant au contraire dans des activités immatérielles
liées au capitalisme cognitif, devrait être un idéal
que chacun d'entre nous devrait désormais se donner, y
compris dans le cadre de sa propre vie.
Le tiers-monde pourrait en bénéficier, mais le monde
développé serait le premier à en tirer profit.
Il ne s'agirait d'ailleurs pas là, que l'on se rassure,
d'une sorte de luxe moral proposé par un idéal du
partage. Il s'agirait d'une nécessité devenue déjà
vitale pour chacun de nous. L'accident de Fukushima commence à
rendre perceptible le besoin, dans les pays favorisés eux-mêmes,
tel le Japon ou l'Europe, de réduire drastiquement les
consommations d'énergie et de matière premières,
autrement dit de définir un modèle non consommériste
de développement.
Il fut un temps où certains pionniers se proposaient des
activités autrement motivantes que celles consistant à
s'acheter des écrans plats ou des voitures du dernier modèle,
ou celles consistant à s'affaler devant des écrans
publicitaires. Ces pionniers cherchaient à s'accomplir
dans des activités ne relevant pas nécessairement
du profit à court terme: recherche scientifique, philosophie,
création artistique, activités sportives personnelles
et même (horresco referens), activités sexuelles
entre adultes librement consentants. Il serait temps d'y revenir,
en inventant des sociétés où de tels luxes
ne seraient plus le privilège de quelques élites,
mais seraient à la disposition de tous.
Que
l'Europe, ayant mieux que les Etats-Unis de solides traditions
dans ces divers domaines, relevant de ce que l'on pourrait appeler
en France l'"esprit 68", recommence à donner
l'exemple. Les pays émergents, n'en doutons pas, rallieront
la démarche. Nous avons besoin dorénavant de nouveaux
activistes militant avec l'agressivité nécessaire
pour que ces comportements décroissantistes (dans le bon
sens du mot) s'imposent aux enfants dégénérés
de la publicité commerciale, chez qui tout est admis, pourvu
que cela fasse vendre.
(1)
Mot signifiant ici : "adepte de la consommation".
[A ne pas confondre avec le même mot employé chez
les Canadiens : chez-eux, "consommérisme" signifie
"consumérisme", c'est à dire "défenseur
de la consommation ou du consommateur"].