Ceux qui pensaient,
tels José Bové, avoir démontré les
risques, immédiats ou lointains, du génie génétique
s'appliquant tant aux bactéries et aux végétaux
qu'aux animaux, humains compris, vont bientôt découvrir
que l'industrialisation de la production des organismes génétiquement
modifiés (OGM) en fera prochainement une marée capable
de transformer une nouvelle fois la biosphère. Sera-ce
pour le pire ou pour le meilleur ?
De quoi s'agit-il
? Après la sélection artificielle qui avait dans
les siècles précédents permis aux éleveurs
de transformer laborieusement certaines espèces utilisées
dans l'agriculture et l'élevage, est apparu le génie
génétique proprement dit. Depuis une quinzaine d'années,
c'est ce qu'on appelle aussi "la biologie synthétique",
le secteur applique le remplacement de quelques gènes au
sein du génome d'une espèce donnée afin de
la doter de propriétés utilisables par l'homme.
Il s'agit
dans une certaine mesure du développement des recherches
sur le génome humain, à but thérapeutique,
visant à identifier pour les neutraliser les gènes
responsables de maladies héréditaires. Mais les
objectifs économiques et industriels du génie génétique,
pour obtenir par exemple des levures capables de contribuer à
la production de carburants végétaux, sont devenus
tels qu'ils ont mobilisé de nombreux laboratoires dans
le monde. Craig Venter en était devenu ces dernières
années un exemple emblématique.
Il reste que
les méthodes utilisées par ces laboratoires étaient
jusqu'à ces derniers temps longues et coûteuses.
Du fait de la complexité du moindre des génomes,
il fallait d'abord en obtenir un séquençage suffisamment
détaillé, en utilisant les méthodes utilisées
dans le programme Human Genome Project. Il fallait ensuite
identifier le ou les gènes associés dans la production
de tel caractère recherché, puis modifier ces gènes
au coup par coup et finalement tester les résultats de
ces changements. Les tâtonnements et erreurs de parcours
étaient inévitables. Ceci en amont de toute production
industrielle.
Un article
du NewScientist paru le 25 juin dernier, "The evolution
machine", (référencé ci-dessous
en note), montre que ces temps héroïques sont en voie
de se terminer. Le professeur de génétique computationnelle
George Church, de la Harvard Medical School, a pris le parti de
créer de grands nombres d'organismes génétiquement
modifiés en vue d'obtenir un résultat donné,
sans se donner la peine de s'assurer au préalable que ces
modifications produiront exactement le résultat recherché.
Il suffit ensuite de laisser ces organismes évoluer entre
eux par compétition darwinienne et de sélectionner
les descendants les plus aptes à produire l'objectif visé.
En d'autres
termes, il s'agit du principe de la programmation évolutionnaire
(depuis longtemps utilisée en informatique), faisant appel
à ce que l'on nomme les algorithmes génétiques.
Mais pour que le procédé appliqué à
la biologie soit réalisable à des coûts abordables,
il faut disposer de techniques permettant d'une part de modifier
à grande échelle les génomes des espèces
cibles et d'autre part de tester, là encore à grande
échelle, les résultats de leurs compétition,
afin de sélectionner les génotypes et phénotypes
les plus efficaces.
MAGE

Pour ce
faire, entre 2008 et 2010, l'équipe de George Church
a mis au point une "machine" capable d'identifier
les gènes produisant des résultats aussi proches
que possible de ceux recherchés, et de les modifier par
les différents procédés aujourd'hui connus.
Les chances d'obtenir la mutation la plus efficace possible
sont alors considérablement accrues. Par ces procédés,
il est devenu facile d'obtenir et de tester des milliers de
combinaisons génétiques simultanées, ce
que les initiateurs de la technique nomment le "multiplexing".
Des milliards de nouvelles souches pourraient ainsi être
obtenus en quelques jours. Cette "machine" - présentée
comme révolutionnaire - a été nommée
MAGE pour Multiplex Automated Genome Engineering (voir
schéma ci-dessus). Sur le fond, MAGE n'a rien inventé
jusqu'à ce jour. La "machine" reprend les différentes
techniques du génie génétique, mises au
point notamment dans le cadre de l'Human Genome Project.
En 2009, Harris
Wang (un collaborateur de Church) a pu modifier génétiquement
une bactérie commune, Escherichia coli, afin d'obtenir
une souche produisant en plus grande quantité que naturellement
du lycopène. Cette molécule est un antioxydant présent
dans les tomates qui pourrait aider à combattre le cancer.
La bactérie génétiquement modifiée
a été obtenue en 3 jours avec une dépense
de fournitures de 1000 dollars, en utilisant une des machines
MAGE. L'ADN est modifié directement dans les cellules vivantes
qui sont ainsi incitées à l'utiliser comme s'il
s'agissait de leur propre génome.
Aujourd'hui,
George Church a créé une société,
conjointement avec la firme LS9 spécialisée dans
les carburants biologiques. L'objectif est de commercialiser des
machine MAGE à un coût relativement bon marché
($90.000 l'unité), ceci afin de généraliser
la production de bactéries ou mêmes d'organismes
génétiquement modifiés : e-coli, pour la
production de bio-fuels ; Shewanella pour décontaminer
l'uranium ; cyanobactéries pour produire de l'énergie
par photosynthèse.
Les marchés potentiels apparaissent considérables.
Par ailleurs,
ces opérations visent déjà à réaliser
des bactéries, notamment des colibacilles, qui soient résistantes
à certains virus comme à certains antibiotiques.
L'objectif serait à terme de produire des organismes polyrésistants.
Plus à terme encore, il devrait être possible d'obtenir
des génomes entièrement modifiés, autrement
dit de nouvelles espèces vivantes.
Le
mystère "?" de l'Escherichia coli entéro-hémorragique
On voit que
la diffusion à grande échelle de ces machines mettra
le génie génétique à portée
de tous. On imagine sans peine les bénéfices mais
aussi les risques qui pourront résulter d'une telle révolution
technoscientifique. Les actuelles protestations des militants
anti-OGM perdront toute efficacité face à cette
invasion.
Il ne faudrait
pas prendre à la légère certains des accidents
pouvant découler de la démarche. L'Escherichia coli
a été utilisée préférentiellement
pour les premières expériences, compte tenu du fait
qu'il s'agit d'une bactérie présentant de nombreuses
variantes, des plus banales aux plus toxiques. Or...
Nous n'avons
pour ce qui nous concerne aucune preuve, on le devine, permettant
de relier l'apparition en Europe de l'e-coli entéro-hémorragique
qui, depuis le printemps 2011, a fait des centaines de victimes.
Il serait cependant possible qu'une souche de colibacille mutée,
rendue polyrésistante, ait échappé aux laboratoires
de Christ Church ou de ses disciples.
Il est en
effet troublant de constater que les spécialistes de l'Escherichia
coli entéro-hémorragique ne s'expliquent pas la
virulence nouvelle de la souche européenne. Certains ont
suspecté un accident survenu dans des centres de recherche
pour la guerre bactériologique, d'autres mêmes une
démarche criminelle délibérée. Pourquoi
pas un accident de parcours dans l'industrialisation des modifications
génétiques de type MAGE que nous venons de résumer
?
Nous n'avons
pas d'élément à ce jour permettant de préciser
si cette hypothèse a été envisagée,
ne fut-ce que pour l'écarter.
Pour
en savoir plus
George
Church. Page personnelle : http://arep.med.harvard.edu/gmc/
MAGE.
Article paru dans Nature (payant) "Programming cells by
multiplex genome engineering and accelerated evolution : http://www.nature.com/nature/journal/v460/n7257/full/nature08187.html
Voir
aussi http://nextbigfuture.com/2010/08/george-churchs-multiplex-automated.html
Article de Jo Marchant paru dans le NewScientist
du 25 juin 2011 :
http://www.newscientist.com/article/mg21028181.700-evolution-machine-genetic-engineering-on-fast-forward.html