Pourquoi,
pour désigner les émeutes qui se produisent en ce
moment dans certaines des principales villes britanniques, employer
un terme apparemment obscur - celui de tempête anthropotechnique
- plutôt que parler de simples émeutes des banlieues,
semblables à celles s'étant produites en France
il y a quelques années ? Pourquoi, plus banalement encore,
ne pas parler de simples scènes de pillage, comme l'on
en voit partout dans le monde ?
Parce que s'il s'agit d'un phénomène sans doute
classique, la révolte de minorités non assimilées
par le système de pouvoirs dominants et par conséquent
marginalisées, il prend des formes nouvelles : l'émergence
de modèles de destruction de l'ordre social en place particulièrement
visibles et exemplaires.
Ces modèles sont "virtuels", sous la forme d'images
et de commentaires se réverbérant en écho.
Mais ils naissent d'actions concrètes sur le terrain et
donnent à ces actions une force d'exemple quasiment illimitée.
De nouveaux acteurs jusque là passifs sont incités
à prendre des initiatives. Les troubles semblent alors
se générer et se répandre spontanément,
sur le mode viral.
Inévitablement
les sociétés attaquées génèrent
des réactions de défense dont les modèles
se répandent à leur tour à travers les réseaux.
Ces réactions, constructives ou destructrices selon le
point de vue des observateurs politiques, sont d'abord classiques,
sur le mode de la répression policière traditionnelle.
Mais devant l'échec de cette forme de défense, les
pouvoirs inventent des solutions reposant le plus souvent sur
le contrôle des activités à travers les outils
technologiques fournis par les réseaux et l'intelligence
artificielle. Ces solutions paraissent émerger elles aussi
spontanément. Ceci tient en partie à la capacité
d'adaptation rapide des technologies utilisées et des humains
qui y font appel. Il est aujourd'hui difficile de prévoir
le type de société qui résultera des affrontements
à prévoir entre les forces agonistes et antagonistes
en présence. D'où l'intérêt d'essayer
de rafraîchir en permanence les outils d'analyse.
Le
facteur technologique
Le premier
facteur à prendre en compte est la puissance du facteur
technologique aujourd'hui en action, que nous venons de résumer
rapidement. La capacité des réseaux sociaux et des
images virtuelles à fédérer les oppositions
a été découverte à l'occasion des
révoltes arabes. Aujourd'hui, il semble que le pouvoir
de Bachar El Hassad, malgré ses centaines de chars, sera
obligé à la longue de s'incliner devant la mobilisation
en profondeur provoquée par la diffusion des images, aussi
rares et réprimées que soient celles-ci. Le pouvoir
chinois est lui aussi dans l'expectative face à la naissance
d'oppositions de ce type.
Ce facteur
technologique est désormais bien connu. Il comporte le
volet des médias, la télévision et internet,
qui propagent dans le monde entier des symboles d'une grande puissance
contagieuse, servant pour beaucoup de spectateurs d'exemples à
suivre. La mémétique a décrit ce mode de
propagation, les acteurs se copiant les uns les autres tout en
diversifiant par mutation la nature de leurs initiatives. Il faut
actualiser les modèles mémétiques déjà
anciens pour tenir compte de la puissance des nouveaux modes de
production et de diffusion des contenus propres aux sociétés
urbaines. On voit se généraliser des outils de communication
instantanée entre individus et petits groupes qui les rendent
en cas de confrontation plus mobiles et réactifs que les
forces de l'ordre n'employant que des moyens traditionnels de
communication. Il s'agit - pourrait-on dire alors - de superorganismes
en reconstitution permanente.
Un point méritera
d'être précisé. Depuis les origines, la généralisation
de la société en réseau a favorisé
l'apparition apparemment spontanée et quasiment irrépressible
d'agents internes de destruction d'autant plus efficaces qu'ils
s'attaquent spontanément aux systèmes complexes,
comme si la complexité les stimulait. Il s'agit des virus
informatiques et en associations avec eux, des humains, pirates
ou hackers. Beaucoup semblent motivés, non par des raisons
politiques ou économiques, mais par le désir très
puissant de se montrer supérieurs, fut-ce anonymement,
aux barrières qui leur sont opposées. Dans notre
terminologie, il s'agit typiquement d'agents de type anthropotechnique,
associant des technologies de nature proliférante et des
humains (anthropos) tourmentés par un besoin de sortir
de la norme. Cela peut prendre une forme ludique mais aussi déboucher
sur des actions qui seront qualifiées de criminelles.
Or dans le
cas des émeutes urbaines, on voit systématiquement
apparaître des groupes dits de casseurs qui ne se bornent
pas à piller mais, semble-t-il, à détruire
pour détruire. On a parlé de jeu ou de sport. Médiatisés
sur les réseaux, de tels comportements se répandent
et se diversifient sur le mode mémétique viral.
On peut s'interroger sur les raisons de leur succès reproductif,
déploré par les responsables de l'ordre. S'agit-il
d'une propension séculaire des sociétés organisées
à générer des comportements destructifs externes
de la part de ceux que cette organisation rejette ? Faut-il alors
intensifier les mesures répressives classiques ? S'agit-il
au contraire de formes d'auto-destruction internes qui seront
de plus en plus nombreuses et agressives au fur et à mesure
que les sociétés en réseau se complexifieront
? Quels rapports entretiendront ces auto-destructions avec les
actions de contestation plus pacifiques s'exprimant à travers
des manifestations médiatisées, sur le mode des
campements de la place Tahrir au Caire. Ces dernières en
souffriront-elles ou en tireront-elles profit ?
Des analyses systémiques semblent s'imposer, si l'on ne
veut pas s'enfermer dans la vieille dialectique du "surveiller
et punir" illustrée par Michel Foucault.
Le
facteur anthropologique
En état
de co-activation avec ce facteur technologique se trouve le facteur
que nous nommons ici anthropologique. A cet égard, il ne
faut pas se cacher derrière les non-dits bien pensants,
qui ne trompent plus personne aujourd'hui. Les insurgés
des banlieues européennes conjuguent le refus de l'exploitation
propre à tous prolétariats ou minorités exploitées
ou rejetées par le secteur productif avec des composantes
ethniques. Dans la suite d'une histoire coloniale et industrielle
dont les hauts-faits inspirent encore l'imagination des classes
dirigeantes, la Grande-Bretagne, pour ce qui la concerne, a cru
pouvoir faire venir sur son territoire, pratiquement sans contraintes,
les représentants de populations et de religions qui se
livraient chez elles à des conflits incessants. Elle espérait
apparemment pouvoir les réconcilier autour des bonnes moeurs
de la gentry, tout en continuant à exploiter leur force
de travail sans offrir de perspective d'emplois sérieux
et de promotion. Des aides à l'assimilation avaient été
mises en place sous les gouvernements travaillistes, mais elles
viennent d'être supprimées.
Il n'y a rien
d'étonnant à ce que, la crise économique
et politique actuelle aidant, ce soit dans le pot-pourri de nationalités
provenant principalement de l'ancien Empire, que se recrutent
- fussent-ils naturalisés depuis plusieurs générations,
les personnages les plus activistes. Certes, les affrontements
de la décennie précédente opposants protestants
et catholiques en Irlande avaient rappelé que les Européens
peuvent à tout moment prendre les armes les uns contre
les autres, comme ils l'ont fait tout au long du XXe siècle.
Reste qu'aujourd'hui les images des combats de rue véhiculent
l'image détestable de conflits ethniques, même si
comme d'habitude les premières victimes des destructions
sont des familles fraîchement immigrées. Il peut
s'agir d'une véritable dynamite.
Parler comme
l'a fait dans un premier temps le gouvernement Cameron de comportements
relevant du banditisme classique n'a pas suffit. Très vite
il a laissé entendre que des activistes issus des minorités
ethniques, pakistanaises et afro-caribéennes, étaient
en cause. Les résidants anglo-saxons des quartiers en proie
aux violences l'ont bien compris puisque le mot d'ordre de "chasse
aux cagoulés" se répand actuellement rapidement.
Il est donc indispensable de prendre la mesure anthropologique
du problème. Nous rappellerons cependant que les premières
manifestations un peu violentes à Londres n'ont pas été
provoquées par des immigrés mais par des étudiants
se voyant exclus des universités du fait de la politique
conservatrice dite "de rigueur" - politique clairement
de classe visant à réserver Cambridge et Oxford
aux "héritiés".
En France
ou dans les autres pays européens, il paraît évident
que des facteurs voisins sont à l'oeuvre qui, si rien n'est
fait, nourriront des révoltes également destructrices.
Mais pour le moment il nous semble que le maillon faible face
à de telles révoltes risque bien d'être le
Royaume Uni. Pourquoi ? La société britannique,
bien qu'indéniablement profondément démocratique
en termes politiques, est aussi profondément inégalitaire
en termes sociaux. De plus, depuis des décennies, elle
a perdu la capacité de faire appel au secteur public et
à de véritables mesures économiques où
l'Etat et les organisations syndicales pourraient faire contrepoids
aux oligarchies financières. C'est ainsi que la majorité
libérale conservatrice a embouché sans aucunes précautions
les trompettes du FMI et de Wall Street en démantelant
la police, les universités et les services sociaux, entre
autres barrages possibles aux revendications de la rue. S'est
ajoutée à cela la corruption profonde générée
par le système médiatique, où même
l'austère Scotland Yard a perdu sa respectabilité.
Face aux mouvements
de rue, le gouvernement se trouve un peu dans la situation de
Bachar El Assad : devoir durcir encore la répression ou
démissionner. Certains parlent de faire appel à
l'armée. Cela fera peut-être taire un moment les
manifestants. Par ailleurs, certains envisagent de "couper
l'Internet", comme en Iran. Mais tout ceci ne fera à
terme qu'aggraver les difficultés. Les remèdes seront
longs et difficiles à mettre en oeuvre. Il faudrait, pensons-nous,
proposer aux minorités ethniques en réseau des perspectives
à plus long terme qui réinséreraient les
manifestants les plus désireux de s'intégrer au
sein d'autres réseaux offrant des perspectives d'activités
technologiques motivantes. C'estaussi la question évoquée
dans notre éditorial. Mais cette perspective supposerait
un véritable changement de système politique et
économique. Que ce soit en Grande Bretagne comme ailleurs
en Europe, rien ne prouve pour le moment que la peur générée
par les émeutes fasse progresser la conscience du besoin
d'un tel changement.
* Voir sur
ce sujet, et pour alimenter le débat, l'article du sociologue
Alain Bertho :
"Emeutes
de Londres : une exaspération mondiale".