
Appelons
hominidés, pour ne pas parler prématurément
d'humains, les différentes lignées de primates
bipèdes qui se sont développées en Afrique
à partir approximativement de 5 millions d'années
BP, avant de gagner l'ensemble de l'hémisphère
nord bien plus récemment, vers -1,8 million d'années.
La question que se posent nombre de paléoanthropologues
concerne les causes premières d'une telle évolution.
Elle ne s'est produite qu'une fois et une seule à
cette échelle dans l'histoire de la vie, bouleversant
profondément l'holocène, le transformant
en ce qui vient d'être nommé l'anthropocène.
Pourquoi certains primates sont-ils devenus les agents
de cette évolution et non d'autres peu différents
aux origines et partageant globalement le même
habitat ?
La réponse traditionnellement donnée
à cette question est connue. Vers environ -3
à -2,5 millions d'années, ce fut l'usage
des outils qui a permis une séparation de plus
en plus marquée entre des hominidés
utilisateurs d'outils et leurs cousins n'ayant pas
acquis la pratique systématique de ces mêmes
outils.
La
connexion animale
Enseignant
à la Pennsylvania State University, la biologiste
Pat Shipman a récemment proposé de compléter
cette première explication par une autre, exposée
dans son livre "The Animal Connection. A new
perspective on what makes us human" (W.W.
Norton and Co, juin 2011). Elle ne remet pas en cause
l'explication de l'hominisation par l'usage de l'outil,
mais elle propose d'ajouter un facteur explicatif
tout aussi puissant selon elle : la coopération
qui s'est établie des les origines entre les
hominiens et différentes espèces animales
les ayant aidé à s'imposer dans un monde
peuplé initialement de prédateurs redoutables.
L'exemple
emblématique qu'elle propose est le loup, devenu
chien en cohabitant avec l'homme. La co-évolution
de l'homme avec le chien est la plus ancienne identifiée.
Elle remonterait à -32.000 ans. Mais d'autres
espèces, selon elle, comme le chat et le cheval,
ont joué un rôle analogue. Dès
les origines se serait établi entre les humains
et ces animaux de véritables symbioses coopératives,
ce qu'elle nomme une "animal connection"
que l'on pourrait presque entendre comme une "animal
addiction".
Selon
Pat Shipman, il ne faut pas confondre la domestication
de ces espèces avec d'autres survenues bien
plus tard, lors de la révolution néolithique.
Les animaux d'élevage qui se sont multipliés
alors ont certes eux aussi co-évolué
avec les humains, à la suite de nombreuses
sélections et mises en condition. Mais le rôle
de fournisseur de matières protéiques
auquel ils ont été condamnés
a beaucoup réduit l'investissement affectif
réalisé par les humains dans leurs relations
avec eux.
L'addiction
dure encore et s'est même considérablement
renforcée, si bien que beaucoup de biologistes
considèrent qu'il existe aujourd'hui des domaines
entiers d'échanges sensoriels, affectifs et
même cognitifs entre certains humains et leurs
animaux familiers, dont beaucoup échapperaient
à la conscience réfléchie humaine.
Dès les origines, manifestement, les hominiens
ont passé beaucoup de temps à l'acquisition
de connaissance sur les animaux, qu'il s'agisse des
prédateurs avec qui ils étaient en compétition
ou des proies. L'art pariétal beaucoup plus
récent il est vrai en témoigne amplement.
Comme
le signale Pat Shipman, seuls des animaux y sont représentés,
rarement sinon jamais des hommes ou des activités
humaines. Indépendamment de leurs significations
mythiques, les peintures et sculptures permettaient
sans doute de transmettre une connaissance approfondie
du monde animal, indispensable pour la survie. La
connaissance du monde végétal était
certainement tout aussi utile. Pourquoi n'a-t-elle
pas été représentée symboliquement
? Sans doute parce qu'il était plus difficile
d'entrer en empathie avec les plantes...
Dans
notre essai "Le paradoxe du Sapiens",
nous avons mis l'accent sur les symbioses s'étant
établies entre les humains et les technologies,
dès les origines de l'usage des outils. Symbioses
qui ont pris aujourd'hui des dimensions extrêmes
avec la généralisation de ce que nous
appelons les systèmes anthropotechniques.
Mais
nous avons signalé, sans y insister, que des
observations analogues pouvaient être faites,
concernant l'importance des relations entre humains
et animaux dans l'évolution du monde bio-anthropologique.
Il est profondément regrettable aujourd'hui
que la concurrence darwinienne entre sociétés
anthropotechniques ait conduit progressivement à
l'éradication d'une diversité animale
ayant enrichi pendant des millénaires la vie
des humains.
Nous ne pouvons donc que conseiller l'étude
des considérations de Pat Shipman relative
à ce qu'elle nomme l' "animal connexion",
afin de protéger et si possible augmenter la
richesse de relations avec les animaux sans lesquelles
nous ne serions pas ce que nous sommes.
A
la recherche de la capacité à innover
Nous ne
voudrions pas ici cependant nous limiter à ces considérations
un peu banales. Elles nous conduiraient à passer à
côté du vrai problème, évoqué
dans notre essai "Le paradoxe du Sapiens" mais
aussi dans le dernier ouvrage de David Deutsch "The
Beginning of Infinity".
Ce problème peut être résumé
comme suit : quel fut le facteur évolutif décisif
qui a permis à certaines espèces de
primates, voici quelques millions d'années,
d' "instrumentaliser" de façon systématique
leur environnement à leur profit ? Cette instrumentalisation,
on vient de le voir, a porté aussi bien sur
les objets physiques (les futurs outils) de cet environnement
que sur les objets vivants, plantes et animaux. Il
a porté ensuite sur des mécanismes naturels
tels que le feu.
Pour
préciser la question, il faut reprendre les
termes de David Deutsch : pourquoi ces primates particuliers,
les futurs hominiens, sont-ils devenus des "universal
explainers", autrement dit pourquoi ont-ils
soupçonné que derrière chaque
objet ou processus du monde se trouvaient des lois
de fonctionnement qu'ils pouvaient chercher à
comprendre et utiliser à leur profit dans des
circonstances différentes de celles dans lesquelles
ces supposés lois s'appliquaient ?
Il
fallait pour cela qu'ils échappent à
l'enfermement dans l'imitation qui est le lot des
innombrables autres espèces vivantes. Celles-ci
reproduisent en effet avec peu de variations les comportements
innés adaptatifs leur ayant permis, au fil
des générations, de tirer le meilleur
parti d'un environnement donné. Elles utilisent
(instrumentalisent) évidemment leur environnement
mais sans avoir cherché à se l'expliquer
d'une façon rationnelle, testable, transmissible
et perfectible. Que cet environnement change et l'expérience
génétique est perdue, sauf à
ce que d'hypothétiques variations génomiques
au hasard permettent à l'espèce de rebondir.
Découvrir
le secret fondamental qui est à la base de
l'hominisation n'intéresse pas seulement les
paléoanthropologies, mais tous les anthropologues
d'aujourd'hui et nous-mêmes. Pourquoi la plupart
des humains se limitent-ils à reproduire ce
que leur a transmis la société, plutôt
que refuser les expériences acquises et leurs
limitations afin d'imaginer des rationalités
ayant un plus grand pouvoir explicatif ?
David
Deutsch, comme bien d'autres chercheurs, formule un
plaidoyer vibrant destiné à développer
la capacité à inventer. Mais n'invente
pas qui veut. La grande majorité des humains
mis en face d'un problème, fut-il vital, tournent
en rond sans être illuminés par l'ébauche
d'une solution possible. De rares autres au contraire
trouvent l'idée qu'il fallait, idée
si simple parfois que, selon Einstein (ou Feymann),
on se demande ensuite pourquoi personne ne l'avait
eue avant eux.
David
Deutsch a bien vu le problème, mais il lui
donne une solution qui ne fait que reporter la difficulté
en amont. Il explique que les hominiens n'ont évidemment
pas appris spontanément à inventer de
façon rationnelle, guidés par un quelconque
philosophe présocratique de l'innovation. Les
jeunes l'ont fait simplement en cherchant à
comprendre pourquoi les parents et les chefs disposent
de l'expérience appuyant cette supériorité
sur eux, et de quelles façons ils pourraient
à leur tour se doter de cette supériorité.
Ils
ont donc cherché non pas seulement à
imiter ces parents et chefs dans les domaines étroits
de leur excellence acquise, mais à instrumentaliser
pour leur plus grand bénéfice les sources
des capacités cognitives de ces parents. Ces
sources permettant d'expliquer et transformer le monde
- le tout instinctivement évidemment, tout
au moins aux débuts du processus.
Or
demandons-nous, comme nous l'avons fait précédemment,
pourquoi ce regard critique et cette volonté
de se doter des capacités explicatives des
parents et des chefs sont-ils apparus chez ces primates
particuliers et non pas dans les innombrables espèces
biologiques où les jeunes se forment en imitant
l'expérience des parent...
De la même façon, pourquoi notre primate
préhominien a-t-il regardé la pierre
qu'utilisait un autre primate pour casser une noix
et qu'il jetait ensuite comme un outil potentiellement
universel en vue de bien d'autres usages non encore
spécifiés ?
Dans
notre essai, nous avons évoqué une des
réponses données par certains généticiens
à la question que nous venons de résumer.
Pour eux, ce fut l'apparition d'une mutation entraînant
la réorganisation de certaines bases neurales
de la cognition qui a permis d'accroître sur
une grande échelle les capacités à
l'abstraction et à la projection dans le futur
des primates bénéficiaires d'une telle
mutation.
Mais il
faut bien reconnaître qu'une telle explication reste insuffisante.
Tant que n'auront pas été mises en évidence
les capacités génétiques ou épigénétiques
à inventer qui permettent aux humains (les systèmes
anthropotechniques) de se comporter en universal explainers
et en universal transformers, le saut qualitatif vers
le développement infini des sciences et des savoirs que
souhaite David Deutsch et bien d'autres avec lui ne se produira
pas à une échelle suffisante pour la transformation
profonde du cosmos dont rêvent les esprits aventureux.